L’Afrique, les Etats-Unis et la bataille des cartes

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L’Afrique, les Etats-Unis et la bataille des cartesUne carte peut-elle fausser notre vision de l’Afrique ? En changeant de projection, l’ONU veut remettre les continents à leur vraie taille. Carte du monde © LeBrief
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Une carte peut-elle fausser notre vision du monde ? En changeant de projection, l’ONU veut remettre les continents à leur vraie taille. Une décision scientifique en apparence, mais qui touche aussi aux rapports de puissance.

Regardez une carte du monde. L’Europe paraît grande, un peu trop d’ailleurs… Mais attendez, ne serait-ce pas l’Amérique du Nord cet immense morceau ? Le Groenland semble presque rivaliser avec l’Afrique. Et l’Afrique, justement, paraît beaucoup moins imposante qu’elle ne l’est réellement. Alors non, ce n’est pas la planète qui est comme ça, c’est la carte.

C’est précisément cette question que l’Assemblée générale des Nations unies a remise au centre du débat. Le 4 septembre, elle a adopté une résolution visant à encourager les Etats et les organisations internationales à utiliser des représentations cartographiques plus fidèles aux proportions réelles des continents, notamment à travers la projection « Equal Earth ».

Le texte, porté par le Togo et l’Union africaine et coparrainé par la France, a obtenu 164 voix contre une seule, celle des Etats-Unis. Six pays se sont abstenus.

A première vue, difficile d’imaginer sujet plus technique. Pourtant c’est simple, il ne s’agit que de l’image du monde que nous allons transmettre.

Depuis des générations, la représentation de Mercator s’est imposée dans les écoles, les atlas, les médias et les esprits. Gerardus Mercator l’avait conçue au XVIe siècle pour faciliter la navigation maritime. Elle avait donc une fonction très précise. Mais sa particularité est de grossir progressivement les territoires à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur.

Le problème, c’est qu’à force de voir cette représentation, on finit par intégrer ses proportions comme si elles étaient celles de la réalité.

L’Afrique en est l’exemple le plus spectaculaire. Elle est immense et pourtant, sur une carte de Mercator, elle paraît beaucoup moins vaste que ce qu’elle est réellement.

Pour Hafid Boutaleb, journaliste spécialiste des affaires internationales et chroniqueur à LeBrief, il ne faut pas forcément transformer cette réforme en nouvelle confrontation entre l’Occident et le « Sud global ».

« Il s’agit donc non pas d’une bataille pour le récit mondial, mais de rétablir des réalités scientifiques », nous explique-t-il. Selon lui, la projection de Mercator a surtout produit une représentation qui ne correspond pas aux dimensions réelles de la planète.

« Le Mercator donnait une plus grande place à l’Europe. Seulement, l’Europe ne représente que 2% de la surface planétaire, de la planète ».

Le principe de la nouvelle projection est donc de montrer les continents avec des proportions qui se rapprochent davantage de leur superficie réelle. « Il s’agit là de rétablir les justes dimensions de chaque continent, de chaque nation. Justes dimensions en accord avec des réalités factuelles et scientifiques », résume Hafid Boutaleb.

L’Afrique change d’échelle, le débat devient politique

Mais une fois que l’on commence à parler de représentation, la politique n’est jamais très loin. Car une carte est un objet pédagogique et culturel. Elle accompagne l’enfant dès l’école, sert de référence dans les médias et finit par construire une certaine perception de l’espace mondial.

C’est précisément ce que défend le ministre togolais des Affaires étrangères Robert Dussey. A la tribune de l’ONU, il a rappelé que « les cartes façonnent notre compréhension du monde ». Elles orientent l’éducation, nourrissent l’imaginaire et influencent les perceptions collectives.

Le texte adopté par l’Assemblée générale va dans le même sens. Il estime que les distorsions de Mercator contribuent notamment à minimiser dans les esprits la taille de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie du Sud. Pour autant, les promoteurs de la résolution ont pris soin de ne pas présenter l’initiative comme une revanche historique ou comme une attaque contre l’Occident.

Cette initiative ne vise aucune nation, aucune civilisation ni aucune tradition cartographique 

Robert Dussey

Une précaution qui n’a visiblement pas convaincu Washington.

Les Etats-Unis ont été le seul pays à voter contre la résolution. La représentante américaine Yaryna Ferencevych a dénoncé « l’agenda idéologique » qu’elle estime porté par ce type d’initiative. Pour elle, l’ONU ferait mieux de se concentrer sur les questions de paix internationale, de prospérité ou de relations entre les Etats plutôt que de débattre de représentations cartographiques datant du XVIe siècle.

