Séisme d’Al Haouz : l’impact psychologique sur les survivants, angle mort de la reconstruction

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Séisme d'Al Haouz : l'aide financière se poursuitSéisme d'Al Haouz © DR

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Près de deux ans après le séisme d’Al Haouz, qui a frappé le Maroc dans la nuit du 8 septembre 2023, les stigmates matériels restent visibles dans plusieurs régions du Haut Atlas. Mais au-delà des maisons détruites et des villages encore en reconstruction, une autre réalité persiste, plus silencieuse : celle des traumatismes psychologiques vécus par les survivants. Une étude scientifique récente menée dans la commune d’Ouled Berrehil met en lumière l’ampleur de l’impact psychologique et souligne l’importance cruciale du soutien social et des politiques publiques adaptées pour accompagner les populations touchées.

Le séisme d’Al Haouz, l’un des plus meurtriers qu’ait connus le Maroc moderne, a causé la mort d’environ 3.000 personnes et fait plus de 5.500 blessés. Selon les estimations des organisations humanitaires internationales, près de 500.000 habitants ont été affectés, notamment dans des zones rurales isolées et difficiles d’accès.

Si les efforts de secours et de reconstruction se sont rapidement concentrés sur les besoins urgents (logement, nourriture, infrastructures), les conséquences psychologiques ont, elles, émergé progressivement comme un enjeu majeur de santé publique.

L’étude intitulée « Impact psychologique du séisme d’Al Haouz », réalisée par une équipe de chercheurs marocains affiliés notamment à la Faculté de médecine et de pharmacie de Tanger et à l’hôpital psychiatrique universitaire Mohammed VI, s’est précisément intéressée à ces effets invisibles mais profonds.

Une enquête menée au cœur des zones sinistrées

Les chercheurs ont interrogé 47 survivants une semaine seulement après la catastrophe, dans la commune rurale d’Ouled Berrehil, directement touchée par le séisme. Les entretiens ont été menés en arabe et en amazigh par des professionnels de santé mentale, parfois dans des conditions précaires, afin de capter les réactions psychologiques immédiates des victimes.

Le profil des participants reflète la réalité sociale des zones rurales touchées : une majorité de femmes (70,2%), un âge moyen de 51 ans et un taux d’analphabétisme élevé atteignant 68,1%. Presque tous vivaient encore sous des tentes temporaires au moment de l’enquête.

Les chercheurs ont utilisé deux outils scientifiques reconnus internationalement pour mesurer les réactions psychologiques face au traumatisme : l’inventaire de détresse péritraumatique et un questionnaire évaluant les expériences dissociatives, c’est-à-dire les réactions mentales de déconnexion ou de confusion pouvant apparaître lors d’un choc extrême.

Le logement, facteur clé de la souffrance psychologique

L’un des résultats majeurs de l’étude établit un lien direct entre les dégâts matériels et l’intensité de la détresse émotionnelle. Les personnes ayant perdu totalement ou partiellement leur logement présentaient des niveaux de stress significativement plus élevés.

Plus de la moitié des participants ont exprimé un besoin urgent de relogement, identifié comme l’un des principaux facteurs aggravant la souffrance psychologique. L’insécurité résidentielle, se définissant comme ne plus disposer d’un espace stable et protecteur, apparaît ainsi comme un élément déterminant dans la vulnérabilité mentale après une catastrophe naturelle.

Ce constat rejoint des recherches internationales montrant que la perte du domicile ne constitue pas seulement un choc économique, mais aussi une rupture symbolique majeure, affectant le sentiment de sécurité et la stabilité émotionnelle.

Lire aussi : Reconstruction Al Haouz : 2 ans après, qu’en est-il vraiment ?

Le rôle décisif du soutien familial et communautaire

Si l’étude met en évidence la gravité des impacts psychologiques, elle souligne également des facteurs protecteurs essentiels. Le soutien familial et associatif apparaît comme un élément déterminant pour limiter certaines réactions traumatiques.

Environ 70% des participants ont déclaré bénéficier d’un appui familial, tandis que 42,6% recevaient une aide d’associations. Les analyses statistiques révèlent une association significative entre ces formes de soutien et une réduction des réactions dissociatives.

