À quelques jours de Aïd el-Fitr, les frigos sont encore pleins, les porte-monnaie beaucoup moins. Au contraire, ils continuent de se vider pour la préparation de mets sucrés pour la fête. Le mois est passé, mais sa fièvre acheteuse est bel et bien présente. Entre achats excessifs, plats à répétition et restes qui s’accumulent, le Ramadan, censé être un mois de retenue, ressemble à tout l’inverse.

Avatar de Sabrina El Faiz

Temps de lecture :

A
A
A
A
A

On ne va pas se mentir, à la fin du mois de Ramadan, on a tous vécu le même moment. Ce tupperware oublié au fond du frigo. Ce reste de chebakia qu’on n’a plus vraiment envie de voir. Et cette sensation d’avoir… un peu trop acheté.

Tout avait pourtant commencé avec de bonnes intentions. « Cette année, on va faire simple ». Puis il y a eu les courses « juste pour compléter ». Les invitations. Les promotions. Les envies de dernière minute. Et sans trop savoir comment, la cuisine s’est retrouvée à tourner à plein régime, comme une usine de biscuits.

Ramadan et inflation : ce que l’on paie sans le savoir

Alors, oui, les tables étaient très généreuses, hamdoulah dirions-nous, oui, mais les poubelles ont dû être vidées deux fois plus vite que d’habitude.

Entre les dépenses qui s’enchaînent et ceux qui vont jusqu’à contracter un crédit « spécial Ramadan », le mois sacré finit par ressembler à un drôle de paradoxe. Un mois de spiritualité… vécu comme une course à la consommation.

Alors à l’heure de faire les comptes, dans tous les sens du terme, on se rend, à nouveau, compte de nos excès. Immersion.

Ramadan : le mois de tous les excès

À la fin du mois de Ramadan, il suffit d’ouvrir son frigo pour comprendre. Des restes empilés, des plats qu’on a à peine touchés et ce sellou qui restera plusieurs mois sans être touché. Comme chaque année.

Au Maroc, le mois de Ramadan est devenu, au fil du temps, un moment de surconsommation massive.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), les dépenses alimentaires des ménages marocains augmentent pendant le mois de Ramadan, avec des pics sur certains produits comme les dattes, la farine ou les produits sucrés. Une tendance confirmée par les professionnels du secteur. Le Haut-Commissariat au Plan s’est penché sur les dépenses des ménages marocains sur une année complète, entre 2022 et 2023. Et les écarts sont parlants.

En moyenne, les dépenses des ménages marocains augmentent de 18,2% sur l’ensemble du mois. Une hausse loin d’être marginale, surtout quand on la compare aux autres périodes de l’année. Et ce sont les villes qui tirent cette dynamique vers le haut, à elles seules, elles concentrent près de 92% de cette augmentation.

Dans le détail, c’est sans surprise l’alimentaire qui pèse le plus lourd. Le budget dédié à la nourriture augmente de 17,8%, avec des pics à 19% en milieu urbain, contre 4,5% en milieu rural. Une différence qui en dit long sur les modes de vie. D’un côté, une consommation plus encadrée, plus proche du besoin, de l’autre, une logique plus expansive, presque instinctive.

Mais ce qui est peut-être le plus intéressant, c’est que cette hausse concerne tout le monde. Les ménages les plus modestes augmentent leurs dépenses de 8,4%, les classes intermédiaires de 9,7%, et les plus aisés de 8,9%. Chacun, à son niveau, pousse un peu plus loin que d’habitude. Pas forcément par nécessité, plutôt parce que c’est le Ramadan, tout simplement.

Et dans les assiettes, le changement est tout aussi visible. Contrairement aux idées reçues, on ne mange pas forcément plus lourd, mais différemment. Les produits riches en protéines et en vitamines prennent le dessus :

  • les fruits passent de 22,9 kg à 54,3 kg par mois et par ménage

  • le lait et les produits laitiers grimpent à 35,8 litres contre 23,7 litres habituellement

  • la viande atteint 15,1 kg contre 11,3 kg

  • les œufs, eux, dépassent les 52 unités par mois

Autre détail qui en dit long, les dépenses non alimentaires suivent la même tendance, avec une hausse de 18,5%. Transport, communication, loisirs… tout augmente en même temps. Comme si le mois de Ramadan devenait, au fil des années, un mois de dépenses globales, bien au-delà de la simple alimentation.

Dans les marchés, le phénomène est visible à l’œil nu. Les achats ne suivent plus une logique de besoin, mais d’anticipation… voire d’angoisse. On remplit au cas où, on double les quantités, on cède aux promotions, aux habitudes, aux envies soudaines.

« Le consommateur lui-même participe à la flambée des prix », rappelle ainsi Bouazza Kherrati, président de la Fédération marocaine des droits du consommateur. Une réalité souvent difficile à entendre, mais difficile à nier. Car dans un marché libre, la loi est simple, plus la demande explose, plus les prix suivent.

Le consommateur marocain est donc dans une spirale bien rodée. Ils anticipent une hausse, achètent plus… et contribuent, sans le vouloir, à cette même hausse.

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), environ un tiers de la nourriture produite dans le monde est gaspillé chaque année, soit près de 1,3 milliard de tonnes.

Et le mois de Ramadan, dans de nombreux pays, accentue ce phénomène. Une étude relayée par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) montre que le gaspillage alimentaire peut augmenter de 25 à 50% pendant cette période dans certains pays à majorité musulmane.