Faut-il pour autant y voir un affrontement entre Washington et le Sud global ? Hafid Boutaleb invite justement à ne pas aller trop vite. « Je n’opposerai pas les Etats-Unis au Sud global dans ce vote, puisque la posture américaine est à prendre avec des pincettes », affirme-t-il.

Pour le journaliste, il faut davantage regarder du côté de la logique politique de l’administration Trump. Il cite notamment les controverses autour de certaines appellations géographiques, comme le changement de dénomination du golfe du Mexique en « golfe d’Amérique » dans la communication américaine.

« Cette posture est plus attribuée au trumpisme, c’est-à-dire que ce n’est pas une opposition au Sud global, mais c’est une volonté de mystifier, de magnifier les Etats-Unis et le poids des Etats-Unis dans la réalité mondiale », analyse-t-il.

Dans cette lecture, le refus américain ne serait donc pas tant une réaction à la volonté de corriger les représentations du Sud qu’une nouvelle expression d’« America First ».

« Les Etats-Unis se définissent comme étant la première puissance mondiale et cette définition-là fait partie de leur ADN », poursuit Hafid Boutaleb. Une posture qui, selon lui, est encore plus visible sous Donald Trump, avec cette volonté permanente de mettre en avant le rôle américain comme « leader planétaire ».

La carte, elle, ne dit évidemment rien de la puissance militaire américaine, de son poids économique ou de son influence diplomatique, elle rappelle simplement une réalité géographique.

Et cette réalité, c’est que l’Amérique du Nord n’a pas la taille que certaines cartes peuvent laisser imaginer.

« L’Afrique est une fois et demie plus grande que le continent nord-américain », rappelle Hafid Boutaleb. « Pour certaines représentations », poursuit-il, l’Amérique du Nord « faisait quasiment la taille de l’Afrique ».

Changer de carte ne va donc pas changer les rapports de force. Mais cela peut changer la manière dont on les perçoit.

Douce France ?

C’est aussi dans cette logique que s’inscrit le soutien français à la résolution. Paris cherche depuis plusieurs années à redéfinir sa relation avec l’Afrique, alors que son influence sur le continent a fortement reculé et que le modèle de coopération hérité des décennies précédentes est de plus en plus contesté.

Pour Hafid Boutaleb, le vote français est surtout le signe d’une volonté de ne plus être associé à une certaine conception historique de la présence française en Afrique. « Le soutien de la France relève surtout de son souci aujourd’hui de ne pas être assimilé aux positions passées, à une perception passéiste, à une certaine idée de la présence française en Afrique », estime-t-il.

Rappelons également le discours d’Emmanuel Macron sur la nécessité de construire une relation différente avec le continent africain et avec le Sud global. L’idée, explique Boutaleb, est de passer à une relation « construite sur une base d’égal à égal, sur des réalités contemporaines et non pas des perceptions anciennes et archaïques ».

Les dessous de la carte

Dans ce contexte, le soutien français à la réforme cartographique prend forcément une dimension diplomatique. Pas parce qu’une nouvelle projection suffirait à effacer des décennies d’histoire, mais parce qu’elle permet à Paris d’afficher une position en phase avec une lecture moins occidentalo-centrée du monde.

« Les puissances mondiales, la France en fait partie, elle fait partie du G20, elle fait partie des cinq membres permanents du Conseil de sécurité et du G7, doivent soutenir ces initiatives-là pour montrer qu’ils s’inscrivent dans une logique future et pas dans des logiques passéistes », considère Hafid Boutaleb.

Au fond, cette histoire de cartes nous rappelle peut-être que nous n’avons jamais regardé le monde depuis un point de vue totalement neutre. La projection de Mercator n’a pas été conçue pour diminuer l’Afrique ou glorifier l’Europe, elle répondait à un besoin de navigation. Mais son utilisation massive a fini par installer une image particulière de la planète.

Aujourd’hui, l’ONU propose d’en corriger les proportions. Cela ne fera pas disparaître les rapports de puissance, les inégalités entre les continents ou les vieilles représentations. Mais cela peut au moins rappeler que l’image que nous avons du monde n’est pas toujours le monde lui-même.

Changer de carte ne change évidemment pas le monde. (…) Mais corriger une représentation qui le déforme, c’est déjà faire œuvre de vérité

Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères, à la Sorbonne.

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