La « GenZ 212 » et la crainte de la récupération politique

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La « GenZ 212 » et la crainte de la récupération politiqueNabila Mounib lors d'une manifestation de la GenZ 212 à Casablanca © Ayoub Jouadi / LeBrief

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La naissance d’un projet politique porté par le chercheur Rachid Achachi, présenté comme une suite institutionnelle du mouvement « GenZ 212 », a provoqué une onde de choc. Tandis que l’intéressé évoque un élan citoyen pour transformer l’énergie de la jeunesse en action politique, les membres du collectif dénoncent une récupération. Entre engagement et méfiance, le débat sur la représentation des jeunes au Maroc s’ouvre dans la tension.

Depuis fin septembre, le Maroc connaît une mobilisation sans précédent de sa jeunesse. Née sur la plateforme Discord, la communauté « GenZ 212 » a rassemblé en quelques jours des dizaines de milliers de jeunes autour de revendications sociales comme une meilleure éducation, un système de santé digne et une lutte effective contre la corruption. Ces manifestations, inédites par leur spontanéité et leur ampleur, ont bousculé le paysage politique national.

C’est dans ce contexte électrique que le chercheur et essayiste Rachid Achachi a annoncé, jeudi 3 octobre, son intention de créer un nouveau parti politique. Un projet qu’il présente comme « un saut qualitatif » de la mobilisation citoyenne. Mais très vite, le collectif « GenZ 212 » a désavoué cette initiative, redoutant qu’elle ne dénature le sens premier de son engagement : rester apolitique et horizontal.

Lire aussi : Huitième jour de mobilisation : la « GenZ 212 » poursuit son mouvement dans le calme

Une annonce qui divise

Dans une vidéo publiée sur sa chaîne YouTube, Rachid Achachi a expliqué les motivations de son initiative. Se disant « longtemps hésitant » face aux obstacles administratifs et financiers, il affirme avoir franchi le pas « dans l’intérêt de la nation et de sa jeunesse ». Il dit vouloir fonder un parti « de la jeunesse, pour tous les Marocains », tout en s’engageant à ne pas se présenter lui-même aux élections, limitant son rôle à « l’encadrement et la formation intellectuelle » du mouvement.

Selon lui, l’ambition est claire : traduire l’énergie de la génération Z en une force institutionnelle capable de peser sur les politiques publiques. Les piliers du projet incluraient l’activation de la Constitution de 2011, la défense des libertés individuelles et la création de mécanismes citoyens de contrôle de la gestion publique.

Mais cette annonce n’a pas tardé à créer la polémique. Quelques heures après sa publication, les administrateurs de « GenZ 212 » ont publié un communiqué dénonçant l’utilisation du nom du collectif, estimant que la participation de Achachi à un débat public ne lui donnait aucune légitimité pour parler au nom du mouvement.

Leur message est sans équivoque : « Notre collectif est citoyen, non partisan et non affilié à quiconque. Toute tentative d’instrumentalisation de notre nom ou de notre cause sera rejetée ».

212 : Gen Z sur fil tendu

Un contexte de méfiance envers les partis

Cette réaction s’inscrit dans un climat de forte défiance politique. Depuis les premières manifestations du 27 septembre, plusieurs formations ont exprimé leur soutien à la jeunesse, parfois sur le terrain même des rassemblements. À Casablanca, la présence remarquée de l’ancienne secrétaire générale du Parti socialiste unifié (PSU), Nabila Mounib, lors d’un sit-in, a provoqué des réactions mitigées. Si certains ont salué ce geste de solidarité, d’autres y ont vu le signe d’une tentative de récupération d’un mouvement qui se veut indépendant de toute structure partisane.

Les organisateurs ont d’ailleurs réagi publiquement. Sur leurs plateformes, ils ont rappelé que leur action n’était adossée à aucune idéologie et que leurs revendications concernaient uniquement les droits sociaux fondamentaux : santé, éducation et dignité. Le PSU, de son côté, a défendu son intervention en soulignant son rôle de parti d’opposition, attaché à la défense des libertés publiques. Dans un communiqué, il a dénoncé « les arrestations abusives » qui ont accompagné certains rassemblements et appelé à une écoute sincère des revendications de la jeunesse.

D’autres formations, à l’instar du Parti de la justice et du développement (PJD), ont également pris position en demandant la libération des manifestants interpellés.

Ces réactions, bien que formulées sur le registre des droits et libertés, ont contribué à renforcer la suspicion d’une instrumentalisation politique. Plusieurs jeunes de « GenZ 212 » affirment redouter que leur mouvement, né d’une indignation sociale, devienne un terrain de lutte symbolique entre formations en quête de popularité.

L’équilibre fragile entre engagement et récupération

Le débat sur la récupération politique n’est pas nouveau au Maroc, mais il prend ici une dimension inédite. Les jeunes de « GenZ 212 », pour la plupart sans expérience partisane, se méfient d’un système politique qu’ils jugent déconnecté de leurs réalités. La mobilisation, née après le décès de huit femmes enceintes à Agadir, est perçue comme une révolte civique spontanée plutôt qu’une action militante organisée. C’est ce caractère organique, horizontal et sans leader, qui a fait la force, mais aussi la vulnérabilité du mouvement.

En s’érigeant en porteur d’un projet politique, Rachid Achachi a donc franchi une ligne délicate : celle qui sépare le soutien intellectuel de l’appropriation symbolique. Ses défenseurs estiment qu’il a simplement voulu donner une traduction institutionnelle aux aspirations d’une génération, dans un pays où les canaux de représentation sont saturés. Ses détracteurs, eux, y voient une manœuvre prématurée, voire risquée, à un moment où le mouvement lutte encore pour sa légitimité.

Entre ces deux visions, une question s’impose : comment canaliser la colère et les espoirs de la jeunesse sans les diluer dans les logiques partisanes ?

GenZ 212 : manifestations interdites pour non-respect des lois

Entre rue et institutions, la voie étroite de la jeunesse

Depuis plus d’une semaine, les manifestations se poursuivent dans plusieurs villes du pays. À Tétouan, Casablanca ou Agadir, des centaines de jeunes continuent de réclamer la fin de la corruption, le respect des droits sociaux et une justice équitable. Malgré la répression de certaines marches et les arrestations signalées par l’Association marocaine des droits humains (AMDH), la mobilisation demeure pacifique, portée par des mots d’ordre de dignité et de liberté.

Face à cette dynamique, l’idée d’un parti politique né de la jeunesse interroge : serait-elle une trahison de l’esprit du mouvement ou, au contraire, son évolution naturelle ? Dans un pays où la participation électorale reste faible, notamment chez les moins de 30 ans, le projet de Rachid Achachi ouvre un débat essentiel : comment transformer une indignation citoyenne en pouvoir d’action durable ?

Pour l’heure, « GenZ 212 » réaffirme son indépendance, tandis que le chercheur dit vouloir poursuivre la structuration de son initiative. Entre prudence, incompréhension et volonté d’engagement, la frontière entre représentation et récupération reste ténue.

Et si le véritable enjeu, au fond, n’était pas la création d’un nouveau parti, mais la refondation du lien entre les jeunes et la politique au Maroc ?

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