Circuits de distribution : le maillon faible dans la lutte contre l’inflation alimentaire

Mbaye Gueye
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Circuits de distribution : le maillon faible dans la lutte contre l’inflation alimentaireLe Conseil de la concurrence © DR

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Alors que l’inflation alimentaire pèse lourdement sur le pouvoir d’achat des Marocains, le Conseil de la concurrence met en lumière un facteur souvent négligé : les circuits de distribution. Fragmentation du commerce traditionnel, marges opaques dans la grande distribution, déséquilibres contractuels… Ces dysfonctionnements internes alimentent la hausse des prix. Une réforme en profondeur du système de distribution s’impose pour restaurer l’équité et la transparence sur le marché alimentaire. Détails.

Au Maroc, les circuits de distribution des produits alimentaires occupent une place centrale dans l’économie nationale. Le Conseil de la concurrence, dans son avis A/1/25, alerte sur les déséquilibres structurels qui pèsent sur la formation des prix. Alors que l’inflation alimentaire a atteint 11% en 2022 puis 12,5% en 2023, les dysfonctionnements de ces circuits traditionnels comme modernes apparaissent comme des catalyseurs de cette flambée.

Le secteur de la distribution représente une valeur ajoutée de plus de 84 milliards de dirhams et emploie 1,56 million de personnes, soit plus de 13% de la population active. C’est le troisième contributeur au PIB national après l’agriculture et l’industrie. Dans un contexte marqué par des chocs exogènes et tensions géopolitiques qui ont nourri une hausse des prix à l’échelle mondiale, les failles internes du système de distribution marocain accentuent la pression sur le consommateur.

Un commerce traditionnel désorganisé, aux marges cumulées

Le commerce traditionnel reste dominant. Il assure près de 80% des volumes écoulés pour plusieurs produits. Mais ce circuit souffre d’un morcellement extrême. Les petites épiceries s’approvisionnent auprès de grossistes ou semi-grossistes, ce qui alourdit la chaîne et accroît les marges intermédiaires. Dans le cas du lait pasteurisé, par exemple, l’écart entre le tarif départ usine et le prix en rayon peut dépasser 30%, même sans hausse notable du coût de production. Cette accumulation de marges tout au long de la chaîne est l’un des facteurs clés de l’inflation alimentaire.

Le circuit moderne, dominé par les grandes surfaces, n’échappe pas aux critiques. Certes, ces enseignes disposent d’une force logistique importante et d’un pouvoir de négociation renforcé. Pourtant, les marges globales qu’elles pratiquent restent élevées. Celles-ci intègrent non seulement des frais fixes liés à la logistique et au marketing, mais aussi des mécanismes moins transparents, comme les marges arrière. Il s’agit de remises versées par les fournisseurs aux distributeurs, en échange d’un référencement, d’un emplacement privilégié en rayon ou de la mise en place de promotions. Le Conseil de la concurrence relève que ces marges peuvent représenter jusqu’à 30% du prix fournisseur.

Lire aussi : Le Conseil de la concurrence enquête sur les prix de la sardine industrielle

Le concentré de tomate, produit stable et facilement stockable, illustre bien cette problématique. Malgré une production constante, les prix en rayon ont augmenté de plus de 25% entre 2021 et 2023. Cette hausse ne se justifie ni par les coûts de production ni par les transports. Elle provient d’une structuration opaque des prix et de marges commerciales élevées. Les promotions financées par les fournisseurs eux-mêmes contribuent à brouiller la lecture des prix et empêchent toute transparence, rapporte le Conseil.

Les consommateurs en ressentent directement les effets. À Casablanca, un épicier témoigne : « Le lait que j’achetais à 3,50 dirhams est maintenant à 4,10. Je le vends à 4,50, mais les clients râlent. Je n’ai pas le choix ». Même ressenti à Fès : « On dit que c’est à cause de l’international, mais ici aussi, on abuse ». Ces paroles traduisent un sentiment d’injustice généralisée, explique l’instance.

Conseil de la concurrence : les points clés du rapport annuel 2023

Le Conseil pointe aussi un autre déséquilibre majeur sur les délais de paiement imposés par les distributeurs. La loi marocaine fixe un maximum de 60 jours, mais les retards atteignent parfois 120 jours, voire plus. Cela place les fournisseurs, notamment les petites et moyennes entreprises, dans une situation financière précaire. Un industriel résume : « Avec les remises et les délais, on vend parfois à perte. Mais si on refuse, on perd l’accès aux grandes surfaces », confesse ce dernier.

Les recommandations du Conseil

En Europe, plusieurs pays ont adopté des législations strictes pour plafonner les délais de paiement et réguler les marges arrière. C’est dans ce sens que le Conseil recommande une réforme en profondeur avec un encadrement des marges à travers des conventions écrites obligatoires entre fournisseurs et distributeurs. Il préconise des mécanismes de régulation, des délais et des moyens de sanctions en cas de non-respect et un renforcement des autorités de contrôle.

Le Conseil juge que la refonte du circuit traditionnel est essentielle. Il faut organiser l’approvisionnement, mutualiser la logistique et réduire le nombre d’intermédiaires. Une telle transformation permettrait de fluidifier la chaîne, de réduire les coûts et d’alléger le fardeau qui pèse sur le consommateur final.

La lutte contre l’inflation alimentaire ne saurait se limiter à des mesures conjoncturelles. Elle exige une action structurelle sur les circuits de distribution. En régulant les marges, en renforçant la transparence et en rééquilibrant les rapports de force.

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