GMT+1 : les Marocains sacrifiés ?
Réveil difficile, courte nuit, on avance l’heure, on recule la santé et on espère que le café fera des miracles. Les Marocains souffrent donc d’un épuisement collectif, 37 millions de jet lag, de déphasages complets, de réponses à côté de la plaque. Imaginez un pays entier qui se réveille chaque matin avec l’impression d’avoir traversé l’Atlantique en classe éco… sans visa bien sûr. Depuis ce fameux décret de 2018, le GMT+1 est une condamnation à perpétuité.
Des millions de citoyens errent dans l’obscurité à 7 heures du matin, tels des figurants d’un film de zombies à faible budget, pour envoyer des enfants dont les yeux ne sont pas encore ouverts vers des écoles où la concentration est inexistante. Le corps humain, ce vieux têtu, refuse obstinément de s’adapter. Les experts, comme le Dr Tayeb Hamdi, analyste et chercheur en politiques et systèmes de santé, vice-président de la Fédération Nationale de la santé au Maroc, ne cessent de le répéter, notre horloge biologique est synchronisée avec le soleil depuis des millénaires, pas avec les décisions d’un ministère.
Le verdict scientifique est là, noir sur blanc, dans les revues que nos décideurs semblent utiliser uniquement comme dessous de verre, nous perdons entre 19 et 36 minutes de sommeil par nuit. Les adolescents, dont le rythme naturel est déjà décalé, sont les premières victimes de ce jet lag imposé, comme le nomme Dr Hamdi.
On observe une hausse des troubles de la vigilance, de l’irritabilité, et même, pour les plus chanceux, un petit risque accru d’infarctus le lundi suivant le GMT+1. C’est fascinant de voir avec quelle efficacité nous avons réussi à transformer un simple réglage horaire en un problème de santé publique.
Sur le plan social, le ras-le-bol s’organise, avec plus de 320.000 signatures sur une pétition en ligne, à l’heure où nous écrivons ces lignes, ainsi que des milliers de commentaires qui saturent les réseaux sociaux. Les Marocains n’en peuvent plus, et veulent le faire entendre à un gouvernement qui fait la sourde oreille.
Le GMT+1 est devenu le symbole d’une heure étrangère, pour plaire aux centres d’appels et aux usines de câblage qui ont besoin d’être à l’heure de Madrid ou de Paris. Alors on va parler de rentabilité pour argumenter le tout. La rentabilité de nos crèmes anti-cernes, car à part cela, le reste n’est pas très probant. Au nom de quelle rentabilité économique sacrifions-nous réellement le rythme biologique d’une nation entière, alors que les bénéfices énergétiques annoncés semblent aussi volatils qu’un mirage dans le désert ?
On nous a vendu le GMT+1 avec deux arguments : l’économie d’énergie et la compétitivité économique. Pour l’énergie, on repassera, le bilan est, disons-le poliment, incertain. On nous parle de 37,6 GWh économisés en hiver, ce qui, à l’échelle d’un pays, ressemble à essayer de vider l’océan avec une petite cuillère.
Certaines études suggèrent même que ce que l’on gagne en éclairage le soir, on le perd en lumière le matin.
Quant à l’argument du business, il est le cœur du réacteur. Il faut être synchronisé avec l’Europe. Mais à l’heure du numérique, du travail asynchrone et de l’intelligence artificielle, est-il encore nécessaire que tout un peuple vive à contre-temps solaire pour que quelques cadres puissent faire leurs réunions Zoom à 9h00 pile avec leurs homologues français ? C’est le grand écart entre la logique comptable de l’offshoring et le bien-être citoyen.
Par ailleurs, nous sommes géographiquement à l’ouest du méridien de Greenwich (Marrakech est même en retard de 35 minutes sur le soleil) et pourtant, administrativement, nous vivons comme si nous étions en Europe centrale.
Alors, pourquoi ressortir ce dossier maintenant ? Pourquoi ne pas simplement continuer à râler en silence ? Parce qu’en ce mois de mars 2026, trois événements viennent de transformer notre marronnier habituel en une véritable crise politique.
D’abord, il y a eu ce retour brutal au GMT+1 le dimanche 22 mars, juste après la parenthèse enchantée du mois de Ramadan où le pays avait retrouvé son heure naturelle. Ensuite, le vent du changement vient du Nord. Enfin, l’étincelle finale a été allumée par la publication d’une note analytique percutante du Centre africain d’études stratégiques et numériques (CAESD). Pour la première fois, un organisme met les points sur les i.
