Inondations : barrages, déversements et rôle de l’« Autoroute de l’eau »
Inondations à Ksar El Kébir, le 04 janvier 2026 © MAP
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Lors d’un point de presse tenu le 11 février à l’issue du Conseil de gouvernement, le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, a détaillé les chiffres et la conduite des opérations entreprises suite aux inondations qu’a connues le pays ces dernières semaines. Son message est clair : l’épisode a été exceptionnel, mais la mobilisation et la stratégie de gestion ont jusqu’ici permis de limiter l’ampleur du désastre humain.
Un apport hydrique massif, concentré sur un court laps de temps
Depuis le 1ᵉʳ septembre 2025, les apports enregistrés par le réseau des barrages ont atteint l’ordre de grandeur de 12,17 milliards de mètres cubes, un volume qui dépasse nettement les moyennes des dernières années et qui s’est concentré majoritairement sur la période décembre-février. Cette accumulation rapide explique la nécessité de déversements importants et contrôlés : 11,7 des 12,17 milliards ont ainsi été mesurés depuis seulement le 12 décembre.
Cette concentration temporelle, de fortes pluies et des précipitations neigeuses suivies d’une fonte rapide, a créé un cocktail dangereux pour la gestion des retenues : sols saturés (le ministre évoque une capacité d’absorption des sols proche des 98% dans certains bassins), temps de transit réduit entre zones amont et retenues, et pics d’entrée d’eau atteignant parfois plusieurs milliers de mètres cubes par seconde. En résultent, naturellement, des variations brutales de niveaux dans les réservoirs, qui imposent des choix contraints entre protection des ouvrages, sécurité des populations en aval et préservation de la capacité de stockage utile.
Des barrages presque « pleins » mais pas sans conséquences
Le taux national de remplissage des barrages a connu une hausse spectaculaire ces dernières semaines, s’établissant autour de 69% selon les chiffres communiqués, soit un bond sensible par rapport à la fin d’année. Cette amélioration hydrique constitue un gain stratégique car elle sécurise l’approvisionnement en eau potable pour une à deux années dans certaines régions et renforce les ressources disponibles pour l’irrigation.
Mais cet « excédent » ne se traduit pas uniquement par une bonne nouvelle. Dans plusieurs bassins, les retenues ont dépassé leur capacité nominale : au moins trente et un barrages affichent un taux de remplissage supérieur à 80%, et des opérations de déversement ont été engagées sur onze ouvrages pour limiter tout risque de rupture ou de submersion incontrôlée. Le volume total évacué depuis décembre approche plusieurs milliards de mètres cubes, une manœuvre nécessaire mais à impact pour les zones riveraines.
Lire aussi : Barrages : 64,1% de remplissage, un niveau record depuis 2015
L’autoroute de l’eau : l’angle mort ?
Au-delà des chiffres spectaculaires enregistrés ces dernières semaines, l’épisode actuel relance un débat ancien sur la stratégie nationale de transfert des eaux entre bassins hydrauliques.
Dans ce contexte, Abdellah El Fergui, président de la Confédération marocaine des TPE-PME, estime que les inondations « ont, une fois de plus, mis en lumière les graves défaillances dans la gestion d’un dossier vital et stratégique : celui des ressources hydriques », pointant « le retard chronique du projet de transfert des eaux entre bassins hydrauliques, connu sous le nom d’‘Autoroute de l’eau’, programmé depuis 1997 ».
Si le principe d’interconnexion a déjà été partiellement mis en œuvre, notamment à travers la liaison Sebou-Bouregreg réalisée durant la crise de sécheresse 2023-2024, le dispositif reste fragmentaire. Pour El Fergui, cette réalisation limitée ne saurait masquer l’absence d’une approche globale. Il considère que la non-finalisation du projet « malgré son importance économique et sociale évidente, soulève des interrogations majeures quant à la responsabilité politique et institutionnelle » et traduirait « l’absence d’une vision nationale intégrée capable de relier les inondations d’aujourd’hui à la pénurie d’eau de demain ».
