J’aimerais pouvoir dire que l’affaire Epstein et ses ramifications tentaculaires nous ramènent à des heures sombres révolues. Mais ce serait se rassurer à peu de frais. En réalité, elle lève surtout le voile sur la structuration profonde de notre société actuelle, et probablement de celle qui vient. La dimension pédocriminelle du scandale lui confère une puissance émotionnelle immense, mais elle masque l’essentiel, à savoir que Epstein n’est pas une anomalie, mais un révélateur. Avec la mondialisation, la réduction des distances, l’internet et les réseaux sociaux, ces trafics d’influence, autrefois cantonnés localement, dont le plus vaste fut peut-être initié par Al Capone sur un territoire vingt fois plus grand que le Maroc, deviennent planétaires et englobent tous les pans d’une société qu’on pourrait qualifier de « bien née ». Epstein a, lui, prospéré dans un espace sans frontières. Celui d’une élite mondialisée, persuadée d’être too big to fail (expression empruntée à la finance, brandie pour alarmer et justifier le maintien d’un système dangereux).
Une affaire de relations et de corruption
Ancien professeur de mathématiques, Jeffrey Epstein est rapidement propulsé dans l’univers de la gestion de fortune à New York, où il comprend la règle fondamentale que l’argent n’est rien sans les bons réseaux. Observant que l’élite new-yorkaise se replie chaque week-end à Palm Beach, il affine ses techniques d’approche : billets en première classe dans l’espoir de côtoyer des clients influents, invitations soigneusement ciblées, promesses de rendements mirifiques… Il s’installe ensuite dans une vaste propriété, y organise des « massages » et met en place un système de recrutement d’adolescentes. Dès 1996, à New York, puis de façon récurrente à Palm Beach à partir de 2001, les premières alertes émergent, notamment après des signalements liés aux agissements de sa compagne Ghislaine Maxwell. Pourtant, les plaintes s’enlisent. Epstein est alors l’un des principaux donateurs de la police locale. Dans cet écosystème, certaines portes restent obstinément fermées aux victimes, tandis que d’autres s’ouvrent en grand aux puissants.
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Une première enquête est ouverte en 2005, soutenue par le FBI et un arrestation en 2006, avant de déboucher en 2008 sur un “sweet deal” aussi discret que scandaleux. Epstein n’écope que de treize mois de détention, sous un régime de semi-liberté, en échange d’une immunité fédérale étendue à lui-même et à d’éventuels complices. L’accord est verrouillé par des clauses de confidentialité hors normes, enfouissant les documents d’enquête. Epstein peut alors reprendre ses affaires comme si de rien n’était, jusqu’à ce que le Miami Herald s’empare du dossier à l’expiration de ces clauses en 2018. Une démonstration éclatante de ce que peut encore produire un journalisme indépendant, rigoureux et courageux.
Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est la longévité de cette impunité. Epstein n’était pas seulement riche, il était utile et redevable. Son carnet d’adresses plein de responsables politiques, de membres de familles puissantes, de milliardaires, d’universitaires, de stars de différents univers constituait sa meilleure assurance-vie. Dans ces cercles, la règle veut que l’on se protège, on temporise, on étouffe, où dénoncer correspond à se dénoncer soi-même. L’affaire ne tient pas par le silence d’un homme, mais par celui de tout un milieu. Le scandale émerge aussi de ce qu’il a été possible de taire si longtemps.
Une société désorientée
Dès lors, comment s’étonner que les théories du complot ne soient pas ravivées par la publication des 3 millions de documents sur les 6 millions que compte cette affaire ? Quand Donald Tusk, président polonais, réclame une enquête sur les liens russes d’Epstein, notamment avec Sergueï Beliakov du FSB, quand Ghislaine Maxwell tente de monnayer ses révélations contre une amnistie, quand Donald Trump instrumentalisait la mouvance QAnon pour accuser ses adversaires tout en étant lui-même cité dans les documents, le soupçon devient énorme. Tous ceux qui refusent aujourd’hui de reconnaître leur complaisance envers le milliardaire alimentent l’idée d’un mensonge organisé et d’une vérité volontairement dissimulée au public. L’histoire récente n’aide guère à calmer les esprits et les exemples de corruption ou de tromperie au plus haut degré des États sont légion : affaires Betancourt et Karachi en France, le Watergate et l’Irak de Colin Powell aux USA, les Panama Papers, l’affaire Sonatrach, et j’en passe des dizaines… Autant d’épisodes où les élites ont menti « pour le bien commun », ou le leur… De quoi donner corps à l’idée d’un deep state, tant soutenu par Donald Trump et nourrir un populisme qui prospère sur la défiance et l’incompréhension du monde qui nous entoure.
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Epstein n’est donc pas le cœur du problème, il en est le symptôme. Alors que Human Rights Watch constate un recul global des droits humains, que le journalisme indépendant est attaqué ou démantelé (Washington Post, Jimmy Lai et Narges Mohammadi pour les plus récents), cette affaire révèle une société gangrenée par une élite persuadée d’être au-dessus des règles qu’elle impose. Et autour d’elle gravite une multitude de petites mains, espérant intégrer ce cercle fermé dont peu franchiront jamais le seuil.
Il est encore temps de remettre de l’ordre dans nos sociétés en réaffirmant la séparation des pouvoirs, en sanctionnant sévèrement toute tentative d’influence illégitime, en remettant l’éthique, le contrôle et la responsabilité au cœur de nos systèmes. Le populisme et l’individualisme prennent le pas, profitant d’un environnement où l’avenir ne s’assombrit pas mais devient plus incertain. Seule une exigence collective peut y répondre.
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