Le maintien du GMT+1 n’est pas basé sur des preuves scientifiques solides, mais sur une logique d’opportunité économique jamais démontrée par des chiffres publics. Le centre réclame la publication de l’étude mystérieuse de 2018 que personne n’a jamais vue, un peu comme le monstre du Loch Ness, mais en moins sympathique.
Quels sont les détails de l’étude mystérieuse de 2018 ?
L’étude de 2018 est souvent qualifiée de « mystérieuse » car, bien qu’elle ait servi de fondement juridique à la décision du gouvernement marocain de maintenir le fuseau horaire GMT+1 de manière permanente, son contenu intégral n’a jamais été rendu public.
Voici les détails et les zones d’ombre entourant ce document, tels qu’ils ressortent des sources :
1. Le fondement d’une décision historique
L’étude a été réalisée par le gouvernement en 2018 pour justifier l’adoption du décret n°2.18.855 du 26 octobre 2018. Ce décret a mis fin au régime saisonnier pour instaurer l’heure avancée toute l’année (sauf durant le mois de Ramadan).
2. Les justifications officielles (présumées)
D’après les communications gouvernementales de l’époque, cette étude mettait en avant deux arguments principaux :
L’économie d’énergie : elle visait à réduire la consommation électrique nationale. Une étude ministérielle ultérieure (2019), souvent citée comme seule référence publique, mentionnait une économie de 37,6 GWh durant l’hiver.
La santé publique : le gouvernement affirmait vouloir limiter l’impact « négatif » sur la santé causé par les changements d’heure répétitifs (quatre fois par an auparavant).
3. Pourquoi est-elle jugée « mystérieuse » ?
L’enquête révèle une opacité persistante autour de ces travaux :
Absence de publication : le Centre africain d’études stratégiques et numériques (CAESD) et d’autres organisations dénoncent l’absence de preuves empiriques accessibles. Ils réclament la publication immédiate de ce document pour permettre une évaluation indépendante.
Manque de données brutes : les critiques soulignent que les bénéfices annoncés en termes de productivité globale ou de baisse durable de la consommation d’énergie n’ont jamais été démontrés par des données vérifiables.
Absence de pédagogie : aucun responsable institutionnel n’a exposé l’argumentaire détaillé de cette étude devant le Parlement ou le public, créant une « rupture de narration » entre l’Etat et les citoyens.
4. Les conclusions contestées par les experts
Aujourd’hui, des notes analytiques suggèrent que la décision de 2018 était davantage une « logique d’opportunité économique » (synchronisation avec l’Europe pour l’offshoring) qu’une décision basée sur le bien-être social ou des gains énergétiques réels, lesquels sont jugés « incertains » ou « anecdotiques » par plusieurs experts.
L’enquête biologique, le corps, première victime du décalage
Bienvenue dans la plus grande expérience de laboratoire à ciel ouvert du XXIᵉ siècle. Le sujet ? 37 millions de Marocains. Le protocole ? Une privation chronique de sommeil et un piratage systématique de l’horloge biologique par décret administratif. Si vous vous demandez pourquoi votre réveil sonne comme une insulte personnelle chaque matin, ne cherchez plus : vous êtes officiellement en état de « jet lag social » permanent.
Les données scientifiques sont pourtant têtues, en restant à GMT+1, le Marocain moyen perd 19 minutes de sommeil chaque nuit. Ça n’a l’air de rien ? Sur une année, cela représente plus de 115 heures de repos évaporées dans les couloirs du temps administratif. Pour ceux qui ont le malheur de commencer leur journée avant 7 heures du matin (les ouvriers, les techniciens de surface, les lève-tôt de l’économie réelle, les mères de famille) la punition grimpe à 36 minutes de sommeil perdues par jour.
C’est ici que le Dr Tayeb Hamdi pose son diagnostic : le corps humain n’est pas un smartphone qu’on met à jour avec un simple clic. Contrairement aux espoirs de nos décideurs, l’organisme ne « s’adapte » pas à une heure imposée toute l’année. Il s’adapte à la lumière, à la rotation de la Terre, à ce cycle circadien qui nous gouverne depuis que l’homme a appris à se tenir debout.
Les adolescents sont en première ligne de ce carnage biologique. À cet âge, l’horloge interne est naturellement décalée vers le soir. En leur imposant un réveil brutal dans l’obscurité, on les prive de 32 minutes de sommeil plus importantes pour eux, que pour les adultes. On a donc une armée de « zombies scolaires » dont la vigilance et les performances s’effondrent avant même la première récréation.