Le paradoxe hydrique observé dans le bassin du Loukkos illustre, selon lui, cette défaillance structurelle. Alors que le barrage Oued El Makhazine a enregistré des apports exceptionnels ayant conduit à des déversements massifs vers l’aval, avec des conséquences directes pour certaines zones urbaines comme Ksar El Kebir, un autre ouvrage situé dans la même province, le barrage Dar Khroufa, affichait un taux de remplissage nettement inférieur, « ne dépassant pas la moitié alors que la distance entre les deux barrages n’excède pas 74 kilomètres ».
Cette situation soulève une question opérationnelle centrale, selon notre interlocuteur : « N’aurait-il pas été plus judicieux de transférer les eaux excédentaires du barrage ‘Oued El Makhazine’ vers le barrage ‘Dar Khroufa’, afin d’éviter les inondations et des catastrophes futures à Ksar El Kebir, tout en permettant l’irrigation de dizaines de milliers d’hectares durant les périodes de forte chaleur, l’approvisionnement en eau potable du monde rural et la relance économique de la région ? », interroge le président de la Confédération.
Sur le plan technique, une interconnexion pleinement opérationnelle entre barrages d’un même bassin, ou entre bassins voisins, pourrait en effet constituer un levier d’optimisation à travers la réduction des volumes déversés vers la mer, constitution de réserves stratégiques pour les périodes de sécheresse, et sécurisation de l’irrigation et de l’eau potable en milieu rural. Elle permettrait également d’atténuer la pression exercée sur les ouvrages en période de crue, en répartissant les flux excédentaires vers des retenues disposant encore de marges de stockage.
Oued El Makhazine : l’exemple d’une retenue sous forte pression
Le bassin du Loukkos et son principal ouvrage, Oued El Makhazine, ont cristallisé les inquiétudes. Les apports cumulés vers ce réservoir ont été exceptionnels sur la période récente. Des centaines de millions de mètres cubes en quelques jours, des pointes journalières et des débits entrants très élevés ont conduit les gestionnaires à multiplier les lâchers contrôlés pour préserver la structure. Le ministère a précisé que, sur quinze jours, plus d’un milliard de mètres cubes ont été enregistrés sur ce seul barrage.
Selon les relevés présentés, des volumes remarquables, jusqu’à 135 millions de mètres cubes en une journée et 900 millions en cinq jours, sont passés par la retenue sur des séquences très courtes, et le débit entrant a atteint des valeurs de l’ordre de quelques milliers de mètres cubes par seconde avant de redescendre. Ces chiffres rendent compte de l’effort de régulation consenti. En multipliant les déversements contrôlés, les opérateurs ont cherché à éviter une surcharge catastrophique, au prix d’un accroissement des inondations locales en aval.
Lire aussi : Barrages : 12,17 milliards de m³ d’apports hydriques cumulés, selon Baraka
Al Wahda et la stratégie des lâchers progressifs
Autre illustration : le barrage d’Al Wahda, qui a vu son volume passer rapidement de niveaux modestes à près de sa capacité. Pour éviter une saturation soudaine, le débit de lâcher a été relevé de façon graduelle d’un seuil initial de l’ordre de 200 mètres cubes par seconde jusqu’à des valeurs de plusieurs milliers par seconde, avant d’être ajusté à la baisse selon l’évolution météorologique et hydrologique. Ces manœuvres ont été rendues possibles par un suivi horaire des niveaux et par des simulations hydrologiques croisées, souligne le ministère.
La gestion de crise s’est en effet appuyée sur plusieurs leviers techniques, à savoir le monitoring horaire des niveaux, des modélisations hydrologiques (multiples scénarios croisés pour vérifier la cohérence), et une prise de décisions basée sur des marges de sécurité plutôt que des réactions improvisées, insiste le ministère.
