Afrique de l’Ouest : quand l’argent peine à financer l’économie
L’Afrique de l’Ouest aurait besoin de mobiliser entre 90 et 100 milliards de dollars par an pour atteindre ses objectifs de développement. Mais, pour la Banque africaine de développement (BAD), l’enjeu ne se résume pas à trouver davantage de financements auprès des bailleurs, des investisseurs ou des marchés internationaux. Dans son West Africa Economic Outlook 2026, l’institution met plutôt en lumière une faiblesse structurelle, celle de transformer l’épargne disponible en investissements productifs.
Le diagnostic déplace ainsi la question. L’Afrique de l’Ouest ne souffrirait pas d’un déficit de capitaux, mais d’un système financier et budgétaire qui peine à faire circuler efficacement les ressources vers les secteurs capables de soutenir durablement la croissance. Autrement dit, le problème serait autant celui de la « tuyauterie » que celui du volume d’argent disponible.
Le besoin annuel estimé par la BAD, compris entre 90 et 100 milliards de dollars, représente environ 51.150 à 56.800 milliards de francs CFA, soit quelque 78 à 87 milliards d’euros. Un montant considérable, mais qui doit être interprété comme un écart de financement révélant surtout les limites de l’intermédiation financière et de la mobilisation des ressources domestiques.
Une croissance qui peine à produire suffisamment de capital
Le constat intervient alors que la région affiche une trajectoire macroéconomique relativement solide. La BAD prévoit une croissance de 4,7% en Afrique de l’Ouest en 2026, après 4,8% en 2025. L’activité bénéficie notamment du dynamisme de l’agriculture, des industries extractives, des hydrocarbures ainsi que des investissements publics dans l’énergie et les infrastructures logistiques.
La question n’est donc pas seulement celle du rythme de croissance. Elle concerne sa capacité à modifier en profondeur les structures économiques.
La formation brute de capital fixe, qui mesure les investissements réalisés dans des actifs durables tels que les infrastructures, les équipements industriels, les réseaux électriques ou les bâtiments, reste comprise entre 23% et 24% du PIB régional. Ce niveau est inférieur à celui observé en moyenne dans les économies à revenu intermédiaire, où il dépasse 33%.
Pour la BAD, cet écart contribue à expliquer pourquoi une croissance pourtant soutenue ne se traduit pas suffisamment par des gains de productivité, des emplois de qualité et une réduction durable de la pauvreté. La région produit donc davantage, mais n’accumule pas encore assez de capital productif pour transformer durablement son modèle économique.
Cette faiblesse renvoie directement à la capacité des États à mobiliser leurs propres ressources.
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La fiscalité reste le premier maillon faible
Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), la pression fiscale s’est établie à 14,9% du PIB en 2025, contre 14,4% un an auparavant, selon les données de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Les recettes fiscales ont atteint 22.160,5 milliards de francs CFA, en progression de 13,7% sur un an.
Ces chiffres restent toutefois très éloignés du seuil de 20% fixé par le pacte communautaire de convergence, dont l’application est suspendue depuis 2020.
Les écarts entre pays sont également importants. Le Sénégal se situe ainsi à un niveau proche de 18%, tandis que la Guinée-Bissau demeure sous la barre des 9%. Dans un rapport publié en 2025, le Fonds monétaire international (FMI) estimait que, si les tendances observées depuis 2001 se poursuivaient, l’UEMOA ne parviendrait pas à atteindre le seuil communautaire avant 2048, voire au-delà de 2060 dans les scénarios les plus prudents.
La BAD attire cependant l’attention sur un autre indicateur, à savoir les dépenses fiscales. Exonérations, régimes dérogatoires et autres dispositifs fiscaux réduisent les recettes effectivement perçues sans apparaître directement comme des dépenses dans les budgets publics.
Au Sénégal, ces dépenses représenteraient environ 4,2% du PIB par an, contre 2,9% en Côte d’Ivoire. Dans le cas sénégalais, le manque à gagner correspondrait à près d’un quart des recettes fiscales annuelles.
La question posée par la BAD est donc moins celle d’une augmentation mécanique des taux d’imposition que celle de l’élargissement de l’assiette fiscale et de la rationalisation des exemptions.
Le défi est particulièrement complexe dans une région où l’économie informelle représente l’essentiel de l’emploi. Selon les données reprises dans le rapport, 91,6% des emplois de la sous-région relèvent de l’informel. Une hausse de la pression fiscale qui ne s’accompagnerait pas d’un élargissement de l’assiette risquerait dès lors de peser davantage sur les entreprises et les travailleurs déjà intégrés au secteur formel.
La digitalisation des administrations fiscales apparaît, à cet égard, comme l’un des leviers les plus immédiatement disponibles. La BAD cite notamment l’expérience nigériane de TaxPro-Max, présentée comme un exemple de modernisation du recouvrement.
Quand l’épargne finance surtout les États
Le deuxième problème identifié concerne la transformation de l’épargne en investissements de long terme.
La région dispose de ressources financières qui pourraient, en théorie, contribuer davantage au financement des infrastructures et des entreprises. Mais les caisses de retraite et les compagnies d’assurance consacrent une part importante de leurs réserves aux titres publics, notamment sur le marché régional d’UMOA-Titres.