Bulletin de santé : quand le cœur s’arrête de rire
Si ce n’était qu’une question de fatigue, on pourrait se dire qu’un bon café ferait l’affaire. Mais l’enquête médicale révèle des dossiers bien plus alarmants. La prestigieuse revue British Medical Journal (BMJ) a jeté un pavé dans la mare en publiant une étude montrant que ce décalage horaire permanent est un véritable poison lent.
Le verdict est sans appel, le passage forcé à l’heure d’été augmente les risques de pathologies cardio-métaboliques. On parle ici de diabète, d’obésité et de certains cancers. Pourquoi ? Parce que perturber le sommeil, c’est perturber le métabolisme tout entier. Mais le chiffre le plus terrifiant concerne nos cœurs. Les études internationales montrent que le nombre d’infarctus du myocarde bondit de 25% le lundi suivant un changement d’heure vers l’heure d’été. Au Maroc, puisque nous restons bloqués dans cette heure « avancée », nous maintenons notre organisme dans une zone de stress physiologique constant.
Le Dr Hamdi nous explique que l’heure d’hiver (GMT) est la seule qui respecte réellement la physiologie humaine. À l’inverse, l’heure d’été permanente, surtout couplée aux changements erratiques durant le mois de Ramadan, est le « pire choix possible pour la santé ». C’est une agression répétée, puisqu’on demande au corps de se synchroniser, puis on le désynchronise à nouveau pour quelques semaines de Ramadan, avant de le replonger dans le GMT+1. Une torture que le citoyen s’inflige pour des raisons que la biologie ignore.
Sur les réseaux sociaux, la contestation contre le GMT+1 a clairement changé de dimension. Des personnalités, des collectifs et des mouvements structurés prennent désormais la parole, donnant une visibilité inédite au débat. Parmi les voix les plus relayées, le journaliste Samid Ghailan s’est exprimé. Mais ce sont surtout les mouvements citoyens qui structurent aujourd’hui la mobilisation. Le collectif No To GMT+1 s’impose comme l’un des principaux relais digitaux de la contestation. Très actif sur Facebook et Instagram, il agrège témoignages, arguments scientifiques et contenus viraux. Sur TikTok et Instagram, la mobilisation prend une forme plus visuelle, mais tout aussi puissante. Vidéos d’enfants fatigués, témoignages de parents épuisés… Ces contenus, massivement partagés, participent à créer une narration commune. Même certains profils éloignés des sphères habituellement militantes (entrepreneurs, coachs, créateurs lifestyle) s’en mêlent, abordant la question sous l’angle du bien-être, de la productivité ou de l’équilibre familial… Face à cette vague, les voix favorables au GMT+1 restent nettement moins audibles sur la toile. Sur les réseaux sociaux, la bataille de l’opinion semble largement dominée par les opposants. GMT+1 : la toile amplifie le mouvement
Dans le même esprit, des associations commencent à entrer dans le débat. C’est le cas de l’OMDHLC (Organisation marocaine des droits humains et de lutte contre la corruption), qui relaie les critiques sur les impacts sociaux et sanitaires du maintien de l’heure supplémentaire, donnant au sujet une dimension plus institutionnelle.
Le cas des « matins sombres » : la mélatonine en déroute
Pour comprendre pourquoi nous sommes si irritables, il faut regarder par la fenêtre à 7h30 en plein mois de janvier. Il fait noir. Et ce noir est un problème de santé publique. La lumière matinale n’est pas qu’un décor, c’est le chef d’orchestre de nos hormones. C’est elle qui stoppe la production de mélatonine (l’hormone du sommeil) et lance celle du cortisol, l’hormone de l’action.
En nous levant dans l’obscurité, nous forçons notre cerveau à fonctionner alors qu’il baigne encore dans la mélatonine. C’est comme essayer de démarrer une voiture en plein hiver avec une batterie gelée, ça finit par casser. Pour les enfants, c’est pire, l’obscurité matinale accentue l’agitation et fragilise la concentration. On observe une hausse de l’anxiété et des tensions relationnelles simplement parce que nos corps crient qu’ils devraient encore être au lit alors que nous les forçons à affronter le trafic de Casablanca ou autre !
Nous sommes peut-être synchronisés avec l’Europe, mais nous sommes désynchronisés de nous-mêmes.
