Rendez-vous manqué
On finit par s’y habituer, presque. Chaque année, les mêmes rapports internationaux nous serinent que l’Afrique est le continent le plus jeune de la planète. Plus de 60% de ses habitants ont moins de 25 ans. Demain, un jeune sur quatre sur Terre sera africain. On devrait se frotter les mains. Pourtant, le sentiment qui domine reste celui d’un immense gâchis.
Ce n’est pas une question de malédiction. Ni de climat, ni de « malédiction des ressources », ni de séquelles coloniales éternelles. C’est d’abord et avant tout un problème de gouvernance. Trop de dirigeants ont vu dans cette jeunesse une masse à manipuler, à calmer avec du foot, des distributions de riz ou des promesses électorales, plutôt qu’une force à équiper et à libérer. On applaudit les petits entrepreneurs de Ouaga, de Lagos ou de Kinshasa qui bricolent des solutions sur leur téléphone, mais on fait comme si les obstacles n’existaient pas (bureaucratie kafkaïenne, crédit réservé au clan, justice aux ordres, routes qui s’effondrent dès la première pluie)…
Le plus rageant, c’est que ça marche quand même par endroits. Regardez le Rwanda, le Kenya ou même certaines régions du Ghana. Des jeunes qui montent des boîtes dans la tech, l’agritech, les énergies vertes. Aliko Dangote n’est pas un miracle tombé du ciel. C’est un entrepreneur qui a su naviguer dans un environnement hostile.
Mais ces succès restent des exceptions. Partout ailleurs, c’est la même chanson : projets pharaoniques abandonnés à mi-parcours, dettes contractées sans vraie stratégie, corruption qui ponctionne chaque budget comme une taxe invisible.
Le discours officiel est frustrant. On parle « souveraineté » à tous les sommets, pendant qu’on signe des contrats miniers ou pétroliers opaques. On invoque l’unité africaine, mais on tolère que des juntes ou de vieux présidents accrochés au pouvoir ruinent la crédibilité du continent. La Chine ? Ce n’est ni le sauveur ni le nouveau colon. C’est un partenaire qui défend ses intérêts. A nous de négocier en adultes, avec lucidité et sans illusions.
Pourtant, malgré tout, l’espoir est là, tapi dans cette jeunesse connectée, débrouillarde, qui ne veut plus des modèles imposés d’en haut. Des coopératives agricoles qui marchent, des fintech qui contournent les banques traditionnelles, des créateurs qui inventent l’Afrique de demain sur TikTok et YouTube. Le vrai blocage n’est pas culturel ni démographique. Il est politique et institutionnel : éducation adaptée au marché du travail, justice indépendante, ouverture réelle au privé sans copinage.
Le temps des lamentations est terminé. Les dirigeants qui comprendront enfin que cette jeunesse n’est pas un fardeau mais le seul véritable capital renouvelable du continent écriront l’histoire. Les autres finiront dans les poubelles de l’Histoire, comme tant de leurs prédécesseurs, en laissant derrière eux une génération sacrifiée.
L’Afrique n’a plus besoin de beaux discours. Elle a besoin de résultats brutaux, mesurables, et d’une gouvernance enfin à la hauteur de son potentiel humain. Le compte à rebours tourne.