Autrement dit, les liens sociaux jouent un rôle central dans la résilience des individus face à une catastrophe. La présence d’un réseau de solidarité favorise la communication, réduit le sentiment d’isolement et aide les victimes à donner du sens à l’événement vécu.

Les chercheurs insistent ainsi sur l’efficacité des interventions communautaires, souvent moins visibles que les aides matérielles mais essentielles dans la reconstruction psychologique.

Des traumatismes souvent invisibles

Parmi les personnes interrogées, 17% avaient perdu un membre de leur famille et certaines avaient été confrontées directement à des blessures ou à des scènes de destruction. Pourtant, les troubles psychologiques ne se limitent pas aux victimes ayant subi des pertes humaines directes.

La peur ressentie lors du séisme, l’effondrement soudain de l’environnement familier et l’incertitude quant à l’avenir contribuent à une détresse collective durable. Les scores relevés par les chercheurs indiquent des niveaux élevés de stress émotionnel et de dissociation, deux indicateurs connus pour augmenter le risque de troubles post-traumatiques à long terme.

Selon les spécialistes, ces réactions peuvent se manifester par des troubles du sommeil, une anxiété persistante, des difficultés de concentration ou un sentiment d’irréalité. Autant de symptômes qui restent souvent sous-diagnostiqués dans les contextes post-catastrophe.

Lire aussi : Séisme d’Al Haouz : ce bilan qu’on ne veut voir

Vers une approche globale de la reconstruction

Les conclusions de l’étude plaident pour une approche intégrée de la gestion des catastrophes naturelles, combinant reconstruction matérielle et accompagnement psychosocial. Les auteurs estiment que les politiques publiques devraient systématiquement inclure des dispositifs de soutien psychologique dès les premières phases d’intervention.

Les auteurs de l’étude insistent d’abord sur la nécessité d’assurer un accès rapide à un logement stable pour les populations sinistrées. Au-delà de la reconstruction matérielle, disposer d’un espace de vie sécurisé constitue un facteur déterminant pour réduire l’anxiété et restaurer un sentiment de normalité après une catastrophe. L’instabilité résidentielle prolongée apparaît, selon les chercheurs, comme l’un des principaux éléments aggravant la détresse psychologique des victimes.

L’étude met également en avant l’importance du renforcement des réseaux communautaires. Dans les contextes post-catastrophe, la solidarité locale, familiale, associative ou de voisinage, joue un rôle essentiel dans la résilience individuelle et collective. Ces liens sociaux permettent de rompre l’isolement, de favoriser le partage des expériences traumatiques et de soutenir les mécanismes d’adaptation face au choc vécu.

Par ailleurs, les chercheurs plaident pour la mise en place de programmes de soutien psychologique adaptés aux réalités locales. Ils soulignent que les interventions doivent tenir compte des spécificités culturelles, linguistiques et sociales des populations concernées, notamment dans les zones rurales où l’accès aux services spécialisés demeure limité. L’accompagnement psychologique ne peut donc être standardisé et doit s’inscrire dans une approche de proximité.

Enfin, l’étude appelle à une meilleure coordination entre les autorités publiques, les professionnels de santé mentale et le tissu associatif. Une réponse efficace aux catastrophes naturelles nécessite, selon ses auteurs, une action concertée permettant d’articuler aide matérielle et accompagnement psychosocial. Cette coopération est considérée comme essentielle pour garantir une prise en charge durable et cohérente des populations affectées.

Lire aussi : Al Haouz : un bilan socio-économique très précaire

Au Maroc, où les services de santé mentale restent inégalement répartis sur le territoire, le séisme d’Al Haouz pourrait constituer un tournant dans la prise en compte des impacts psychologiques des catastrophes naturelles.

Les chercheurs rappellent toutefois que leur étude repose sur un échantillon limité et qu’un suivi à long terme sera nécessaire pour mesurer pleinement les conséquences psychologiques du séisme. Des recherches plus larges permettront notamment d’évaluer l’évolution des troubles post-traumatiques et l’efficacité des dispositifs d’aide mis en place.

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