Conséquences, troubles de la vigilance, baisse de la concentration et risque accru de somnolence au volant, ce qui conduit directement à une hausse des accidents de la circulation. Les données nationales montrent que le nombre de décès sur les routes marocaines a repris une trajectoire ascendante, dépassant les 4.000 morts en 2024. Bien qu’un lien de causalité direct reste à confirmer par des analyses plus fines (par heure et par lieu), la coïncidence entre l’obscurité matinale et ces chiffres est soulignée comme une source d’inquiétude.
Outre la circulation, il y a le sentiment d’insécurité et de vulnérabilité. L’obscurité matinale oblige de nombreux élèves, étudiants et salariés à quitter leur domicile avant le lever du jour. Cela nourrit un sentiment d’insécurité lors des déplacements matinaux et expose davantage les usagers vulnérables aux risques routiers. A titre d’exemple, les travailleuses ou mères de familles, ne peuvent sortir pour aller travailler ou accompagner leurs enfants à l’école sans être accompagnées, au risque de se faire agresser en pleine nuit ! « Malgré le changement d’heure, les entreprises ne modifient quasiment rien dans l’organisation. En hiver, les femmes partent très tôt le matin alors qu’il fait encore nuit et doivent rejoindre le point de prise en charge du transport professionnel, souvent éloigné de leur domicile. Peu d’efforts sont faits par les grandes entreprises pour multiplier les points de ramassage ! », explique une responsable RH d’une société industrielle ayant souhaité garder l’anonymat, à LeBrief.
« Certaines expriment leur fatigue, qui se ressent d’ailleurs tout au long de la journée. D’autres doivent jongler avec les obligations familiales et le transport, ça peut impacter leur productivité. Beaucoup se plaignent que ces contraintes ne sont pas prises en compte par la direction ».
Les experts suggèrent que pour atténuer les effets négatifs du maintien de GMT+1, il serait nécessaire de mettre en place des mesures compensatoires, telles qu’un meilleur éclairage des axes routiers afin de compenser le manque de visibilité naturelle durant les heures de pointe matinales.
1. Des cas de fibrillation auriculaire (arythmie cardiaque), avec une hausse documentée de 22% des hospitalisations sont liées à ce trouble après le changement d’heure. 2. Le décalage horaire perturbe le métabolisme et les hormones régulatrices de l’organisme. Cela favorise l’apparition de : Le diabète : la désynchronisation circadienne affecte la régulation de la glycémie. D’autres pathologies cardio-métaboliques diverses découlant d’une fatigue chronique du métabolisme. 3. Santé mentale et troubles neurologiques. Le cerveau souffre directement du manque de lumière matinale et de la privation de sommeil. Les risques incluent : La dépression : un lien est établi entre ce décalage permanent et l’augmentation des états dépressifs Troubles du sommeil et insomnie : la difficulté à synchroniser la mélatonine (hormone du sommeil) avec l’heure légale crée des troubles durables du repos. 4. Enfin, les sources mentionnent des conséquences encore plus lourdes pour la santé publique : Suicides : une hausse des taux de suicide est également observée en lien avec ces perturbations biologiques et mentales. L’effet du GMT+1 sur notre santé
L’obésité : le manque de sommeil et la perturbation des cycles biologiques modifient l’appétit et le stockage des graisses.
L’anxiété et l’irritabilité chronique : le corps, en état de stress permanent, devient plus vulnérable aux tensions psychologiques.
Certains cancers : la perturbation prolongée des rythmes circadiens est citée comme un facteur de risque pour le développement de certaines formes de cancers.
GMT+1 : comment l’Europe influence-t-elle ce choix au Maroc ?
L’influence de l’Europe sur le choix du fuseau horaire au Maroc est importante, déterminante et constitue même le cœur du réacteur de la décision prise en 2018. L’objectif premier du maintien de GMT+1 est de garantir un alignement quasi parfait avec les horaires de travail des principaux partenaires européens, notamment la France, l’Espagne et l’Allemagne.
Le secteur de l’offshoring est le grand gagnant de cette mesure. En restant à GMT+1, le Maroc gagne une heure de chevauchement supplémentaire avec l’Europe continentale. Pour les centres d’appels, les services financiers et les entreprises d’externalisation, cette heure de travail en commun est jugée cruciale pour la fluidité des échanges en temps réel.
Cette synchronisation viserait à simplifier les flux financiers et les transactions commerciales, évitant ainsi le décalage qui pourrait pénaliser les entreprises exportatrices marocaines.
