Arnaud Blasquez Publié le 04/02/26 à 10:35
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C’est une nouvelle alerte, presque un ultimatum, que Mario Draghi a adressé aux dirigeants européens. Lundi 2 février, à l’université catholique de Louvain, où il recevait un doctorat honoris causa, l’ancien président de la Banque centrale européenne a livré un discours d’une rare clarté, avec la même lucidité qui lui avait permis de sauver l’euro en 2012 par un simple « whatever it takes ». Selon lui, si l’Europe est incapable de défendre ses intérêts, alors elle ne pourra pas préserver longtemps ses valeurs. Le temps de l’Europe naïve est terminé. Draghi ne plaide plus pour des ajustements à la marge, mais préconise un fédéralisme européen, condition nécessaire pour exister comme véritable puissance.

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Ce n’est pas un revirement. En septembre 2024, Draghi remettait déjà à Ursula von der Leyen un rapport-fleuve de 400 pages sur la compétitivité européenne. Rapport salué unanimement pour sa lucidité où il dressait un constat sévère. Décrochage industriel, sous-investissement chronique, dépendances stratégiques dans l’énergie, le numérique et la défense, et une fragmentation institutionnelle paralysante. Ses recommandations étaient ambitieuses avec un choc d’investissement de 800 milliards d’euros par an (4,7% du PIB européen) pour combler l’écart technologique et accompagner les transitions numérique et écologique. Il militait également pour une mutualisation de la dette, une politique industrielle commune et une grande simplification réglementaire. Un an et demi plus tard, le verdict est implacable : à peine 10% de ces propositions ont été mises en œuvre. L’Europe a applaudi le diagnostic, puis est retournée à ses réflexes nationaux.

L’Europe face à l’impérialisme

Pendant ce temps, le monde s’est durci. Les États-Unis et la Chine structurent désormais l’ordre international selon des logiques impériales qui n’ont que faire du multilatéralisme européen. Washington impose ses règles par la force économique et militaire tandis que Pékin avance par la contrainte commerciale et la dépendance industrielle. Dans ce duel de titans, l’Europe reste la seule grande puissance potentiellement capable d’incarner une alternative. Avec près de 19 000 milliards de dollars de PIB, au coude-à-coude avec la Chine, elle dispose encore des atouts économiques, technologiques et humains pour peser. Elle peut incarner une troisième voie idéologique avec une intégration sans subordination, la puissance sans coercition, le partenariat fondé sur des valeurs communes plutôt que sur la force brute. Mais la condition sera d’agir comme un bloc, pas comme une addition de souverainetés concurrentes.

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À Louvain, Draghi en a remis une couche, moins technique mais plus pragmatique. Il appelle à sortir de l’illusion du consensus lent et du compromis permanent. L’Europe doit passer de la confédération à la fédération, non par idéologie, mais par nécessité stratégique. Là où l’Europe s’est fédérée, commerce, concurrence, marché unique, politique monétaire, elle est respectée comme une puissance et négocie d’une seule voix, comme le prouvent les récents accords avec l’Inde et l’Amérique latine ou l’épisode du Groënland. Là où elle ne l’a pas fait, défense, politique industrielle, affaires étrangères, elle est traitée comme un assemblage disparate d’États de taille moyenne, à diviser et à traiter séparément. L’Europe doit accepter le risque politique si elle veut réduire le risque stratégique. Le confort institutionnel n’est plus compatible avec la survie géopolitique.

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Car le multilatéralisme est en train de se dissoudre. Les règles communes ne tiennent plus que si elles sont protégées. Mark Carney l’a récemment rappelé à Davos, en appelant les puissances intermédiaires à s’organiser face à la rivalité des grands blocs. L’Europe est au cœur de cette équation. À l’inverse, le Royaume-Uni illustre le contre-exemple. En quittant l’Union européenne, Londres s’est affaiblie, contrainte de s’aligner sur Washington sans capacité réelle de négociation. Une souveraineté proclamée qui se traduit par une dépendance accrue.

Dans un monde où les États-Unis tentent de préserver leur leadership par la coercition économique, où la Chine bâtit des excédents commerciaux historiques grâce à sa puissance industrielle et bientôt monétaire, l’Europe reste l’une des rares alternatives crédibles pour préserver un minimum de multilatéralisme fondé sur des valeurs éthiques. Mais cette fenêtre se referme. Le premier avertissement de Draghi, il y a dix-huit mois, a résonné fortement mais n’a pas produit le sursaut escompté. Celui de Louvain, moins formel mais plus direct, plus politique, pourrait paraître comme un ultimatum.

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