Banque mondiale : le retard des marchés de gros pèse lourdement sur le programme « Génération Green »
Des fruits et légumes © depositphotos
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Publié le 21 mars, le document d’évaluation dresse un constat sans ambiguïté : le niveau global de mise en œuvre du programme a été abaissé à une appréciation jugée « insatisfaisante », en raison principalement de l’absence de progrès tangibles sur le dossier des marchés de gros.
Ce sous-composant, pourtant présenté comme essentiel dans l’architecture du programme, comprend quatre infrastructures prévues dans différentes villes du Maroc. Or, à ce jour, leur avancée demeure inégale, voire quasi nulle sur certains sites.
Le rapport souligne en particulier que les projets de marchés de gros de Marrakech et d’Agadir sont à l’arrêt, sans qu’un calendrier clair n’ait été arrêté pour la finalisation des engagements institutionnels ou le lancement effectif des travaux.
Cette absence de visibilité inquiète les parties prenantes et nourrit des interrogations sur la capacité du dispositif à atteindre ses objectifs initiaux, notamment en matière de modernisation des modes de distribution et de réduction des dysfonctionnements qui caractérisent encore une partie des circuits de commercialisation agricole.
Dans le cas de Berkane et de Meknès, les deux chantiers apparaissent plus avancés sur le plan administratif, mais restent eux aussi suspendus à l’achèvement de la procédure de signature des accords spécifiques aux projets.
Autrement dit, même dans les cas où la dynamique semble plus favorable, le passage à la phase opérationnelle n’a pas encore eu lieu. Les travaux de construction ne peuvent donc pas démarrer tant que ces étapes contractuelles et institutionnelles ne sont pas finalisées.
Ce blocage pèse directement sur l’un des indicateurs clés du programme, à savoir le volume de produits locaux commercialisés à travers des marchés de gros modernisés. Sur ce point, la Banque mondiale note que l’indicateur est resté à zéro jusqu’en février 2026, une situation qui traduit l’absence de mise en service effective de ces nouvelles infrastructures.
Réforme de la gouvernance des filières agricoles
Le dossier des marchés de gros ne relève pas seulement d’une question de béton ou d’ingénierie. Il s’inscrit dans une réforme plus large de la gouvernance des filières agricoles. En modernisant ces espaces de transit et d’échange, l’objectif affiché est de fluidifier l’écoulement des produits, de limiter les pertes, d’améliorer les conditions d’hygiène et de stockage, et de rendre la commercialisation plus efficiente. Dans un secteur où la qualité de la logistique influe directement sur les prix, la rémunération des producteurs et l’accès des consommateurs à des produits mieux distribués, l’enjeu est donc considérable.
Le rapport rappelle d’ailleurs que ce retard s’inscrit dans un ensemble plus vaste de prérequis encore inachevés. Parmi eux figure l’élaboration du cadre juridique et réglementaire encadrant les marchés de gros modernes, toujours en cours de révision par les départements gouvernementaux concernés. La mise en œuvre du chantier dépend également de l’achèvement des études environnementales et sociales, indispensables avant tout démarrage de travaux.
Sur ce terrain, l’avancement est contrasté. La Banque mondiale indique que trois études d’impact environnemental et social ont déjà été réalisées pour les projets d’Agadir, Berkane et Marrakech. En revanche, l’étude relative à Meknès demeure en cours d’élaboration. Cette dernière devra être finalisée avant toute ouverture du chantier. Le rapport met ainsi en évidence un séquencement administratif et technique qui, faute d’être accéléré, continue de repousser le lancement réel du projet.
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Un volet contractuel instable
Le volet contractuel n’est pas davantage complètement stabilisé. Le document précise que deux accords-cadres ont bien été signés pour Berkane et Meknès. En revanche, les autres conventions demeurent à finaliser. Là encore, cette situation confirme que l’exécution du projet reste suspendue à des formalités institutionnelles dont la lenteur finit par affecter les résultats globaux du programme.
Cette inertie intervient alors même que « Génération Green » avait été présenté, dès son lancement, comme un changement de paradigme majeur dans la politique agricole marocaine.