L’influence européenne est telle qu’une partie de l’opinion publique marocaine perçoit le GMT+1 comme une heure venue d’ailleurs. De nombreux citoyens et internautes parlent de la France dans les horloges, estimant que le fuseau horaire est dicté par les intérêts des multinationales étrangères plutôt que par le bien-être national.
Interrogé sur l’impact réel du GMT+1 sur le secteur de l’offshoring, Youssef Chraïbi, président d’Outsourcia accepte de nous livrer son point de vue. « Pour nous, c’est vrai que rester alignés sur les horaires européens est plus simple. Cela nous permet de démarrer en même temps que nos clients ».
Le secteur de l’offshoring travaille à 95% avec l’Europe. Donc, même si le Maroc revenait au GMT, selon Chraïbi, le secteur ajusterait simplement ses horaires en interne.
« Dans notre domaine, oui, le GMT+1 est plus pratique. Mais cela ne veut pas dire que tous les autres secteurs doivent s’y plier », reconnaît-il.
Un point de vue pragmatique, qui remet en perspective un argument souvent présenté comme central dans le débat.
Le mythe des économies d’énergie
Après avoir exploré les décombres de notre horloge biologique, il est temps de suivre l’argent. Car si le gouvernement s’obstine à nous faire vivre dans le noir, ce n’est certainement pas par pur sadisme, mais officiellement pour « notre bien » économique. On nous a vendu le GMT+1 comme une potion magique capable de réduire nos factures d’électricité et de doper notre croissance. Spoiler : la potion a un sérieux goût d’eau tiède, et l’étiquette est rédigée en allemand.
Si vous demandez à un responsable pourquoi nous sacrifions nos matinées, il vous sortira sans doute le chiffre fétiche de 2019 : 37,6 GWh économisés durant l’hiver. Mais grattons un peu le vernis. Pour la plupart des observateurs internationaux, ces économies sont au mieux « anecdotiques », au pire totalement compensées par nos nouveaux modes de vie. C’est ce qu’on appelle l’effet rebond : ce que vous économisez en éteignant la lampe à 8h, vous le dépensez en allumant le chauffage dès 7h dans un salon glacial, ou pire, en faisant tourner la ventilation à fond lors de ces soirées d’été qui n’en finissent plus.
Le Centre africain d’études stratégiques et numériques a d’ailleurs jeté un froid polaire sur ce récit en rappelant que dans des pays comme la Turquie ou les États-Unis, le passage à l’heure d’été permanente n’a généré aucun gain. Alors, pourquoi le Maroc serait-il l’exception mondiale ? Difficile de le savoir puisque, rappelons-le, l’étude gouvernementale de 2018 reste, à ce jour, aussi introuvable que le sens de l’humour d’un inspecteur des impôts.
Le CAESD réclame d’ailleurs la publication des données brutes de l’ONEE pour qu’on puisse enfin vérifier si ces fameuses économies ne sont pas juste une erreur d’arrondi. Quand on sait que le gain estimé ne pèserait que 100 millions de dirhams face au coût social et sanitaire d’une nation épuisée, l’arbitrage commence à ressembler à une très mauvaise affaire.
Mais une minute, admettons qu’il faille s’adapter aux horaires européens… Est-on vraiment obligé de vivre comme en 1990 ? L’argument de la synchronisation absolue à la minute près commence à sentir la naphtaline à l’ère du numérique et du travail asynchrone.
Le CAESD souligne avec justesse que le développement de l’automatisation et, surtout, de l’intelligence artificielle, réduit progressivement cette nécessité d’être tous connectés sur le même créneau horaire. Une IA n’a pas besoin que vous soyez réveillé pour traiter vos données ou gérer vos flux logistiques. Aujourd’hui, on peut travailler avec une équipe à Singapour et une autre à San Francisco sans demander à tout un peuple de changer d’heure. Alors pourquoi cette obstination ?
Le gouvernement semble bloqué dans une logique industrielle du XXᵉ siècle, alors que l’économie mondiale bascule vers une flexibilité totale. Maintenir le GMT+1 pour faciliter des réunions Zoom à 9h00 pile, c’est un peu comme exiger que tout le monde utilise un fax parce que c’est plus « rassurant ».
L’enquête économique nous ramène à la réalité que le Maroc a sacrifié sa « souveraineté temporelle » pour rester dans la zone de confort de ses clients européens. On a préféré la logique comptable de quelques multinationales au bien-être collectif.