Au Maroc, les données spécifiques restent limitées, mais les observations de terrain sont claires, il suffit d’ouvrir l’œil et le bon. « Le mois de Ramadan, c’est le mois du gaspillage alimentaire », tranche Kherrati.

Mais c’est assez malaisant en réalité, car ce gaspillage entre en contradiction directe avec les valeurs mêmes du mois sacré, à savoir modération, partage, retenue…

Dans certaines familles, on cuisine pour être tranquille pendant plusieurs jours. Et au final, on a trop souvent des restes oubliés, jetés quelques jours plus tard.

Crédit et consommation : la dérive économique

Mais le phénomène malaisant et contradictoire ne s’arrête pas à l’assiette. Il touche aussi… le portefeuille. Depuis quelques années, la tendance des crédits à la consommation liés au mois de Ramadan va crescendo. Au Maroc, l’endettement des ménages représente environ 30% du PIB, selon Bank Al-Maghrib.

Et une partie de cet endettement est liée à la consommation courante, notamment lors de périodes à forte charge émotionnelle ou sociale, comme le mois de Ramadan ou Aïd el-Fitr.

Car il ne s’agit pas seulement de manger. Il faut recevoir, offrir, maintenir un certain standing… bref, ne pas faire moins que les autres.

Dans certaines situations, cette pression sociale est bien réelle. Invitations à répétition, attentes familiales, normes implicites… Le Ramadan devient aussi un moment où l’image compte un peu trop.

Et où la consommation devient, presque, une forme de langage social.

Un gaspillage qui dépasse les ménages

Mais, ce serait pourtant une erreur de limiter le problème aux seuls consommateurs, car le gaspillage commence bien en amont, dans les circuits d’approvisionnement.

Bouazza Kherrati évoque notamment une pratique peu connue du grand public, à savoir l’importation de produits proches de la péremption, notamment des dattes invendues sur les marchés européens, réemballées puis écoulées au Maroc.

Ramadan 1447 : la grande bataille des dattes

Un système difficile à quantifier précisément, mais qui s’inscrit dans une logique de déstockage vers les marchés moins exigeants ou moins contrôlés.

Selon la Commission européenne, près de 88 millions de tonnes de nourriture sont gaspillées chaque année dans l’Union européenne, une partie étant réorientée vers d’autres marchés.

Certains produits peuvent changer d’emballage, d’origine affichée, voire de circuit de distribution. Le consommateur, lui, n’a aucun moyen de vérifier. « Il ne peut pas », rappelle Kherrati, pointant la responsabilité des autorités de contrôle. À cela s’ajoute la recherche du prix le plus bas. Certains importateurs privilégient les produits les moins chers, parfois au détriment de la qualité.

Beaucoup d’intrants, beaucoup de déchets.

Au fond, le mois de Ramadan pousse à consommer davantage :

  • l’offre, plus abondante
  • la demande, plus émotionnelle
  • les prix, plus volatils.

Et dans ce système, chacun a un rôle précis à jouer. Les distributeurs, les importateurs, les institutions… mais aussi les consommateurs.

Peut-être que le vrai changement ne viendra ni des promotions, ni des campagnes de sensibilisation, mais du fait d’acheter juste ce qu’il faut.

Livraison, fast-consommation : le confort qui fait déraper

Ajoutons à ces arguments le confort de la livraison et ses dérives. Depuis la Covid, les plateformes de livraison ont littéralement changé la donne. Le mois de Ramadan est devenu leur haute saison. Le soir, quelques minutes avant le ftour, les commandes explosent. Sandwichs, jus, desserts, compléments de dernière minute… ou de trop.

Ramadan 2.0 : quand les appli’ font la loi

Selon plusieurs analyses du marché africain du delivery, le secteur de la livraison de repas connaît une croissance annuelle à deux chiffres, portée en grande partie par les habitudes post-Covid et les pics de consommation pendant des périodes comme le mois de Ramadan.

Donc on commande sans vraiment réfléchir. On a déjà trop cuisiné ? On commande quand même. Il manque un jus ? On ajoute des pâtisseries. Un invité de dernière minute ? On double les quantités.

Il y a donc une accumulation de produits qui finissent souvent à la poubelle.

Mauvaise gestion alimentaire : un problème qui dépasse le mois Ramadan

Ce qui est réellement dérangeant finalement, c’est la manière de consommer, que ce soit pendant le mois de Ramadan, ou le restant de l’année.

Selon une étude du Programme des Nations unies pour l’environnement, le gaspillage alimentaire est fortement lié aux normes sociales et aux comportements collectifs, bien plus qu’aux besoins réels.

Autrement dit, on ne jette pas seulement parce qu’on a trop acheté, on jette aussi parce qu’on a voulu en faire trop. Et dans cette logique, faire simple revient à faire moins bien.

Pourtant, selon la Banque mondiale, les pertes et gaspillages alimentaires représentent près de 8 à 10% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, un impact trop souvent sous-estimé.

Pour rappel, un simple plat jeté représente toute une chaîne de ressources mobilisées : eau, énergie, transport, travail… Et donc, un coût bien plus large que celui du prix payé en argent.

Reprendre la main, doucement

Face à ce constat, les solutions sont assez simples. Acheter moins, mais mieux. Planifier un minimum. Accepter de ne pas tout proposer sur une seule table. Réutiliser les restes, sans culpabiliser.

Et surtout, sortir de cette logique du plus. Parce qu’au final, le mois de Ramadan nous apprend à faire avec moins, pas avec plus.

Le Made in Morocco est-il en danger ?

pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire