L’IA au service de la durabilité : entre promesses et responsabilités

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L’IA au service de la durabilité entre promesses et responsabilitésTable ronde entre experts lors de la première journée de la sustainable week à l'UM6P, le 21 avril 2026, Benguerir © LeBrief

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À une époque où l’urgence climatique et la révolution numérique redéfinissent les contours de notre société, l’intelligence artificielle (IA) s’impose comme un outil à la fois fascinant et controversé.

 

Lors d’une récente table ronde, organisée à l’UM6P de Benguerir dans le cadre de la Sustainable Week, des experts de premier plan — Lamiaa Azizi, professeure associée et directrice de l’IA-ARC à l’Université Mohammed VI Polytechnique, Ayman Cherkaoui, directeur du Centre international Hassan II pour l’Environnement, Saida Belouli, professeure d’éthique de l’IA à l’Université Mohammed Ier, et Eric Bauce, conseiller en développement durable à l’Université Laval — ont exploré les multiples facettes de cette technologie.

L’IA : une solution ambivalente pour la durabilité

L’intelligence artificielle ne se laisse pas facilement catégoriser. Comme l’a souligné Saida Belouli, elle n’est ni exclusivement une solution ni un problème en soi, mais un outil dont l’impact dépend étroitement de son usage, de son contexte et des intentions de ceux qui la déploient. Cette ambivalence se manifeste avec une acuité particulière dans des secteurs aussi variés que l’agriculture, la santé ou la gestion des ressources naturelles.

Dans le domaine agricole, par exemple, l’IA a déjà démontré sa capacité à transformer les pratiques. En analysant des données climatiques, pédologiques et hydriques, elle permet d’optimiser l’usage de l’eau et des engrais, réduisant ainsi le gaspillage tout en améliorant les rendements.

Lamiaa Azizi a évoqué des projets concrets au Maroc et en Afrique subsaharienne, où des modèles prédictifs aident les agriculteurs à anticiper les sécheresses ou les maladies des cultures, illustrant ainsi la manière dont l’IA peut contribuer à une agriculture plus résiliente et durable.

Elle a également insisté sur le fait que les grands modèles d’IA, souvent énergivores, ne sont pas toujours nécessaires. « Nous n’avons pas besoin de modèles géants pour résoudre des problèmes locaux. L’innovation durable passe par des solutions sur mesure, intégrant les contraintes environnementales dès leur conception »,  souligne-t-elle.

Lire aussi : UM6P Sustainability Week 2026 : 3 jours pour penser et agir en faveur d’un avenir durable

Dans le secteur de la santé, l’IA joue un rôle croissant dans l’optimisation des ressources. Les hôpitaux utilisent désormais des algorithmes pour gérer les stocks de médicaments, réduire le gaspillage et ajuster dynamiquement les systèmes de ventilation ou de chauffage. Ces applications contribuent non seulement à améliorer l’efficacité des soins, mais aussi à réduire l’empreinte carbone des infrastructures médicales.

Saida Belouli a rappelé que ces avancées, bien que prometteuses, doivent s’accompagner d’une réflexion éthique approfondie pour éviter les dérives, comme la manipulation des données ou l’exclusion des populations les plus vulnérables.

Cependant, l’IA pose aussi des défis environnementaux majeurs. Eric Bauce a attiré l’attention sur la consommation énergétique des data centers et des modèles d’IA, qui représente une part croissante de la demande mondiale en électricité. Certaines estimations comparent même cette consommation à celle de petits pays.

Ayman Cherkaoui a complété ce tableau en évoquant l’empreinte hydrique de l’IA, souvent négligée : la production de semi-conducteurs et le refroidissement des infrastructures nécessitent d’énormes quantités d’eau, une ressource déjà rare dans des régions comme l’Afrique du Nord. Pour lui, la mesure de l’impact écologique des modèles d’IA doit aller au-delà du carbone et inclure l’eau et les ressources matérielles, afin d’assurer une réelle responsabilité climatique.

L’éthique de l’IA : un impératif pour une technologie responsable

La question éthique est au cœur des préoccupations des experts. Saida Belouli a insisté sur la nécessité d’un cadre éthique robuste pour encadrer le développement et le déploiement de l’IA. Les risques de biais, de discrimination ou de manipulation des données sont réels et exigent des gardes-fous stricts.

Selon elle, les objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU doivent servir de boussole pour évaluer l’impact social et environnemental des projets d’IA. « L’IA doit être conçue pour les humains, et non l’inverse. Cela implique de repenser nos priorités : l’efficacité ne doit pas primer sur l’impact social et environnemental », a-t-elle déclaré.