Mais le vent tourne. Si l’Espagne, comme elle l’a proposé en octobre 2025, décide de supprimer le changement d’heure et de revenir à son heure naturelle, le château de cartes marocain s’effondrera. Si Madrid lâche le GMT+1, l’argument de la synchronisation ne vaudra plus un dirham. Le Maroc se retrouvera alors seul avec ses cernes, ses matins sombres et une heure qui ne correspond plus à rien, ni au soleil, ni à ses voisins.
Une crise de confiance et de souveraineté
Si vous pensiez que le débat sur le GMT+1 n’était qu’une sombre histoire de minutes de sommeil perdues et de factures d’électricité floues, vous avez raté le coche. Quittons les laboratoires et les ministères pour descendre dans l’arène politique. Parlons chiffres, mais pas ceux de l’énergie cette fois. Parlons des plus de 320.000 signatures récoltées sur la plateforme Change.org par des citoyens qui demandent, année après année, le retour à l’heure légale naturelle. Dans n’importe quel pays, un tel chiffre provoquerait au moins un débat parlementaire ou une commission d’enquête.
De plus, à partir de ce vendredi 27 mars 2026, la Campagne nationale pour le retour à l’heure légale lance officiellement une pétition pour réclamer le retour à l’heure naturelle, celle de Greenwich.
Une étude fascinante réalisée en mars 2026 par le groupe Archipel a passé au crible plus de 14.000 commentaires sur les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, TikTok). Elle conclut que les Marocains sont plus dans la simple colère. Pour 69% des Marocains analysés, le retour annuel du GMT+1 est devenu la preuve rituelle de leur inutilité démocratique.
Les citoyens ont le sentiment de parler à un mur. Ils signent des pétitions, relaient des hashtags, interpellent des ministres et le résultat est que le dimanche à 2 heures du matin, l’heure saute.
L’absence totale de pédagogie économique et le mutisme du Parlement renforcent cette impression que les décisions se prennent ailleurs, loin des préoccupations de celui qui attend son bus dans le noir à 7 heures du matin.
On ne règle pas l’heure pour les écoliers de l’Atlas, mais pour que le manager d’un centre d’appels à Casablanca puisse dire bonjour en même temps que son client à Paris. Ce sentiment de dépendance est d’autant plus vif que, géographiquement, le Maroc est à l’ouest du méridien de Greenwich.
Temps spirituel vs temps productif
Environ un tiers des Marocains mobilisent un registre religieux ou spirituel pour dénoncer le GMT+1. L’heure naturelle, c’est l’heure du Créateur, celle qui s’aligne sur l’appel à la prière du matin sans forcer le fidèle à choisir entre sa foi et son sommeil. A l’opposé, le GMT+1 est vécu comme une heure administrative froide, dénuée de sens, imposée par une logique de productivité agressive.
D’un côté, une vision purement comptable où le temps est une ressource que l’on optimise pour gagner des points de PIB ; de l’autre, une vision traditionnelle et biologique où le temps est un cycle sacré que l’on doit respecter pour préserver l’équilibre de l’âme et du corps. Le Dr Tayeb Hamdi le confirme : le meilleur choix pour la santé est l’heure qui respecte la physionomie humaine, soit l’heure d’hiver permanente.