En décembre 2020, la Banque mondiale annonçait son appui à la stratégie agricole du Maroc à travers un financement de 250 millions de dollars, en partenariat avec l’Agence française de développement (AFD). L’objectif affiché était d’accompagner la transition vers une agriculture plus rentable, plus durable et mieux armée face aux aléas climatiques, tout en favorisant l’inclusion économique des jeunes en milieu rural.
Une approche holistique
Dans sa présentation initiale, l’institution de Bretton Woods insistait sur la logique de transformation profonde portée par cette stratégie ; il ne s’agissait plus seulement d’augmenter la production, mais aussi de renforcer le capital humain, d’encourager les moyens de subsistance, de soutenir l’entrepreneuriat rural et de consolider des chaînes de valeur agricoles résilientes au climat. Le programme devait également contribuer à la réponse économique du pays face à la crise liée à la Covid-19.
La question de l’insertion des jeunes ruraux figurait d’ailleurs parmi les axes mis en avant par la Banque mondiale. Le financement devait soutenir des programmes de formation et d’entrepreneuriat destinés à cette catégorie, y compris les femmes, tout en encourageant l’investissement privé dans l’agroalimentaire grâce à un assouplissement de certains freins réglementaires et financiers afin de faire de l’agriculture un secteur plus attractif, plus moderne et générateur d’emplois.
Le lien avec la transition numérique apparaissait également comme une dimension structurante. À l’époque déjà, la Banque mondiale estimait que le Maroc devait compter davantage sur la transformation digitale pour réduire les effets néfastes du changement climatique sur des ressources en eau et en terres particulièrement fragiles.
Le programme devait prolonger les efforts engagés sous le Plan Maroc Vert afin de favoriser une agriculture plus résiliente face aux sécheresses sévères, un défi qui n’a cessé de s’accentuer ces dernières années.
Dans cette perspective, la modernisation des marchés de gros ne relève pas d’un élément périphérique. Elle constitue au contraire un maillon essentiel du dispositif global. Sans infrastructures de commercialisation adaptées, les gains attendus en matière de productivité, de traçabilité, de régulation des flux et d’intégration des producteurs dans des circuits plus performants risquent de rester partiels.
C’est précisément ce que souligne le rapport de la Banque mondiale, en reliant le retard du chantier à la faiblesse des indicateurs de performance du programme.
La commercialisation, un talon d’achille
Le constat est d’autant plus sensible que la commercialisation demeure l’un des points de tension récurrents des politiques agricoles. Améliorer la production ne suffit pas si l’aval de la filière reste fragmenté, opaque ou inadapté aux exigences d’un marché plus structuré. Les marchés de gros modernes doivent justement répondre à cette faiblesse en offrant des espaces organisés, mieux régulés et plus efficaces. Leur absence ou leur retard fragilise donc l’ensemble de la chaîne.
Au-delà du seul cas des infrastructures prévues dans quatre villes, le rapport met en lumière une difficulté plus générale, celle de convertir un cadre stratégique ambitieux en réalisations concrètes dans des délais compatibles avec les objectifs affichés.
Les obstacles évoqués, des procédures administratives aux études à finaliser, en passant par les conventions à signer ou encore le cadrage réglementaire à revoir, relèvent tous de facteurs de mise en œuvre, mais leur accumulation finit par produire un effet de blocage.
Le document de la Banque mondiale n’indique pas seulement que les marchés de gros sont en retard. Il suggère aussi que leur retard devient un test de crédibilité pour l’ensemble du programme. Tant que les premières infrastructures ne sont pas lancées, tant que les règles ne sont pas clarifiées, et tant que les sites de Marrakech, Agadir, Berkane et Meknès ne sortent pas de l’impasse, l’un des volets les plus visibles de « Génération Green » restera symbolique plutôt qu’opérationnel.
En définitive, le rapport d’évaluation rappelle que la modernisation agricole suppose une chaîne de décisions cohérente, des arbitrages rapides et une capacité à lever les obstacles qui retardent l’exécution. Dans le cas des marchés de gros, le temps administratif est devenu un facteur politique et économique à part entière. Et c’est désormais lui, autant que la qualité des projets eux-mêmes, qui déterminera la portée réelle de la stratégie « Génération Green » sur le terrain.
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