Péril xénophobe
160.000 personnes ont quitté l’Afrique du Sud depuis fin mai. Ce n’est pas un chiffre sorti d’une ONG en colère, c’est l’AFP qui l’a compilé, à partir des données officielles.
Tout a démarré avec deux morts. Deux Mozambicains tués à Mossel Bay, fin mai. Ensuite, des groupuscules ont lancé un ultimatum : les sans-papiers doivent dégager avant le 30 juin. Des bandes armées se sont permis de fixer elles-mêmes la date d’un exode et l’Etat a laissé faire.
Le 27 août, le Comité de l’ONU contre la discrimination raciale a enfin parlé. Quatre morts recensés officiellement. 50.000 personnes chassées de force par des civils et des groupes d’autodéfense, enlèvements, pillages.
Des propriétaires qui jettent leurs locataires migrants à la rue uniquement parce qu’ils ne sont pas sud-africains. Pretoria conteste une partie des chiffres. Le Ghana dit avoir perdu un ressortissant dans un township du Cap. Les autorités sud-africaines parlent de désinformation. Un mort de plus ou de moins, dans ce climat, devient un objet de négociation diplomatique. Voilà où on en est.
Il faut se souvenir de ce que ce pays a représenté. La nation qui a vaincu l’apartheid. Celle dont la Constitution de 1996 promettait, sur le papier, de protéger tout réfugié présent sur son sol. Celle qui devait au continent une vraie dette morale. Cette dette, l’Afrique du Sud de 2026 la solde à coups de machettes et d’expulsions forcées.
« Operation Dudula » est née sur internet, comme un simple hashtag de colère sociale. Elle est devenue une force de frappe. Les cibles ne changent jamais : des migrants noirs, pauvres, africains. On brûle des maisons à Diepsloot. On pille des marchés à Yeoville. On chasse des familles entières de Durban à Soweto, sous prétexte de lutter contre l’immigration clandestine.
En 2008, on avait déjà vu le même scénario. 62 morts, des dizaines de milliers de déplacés. 18 ans plus tard, le pays recommence exactement pareil, en plus grand. Rien n’a été retenu de la première fois. Le silence du gouvernement sud-africain n’est pas un hasard. C’est une politique. Chaque semaine sans condamnation claire donne un peu plus de légitimité aux bandes qui font la loi dans les townships.
L’Afrique regarde. Le Nigeria rapatrie ses citoyens. Le Ghana aussi. Le Mozambique compte ses morts. Et le grand récit de la nation arc-en-ciel, celui qu’on vendait comme modèle au reste du continent, s’écrit maintenant en lettres de sang sur les murs de Soweto. Un pays, on ne le juge pas à sa Constitution. On le juge à ce qu’il laisse faire dans ses rues.