Un point particulièrement notable : l’usage des évacuateurs de fond pour réduire l’envasement des retenues. En choisissant ces déversoirs plutôt que les crues de surface, les gestionnaires ont cherché non seulement à réguler le niveau d’eau, mais aussi à purger les sédiments accumulés au fond des réservoirs, mesure qui vise à préserver la capacité de stockage à moyen et long terme.
Sur le plan énergétique, les pluies et les lâchers contrôlés ont permis de mobiliser de l’eau pour la production hydroélectrique en utilisant environ 1,5 milliard de mètres cubes à ces fins, contribuant à alléger la facture énergétique et à renforcer l’autonomie de production.
Dégâts d’infrastructures et leçons à retenir
Si le bilan humain s’est avéré contenu jusqu’ici grâce aux évacuations préventives, les dégâts matériels sont importants. Les intempéries ont endommagé 168 tronçons routiers à travers le pays ; 124 ont été rouverts, tandis que 44 restent fermés, notamment dans les régions de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, Rabat-Salé-Kénitra, Fès-Meknès, Marrakech-Safi, Souss-Massa, Casablanca-Settat, Béni Mellal-Khénifra et l’Oriental. Les fermetures tiennent autant à l’élévation des eaux qu’à des effondrements, des chutes de blocs et des glissements de terrain. La réouverture des axes est une opération continue mobilisant près de 400 engins et plusieurs centaines de techniciens et ingénieurs.
Toutefois, cet épisode met en évidence un premier impératif : celui de l’anticipation. Les simulations hydrologiques croisées, le suivi horaire des débits et les modélisations intégrant plusieurs scénarios ont joué un rôle déterminant dans la gestion des crues. Cette approche, fondée sur l’analyse prédictive plutôt que sur la réaction à l’urgence, doit être consolidée. Elle suppose une cartographie plus fine des zones inondables, l’actualisation régulière des données hydrométéorologiques et l’intégration systématique des projections liées au changement climatique dans les outils de planification.
La question de la maintenance des ouvrages hydrauliques s’impose également comme un enjeu central. L’utilisation des évacuateurs de fond pour limiter l’envasement des retenues a montré l’importance d’un entretien technique rigoureux des barrages. Au-delà des opérations ponctuelles de déversement, c’est toute la chaîne de contrôle (vannes, dispositifs de vidange, capteurs de niveau) qui nécessite des vérifications périodiques, documentées et normalisées. La sécurité des infrastructures dépend autant de leur conception que de la régularité de leur maintenance.
Les dégâts enregistrés sur le réseau routier soulignent, par ailleurs, la vulnérabilité persistante des infrastructures face aux phénomènes extrêmes. Les coupures observées dans plusieurs régions, notamment en zones rurales, interrogent les standards de construction actuels. Le renforcement des ouvrages d’art, l’adaptation des matériaux et le recalibrage des systèmes de drainage apparaissent désormais comme des priorités.
Enfin, l’ensemble de ces constats renvoie à une dimension plus structurelle, celle de la gouvernance. La mise à jour des cartes de risque, l’actualisation des plans de gestion des inondations et la révision du cadre réglementaire encadrant les situations d’urgence figurent parmi les chantiers essentiels. L’enjeu dépasse la seule réponse à une crise ponctuelle ; il s’agit d’adapter durablement le modèle de gestion hydrique et infrastructurelle du pays à un régime climatique de plus en plus instable.
Le bilan, chiffré, technique et organisationnel, montre néanmoins que la stratégie adoptée par le Maroc, appuyée sur la modélisation et des opérations maîtrisées de lâcher, a réduit les pertes humaines. Elle n’exonère toutefois pas d’un examen sérieux des pratiques de construction, d’entretien et de planification territoriale pour faire face aux épisodes qui, avec le changement climatique, risquent de se répéter.
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