– LeBrief : Le maintien du GMT+1 toute l’année perturbe-t-il réellement notre horloge biologique, ou le corps finit-il par s’adapter ? – Dr Tayeb Hamdi : Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le corps ne s’adapte pas à une heure imposée toute l’année. Il s’adapte au changement d’heure, oui, mais pas à un décalage permanent. Lorsqu’on passe de l’heure d’hiver à l’heure d’été, ou inversement, certaines personnes s’adaptent en quelques jours, d’autres en quelques semaines. Mais lorsque l’heure d’été est maintenue toute l’année, il n’y a plus de phase d’adaptation possible. Notre horloge biologique est naturellement synchronisée avec le lever et le coucher du soleil. C’est un mécanisme qui s’est construit sur des milliers d’années. Le corps humain, les hormones, le cerveau fonctionnent en lien avec la lumière naturelle. Donc même si on maintient le GMT+1 pendant 30 ou 40 ans, le corps ne s’y adaptera pas réellement. – LeBrief : Observe-t-on une hausse des troubles du sommeil, de la fatigue ou du stress chez les Marocains depuis l’adoption permanente de ce fuseau horaire ? – Dr Tayeb Hamdi : Au Maroc, nous manquons encore d’études scientifiques précises pour mesurer cet impact. Mais à l’échelle الدولية, les résultats sont clairs. On observe davantage de troubles du sommeil, une baisse de la vigilance et de la concentration, mais aussi une augmentation des accidents de la route. Sur le plan médical, il y a également une hausse des maladies cardiovasculaires, comme les crises cardiaques ou les accidents vasculaires cérébraux. On note aussi des troubles de l’appétit et des حالات de dépression. Même si les données locales sont limitées, tout porte à croire que ces effets existent aussi chez nous. – LeBrief : Quels sont les impacts spécifiques du GMT+1 sur les enfants et les adolescents, notamment en période scolaire ? – Dr Tayeb Hamdi : Les enfants et surtout les adolescents font partie des groupes les plus vulnérables, avec les personnes âgées, les travailleurs de nuit et ceux qui souffrent déjà de troubles du sommeil. Chez les adolescents, le problème est encore plus marqué. Leur rythme biologique les pousse naturellement à se coucher tard et à se lever plus tard. Avec le GMT+1, ils perdent du temps de sommeil et surtout du temps d’interaction avec leur famille. On parle ici de « jet lag social » : un décalage non seulement biologique, mais aussi social. Et les premières victimes de ce phénomène, ce sont les adolescents. – LeBrief : Le décalage entre l’heure légale et la lumière naturelle peut-il avoir des effets sur la santé mentale ? – Dr Tayeb Hamdi : Oui, ce décalage a des conséquences. Quand le corps est désynchronisé par rapport à la lumière naturelle, cela peut affecter l’humeur, la concentration et l’équilibre psychologique. On observe de l’irritabilité, une baisse de concentration, et dans certains cas, des troubles dépressifs. Tout cela est lié au fait que notre organisme ne fonctionne pas en phase avec son environnement naturel. – LeBrief : Quelles recommandations concrètes donneriez-vous pour limiter les effets négatifs du GMT+1 au quotidien ? – Dr Tayeb Hamdi : Il faut être honnête : lorsqu’un pays adopte une heure fixe toute l’année, les marges de manœuvre individuelles sont limitées. On ne peut pas changer nos horaires de travail ou d’école. Le corps subit ce décalage de manière chronique. Cela dit, on peut essayer de compenser en tirant profit de la lumière en fin de journée. Il est important de profiter de cette heure supplémentaire le soir pour faire de l’activité physique, marcher, voir ses proches, renforcer les liens sociaux. Cela permet de compenser en partie la perte du matin. Par ailleurs, je recommande fortement de supprimer le changement d’heure pendant le Ramadan. Ce double changement en quelques semaines n’a aucune base scientifique ni religieuse. On demande au corps de s’adapter une première fois, puis on le perturbe à nouveau avant même qu’il ne se stabilise. Enfin, lorsqu’un changement d’heure est prévu, il est conseillé de s’y préparer progressivement : avancer ou retarder son heure de coucher et de réveil de quelques minutes chaque jour, trois à quatre jours avant, pour faciliter la transition.
Les scénarios de sortie de crise
Bon alors, on fait quoi maintenant ? On continue de vider des cafetières en maudissant nos montres, ou on essaie de réconcilier le Maroc qui travaille avec l’Europe et celui qui aimerait juste voir le soleil avant d’arriver au bureau ? Parce qu’à force de vivre dans ce décalage horaire permanent, on a fini par créer deux pays qui ne partagent plus la même lumière. Pour sortir de cette impasse temporelle, trois scénarios se dessinent, chacun avec ses gagnants, ses perdants et sa dose de pragmatisme.
Scénario A : Le retour au GMT permanent ou l’ordonnance du docteur
C’est le scénario préféré de nos organismes et, avouons-le, de quiconque possède un minimum de bon sens biologique. Revenir à l’heure de Greenwich toute l’année, c’est le choix de la santé, point barre. Le Dr Tayeb Hamdi est catégorique, l’heure d’hiver est la plus adaptée à la physiologie humaine. En calant nos réveils sur le rythme solaire, on récupère ces précieuses minutes de sommeil perdues (entre 19 et 36 minutes selon que l’on soit un ado ou un lève-tôt).
Les bénéfices ? Une baisse attendue de l’irritabilité, une meilleure concentration dans nos écoles et, accessoirement, un peu moins de risques de finir aux urgences pour un infarctus le lundi matin.