Cette configuration crée un circuit financier relativement fermé : les institutions collectent une épargne de long terme, mais celle-ci est largement orientée vers le financement de la dette publique, souvent à des maturités relativement courtes. Les États peuvent ainsi mobiliser des ressources locales, mais au prix d’un financement qui ne contribue pas nécessairement au développement d’une offre abondante de capitaux privés de long terme.
La BAD préconise donc une meilleure orientation de cette épargne institutionnelle vers les secteurs productifs, ainsi qu’une accélération de l’intégration des marchés de capitaux. La Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) constitue l’un des instruments de cette stratégie, aux côtés des initiatives destinées à renforcer l’intégration des marchés de titres en Afrique de l’Ouest.
Le potentiel est loin d’être négligeable à l’échelle continentale. Selon les Perspectives économiques en Afrique 2026 de la BAD, les investisseurs institutionnels africains (fonds de pension, assureurs et fonds souverains) gèrent environ 4.000 milliards de dollars d’actifs. Pourtant, moins de 2,7% de ces ressources seraient consacrés aux infrastructures et aux secteurs productifs du continent.
Le problème se situe donc également au niveau de la transformation financière ; si l’argent existe, il ne parvient pas suffisamment jusqu’aux projets qui nécessitent des financements longs.
Une épargne encore difficile à capter
À cette difficulté s’ajoute celle de l’accès aux services financiers. Dans l’UEMOA, le taux de bancarisation est retombé à 25,2%, après la fermeture de millions de comptes considérés comme dormants.
Une faible bancarisation limite mécaniquement la capacité des économies à capter l’épargne des ménages et à l’intégrer dans le système financier formel. Elle réduit également le potentiel de transformation de cette épargne en crédits destinés aux entreprises et aux investissements.
La question de la mobilisation des ressources ne peut donc pas être dissociée de celle de l’inclusion financière. Une économie dans laquelle une large partie des revenus circule en dehors du système bancaire dispose de marges plus limitées pour transformer l’épargne privée en financement structuré de l’investissement.
Par ailleurs, même lorsqu’un financement est mobilisé, son impact dépend enfin de la qualité de son exécution.
La BAD attribue à l’Afrique un score moyen d’efficience de l’investissement public de 0,59. Selon son analyse, cela signifie qu’une part importante des ressources engagées ne se transforme pas en capital productif. L’institution estime ainsi que l’amélioration de l’efficacité de l’investissement public pourrait permettre de dégager jusqu’à 299 milliards de dollars d’économies annuelles à l’échelle du continent.
La BAD estime également qu’une meilleure mobilisation des recettes fiscales et non fiscales pourrait générer quelque 469 milliards de dollars de ressources additionnelles.
Ces ordres de grandeur donnent une autre lecture du déficit de financement. Une partie de l’effort nécessaire pourrait provenir non seulement de nouvelles ressources, mais aussi d’une utilisation plus efficace de celles qui existent déjà.
L’enjeu est d’autant plus important que l’investissement public peut avoir un effet d’entraînement sur le secteur privé. Selon la BAD, chaque dollar d’investissement public correctement utilisé entraîne en moyenne 1,40 dollar d’investissement privé. La qualité de la dépense publique devient alors un multiplicateur économique, et pas uniquement une question de bonne gouvernance.
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Afrique de l’Ouest, une équation politique difficile à résoudre
Reste toutefois la question centrale : les gouvernements disposent-ils de la marge politique nécessaire pour corriger ces dysfonctionnements ?
La réforme fiscale se heurte à une difficulté structurelle. Dans des économies où plus de neuf emplois sur dix relèvent de l’informel, accroître les recettes sans élargir significativement l’assiette risque de concentrer l’effort sur les contribuables déjà identifiés (grandes entreprises, banques, salariés et autres acteurs du secteur formel).
La suppression ou la réduction des exonérations pose un problème similaire. Chaque avantage fiscal bénéficie à des acteurs identifiables, susceptibles de défendre les dispositifs dont ils profitent. La rationalisation des dépenses fiscales peut donc être économiquement rationnelle tout en étant politiquement coûteuse.
À cela s’ajoutent les contraintes spécifiques auxquelles sont confrontés plusieurs États sahéliens. Les dépenses liées à la sécurité occupent une place croissante dans les budgets publics, réduisant mécaniquement les marges disponibles pour les infrastructures, l’éducation, la santé ou les investissements productifs.
Le diagnostic de la BAD ne revient donc pas à nier le besoin de financements supplémentaires. Il suggère plutôt que l’argent extérieur ne pourra pas, à lui seul, résoudre les difficultés de développement de la région.
Dans cette perspective, le déficit de financement de l’Afrique de l’Ouest apparaît moins comme un simple problème de quantité que comme un problème de circulation. Tant que l’épargne disponible restera insuffisamment transformée en capital productif et que les ressources publiques seront imparfaitement mobilisées ou exécutées, augmenter les volumes de financement ne suffira pas à combler durablement le déficit d’investissement.
Le message de la BAD est ainsi moins « l’Afrique de l’Ouest manque d’argent » que « l’Afrique de l’Ouest doit mieux faire parvenir l’argent là où il produit de la croissance ». Une nuance déterminante, car elle déplace le débat des seuls bailleurs et investisseurs vers les mécanismes fiscaux, financiers et institutionnels propres à la région.