La régulation ne peut reposer uniquement sur les États ou les entreprises. Belouli a plaidé pour une approche collaborative, impliquant chercheurs, citoyens et décideurs politiques. Elle a également souligné l’importance de la transparence des algorithmes, qui doivent être explicables et audités régulièrement pour éviter les dérives. Les lois européennes, comme le RGPD, sont un premier pas, mais elles restent souvent inadaptées aux enjeux actuels de l’IA.

Ayman Cherkaoui a mis en avant des initiatives concrètes où l’IA sert la durabilité sans sacrifier l’éthique. Dans l’agriculture, des capteurs et des algorithmes aident les agriculteurs marocains à réduire leur consommation d’eau de 30% tout en augmentant leurs rendements.

Dans les villes, des systèmes d’IA optimisent les flux de transport et la gestion des déchets, réduisant ainsi les émissions de CO₂. « Sans une gouvernance internationale forte, l’IA risque d’aggraver les inégalités entre pays développés et en développement », a-t-il averti, rappelant que la technologie doit être un levier d’inclusion et non de division.

Lire aussi : OCP : du phosphate à l’élevage pour une agriculture durable

L’IA et l’avenir du travail : entre destruction et création d’emplois

L’impact de l’IA sur l’emploi est un sujet de débat intense. Eric Bauce a adopté une vision critique, estimant que, pour l’instant, l’IA détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée. Selon lui, cela s’explique par le fait qu’elle est souvent utilisée pour automatiser des tâches existantes plutôt que pour innover. « Si nous continuons à utiliser l’IA pour reproduire ce que nous faisons déjà, nous allons accélérer la disparition de nombreux métiers. La vraie révolution viendra quand nous l’utiliserons pour inventer de nouveaux rôles », a-t-il affirmé.

Pour Lamiaa Azizi, la clé réside dans la formation et l’adaptation. Les travailleurs doivent développer des compétences hybrides, combinant expertise sectorielle et maîtrise des outils d’IA. Les gouvernements et les entreprises ont un rôle crucial à jouer en investissant dans des programmes de requalification, notamment pour les populations les plus vulnérables.

« Les grands modèles ne sont pas la solution universelle. Les petites entreprises et les artisans ont besoin de solutions adaptées à leur échelle », a-t-elle précisé, soulignant que l’IA peut aussi stimuler l’innovation sociale et aider les petits acteurs économiques à accéder à de nouveaux marchés.

Recommandations pour une IA durable et inclusive

À l’issue de la table ronde, les experts ont formulé plusieurs recommandations à l’attention des décideurs politiques afin de maximiser l’impact positif de l’IA sur la durabilité. Ils appellent notamment à intégrer la durabilité dès la conception des modèles d’IA. Cela implique d’évaluer systématiquement leur empreinte écologique (carbone, eau, ressources) et de privilégier des modèles plus légers, moins gourmands en énergie et mieux adaptés aux contextes locaux.

Concrètement, il s’agit de renforcer la gouvernance éthique en mettant en place des cadres réglementaires flexibles et adaptatifs, capables de suivre le rythme des innovations technologiques. La société civile doit être impliquée dans les débats sur l’IA, notamment via des conférences citoyennes et des mécanismes de consultation publique.

D’autre part, il faut investir dans la formation et l’innovation sociale. La création de centres de compétence en IA durable, comme l’IA-ARC à l’UM6P, est essentielle pour former une nouvelle génération de professionnels capables de concilier technologie et durabilité. Les projets d’IA doivent être locaux et inclusifs, en particulier en Afrique, où les besoins sont immenses mais les ressources souvent limitées.

Il est également indispensable de coordonner les efforts internationaux en harmonisant les standards éthiques et environnementaux, en collaboration avec l’ONU, l’UNESCO et l’Union africaine, afin d’éviter les disparités entre les pays. Le partage des bonnes pratiques et des innovations entre le Nord et le Sud doit être encouragé pour garantir une transition juste et équitable.

Les échanges entre Lamiaa Azizi, Ayman Cherkaoui, Saida Belouli et Eric Bauce ont révélé une vérité fondamentale : l’IA n’est ni un sauveur ni un fléau en soi, mais le reflet de nos choix collectifs. Son impact sur la durabilité dépendra de notre capacité à innover de manière responsable, à réguler avec agilité et à inclure l’ensemble des acteurs de la société dans cette transition.

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