Le coût de cette santé retrouvée ? On perdrait une heure de « chevauchement » avec nos amis européens durant l’hiver. Les centres d’appels devraient peut-être commencer à décaler leurs horaires de travail plutôt que de demander à toute la nation de se lever dans le noir. On privilégie le bien-être de 37 millions de citoyens face aux intérêts d’un secteur exportateur, certes important, mais qui pourrait très bien s’adapter techniquement.
Scénario B : Le maintien du GMT+1 avec « pansements » ou le compromis mou
C’est le scénario du « on ne change rien, mais on fait semblant ». Le gouvernement garde son précieux GMT+1 pour rassurer les investisseurs français et espagnols, mais il tente d’éteindre l’incendie social avec des mesures compensatoires.
La proposition phare du Centre africain d’études stratégiques et numériques (CAESD) dans ce cadre est simple : si on refuse de changer l’heure, changeons l’école. On décale l’entrée dans les administrations et les établissements scolaires à 9h00 entre novembre et février. Plus besoin d’envoyer les enfants dans la gueule du loup, ou du moins dans l’obscurité totale des 7h30 hivernales.
Il faudrait aussi, selon ce scénario, investir massivement dans l’éclairage public des axes routiers pour essayer de freiner cette courbe des accidents de la route qui repart à la hausse (plus de 4.000 morts en 2024, un chiffre qui fait froid dans le dos). C’est une solution de bricolage qui évite le choc frontal avec les multinationales, mais qui laisse le corps humain dans son état de « jet lag permanent » le reste de l’année.
Scénario C : La fin du changement d’heure en Europe ou l’effet domino
Et si la solution venait d’ailleurs ? En octobre 2025, le premier ministre espagnol Pedro Sánchez a jeté un pavé dans la mare européenne en proposant d’en finir avec cette « pratique dépassée » du changement d’heure saisonnier. Le Parlement européen avait déjà voté pour en 2019, avant que la Covid-19 ne vienne tout stopper.
Si l’Espagne et le reste de l’UE décident de se fixer sur une heure permanente, et surtout s’ils choisissent leur heure naturelle (GMT pour l’Espagne), tout l’argumentaire marocain s’écroule.
On ne pourra plus nous dire qu’on reste à GMT+1 pour être synchronisés avec Madrid si Madrid est passée à GMT. Le Maroc serait alors contraint, par pure logique de « business », de réévaluer sa position. C’est le scénario où le Maroc retrouve sa souveraineté temporelle par procuration, simplement parce que ses voisins ont décidé de redevenir raisonnables.
Huit ans après avoir divorcé du soleil, il est peut-être temps pour le Maroc de rentrer à la maison. Car à la fin, la seule heure qui compte vraiment, c’est celle qui nous permet de travailler, d’apprendre et de vivre sans avoir l’impression de porter le poids du monde sur nos paupières.
Saviez-vous que si nous voulions être parfaitement honnêtes avec le soleil, le Maroc ne devrait même pas être à l’heure GMT ? Géographiquement, le Royaume se situe à l’ouest du méridien de Greenwich. Pour respecter scrupuleusement le cycle naturel de la lumière, nous devrions techniquement adopter un fuseau de GMT -30 minutes. Le cas de Marrakech est l’exemple le plus flagrant de cette fiction temporelle. La ville ocre affiche un retard naturel de 35 minutes sur le temps solaire. En nous imposant le maintien permanent du GMT+1, l’administration ne se contente pas d’ajouter une heure, elle nous force à vivre avec un décalage réel de plus d’une heure et demie par rapport au rythme des astres. C’est précisément ce gouffre qui explique pourquoi vous avez l’impression de braver une épreuve de survie chaque matin d’hiver : quand votre réveil hurle à 7h00 sous GMT+1, votre corps, biologiquement parlant, est convaincu qu’il est à peine 5h25 du matin. Le paradoxe est aussi cartographique. Contrairement à des pays comme la France ou l’Allemagne, dont la largeur permet de « tricher » avec les fuseaux pour la cohésion européenne, le Maroc est un pays tout en longueur, parallèle au méridien de Greenwich. Son centre de gravité naturel se situe du côté de Ouarzazate, ce qui nous aligne organiquement avec le temps universel. Nous vivons dans une distorsion où le temps administratif ignore superbement que la Terre, elle, refuse de se plier aux décrets ministériels. Nous sommes peut-être synchronisés avec Paris ou Madrid, mais nous avons définitivement divorcé de notre propre ciel. Le saviez-vous ? Le Maroc vit un véritable divorce géographique.

