Géopolitique et médias : l’Afrique veut écrire son histoire
Réunissant des journalistes, des responsables de médias, des experts du numérique et des représentants institutionnels autour du thème « Unir les voix, renforcer les liens entre les médias d’Afrique », cette rencontre inaugurale poursuivait un objectif ambitieux : faire des médias africains des acteurs majeurs de leur propre destin informationnel.
Avec le Maroc comme invité d’honneur, cet événement a jeté les bases d’une réflexion stratégique sur les défis technologiques, économiques et géopolitiques qui redéfinissent la pratique du journalisme à l’ère numérique.
La souveraineté narrative : reprendre le contrôle du récit
Au cœur des débats figurait une interrogation fondamentale, portée par Bandiougou Dante, président de la Maison de la presse du Mali : « Qui raconte l’Afrique ? » Ce questionnement n’est pas seulement une réflexion philosophique, mais une urgence stratégique. Trop longtemps, l’image du continent a été façonnée par des regards extérieurs, souvent enclins à simplifier les réalités, à amplifier les crises et à minimiser les réussites.
Cette quête de « souveraineté narrative » consiste, pour les professionnels africains, à revendiquer le droit de produire des récits ancrés dans leurs propres cultures, langues et aspirations. En s’appuyant sur des références historiques, comme la Charte du Kurukan Fuga de 1236, les organisateurs ont rappelé que l’Afrique possède une longue tradition de transmission du savoir.
Le journalisme contemporain est ainsi perçu comme une continuité de cette mémoire : les journalistes sont les « historiens du présent ». Pour le premier ministre malien Abdoulaye Maïga, la souveraineté informationnelle est un pilier essentiel de la souveraineté des États, constituant un levier fondamental pour la stabilité et le rayonnement du continent.
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Le défi technologique : de la dépendance à l’innovation
Si le récit est une bataille, le terrain sur lequel il se livre est désormais numérique. L’irruption de l’intelligence artificielle, la domination des plateformes mondiales et la circulation instantanée des flux d’information ont radicalement bouleversé les modèles traditionnels.
Martin Faye, journaliste et expert sénégalais, a posé un diagnostic sans concession : les médias africains sont aujourd’hui des « locataires précaires sur les terres des GAFAM ». Cette dépendance aux infrastructures étrangères représente une menace directe pour l’autonomie éditoriale. Le forum a donc insisté sur la nécessité pour les États et le secteur privé africain d’investir massivement dans des infrastructures numériques propres : centres de données, plateformes de diffusion et systèmes d’archivage.
L’intelligence artificielle, quant à elle, a été abordée sous un angle ambivalent. Si elle offre des opportunités inédites pour la vérification des faits, la traduction et l’analyse de données, elle présente aussi le risque de biais algorithmiques qui pourraient marginaliser les réalités africaines. Le consensus qui s’est dégagé encourage une intégration « raisonnée » de l’IA, axée sur le développement de modèles conçus à partir de données africaines, respectant l’éthique professionnelle et la responsabilité humaine.
Médias et guerre hybride : un nouveau front géopolitique
L’une des contributions les plus marquantes du forum est venue du ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop. Il a souligné que les crises contemporaines ne se jouent plus seulement sur le terrain militaire, mais également dans l’espace informationnel. Dans cette « guerre hybride », le terrorisme armé s’accompagne d’une bataille des récits, où la désinformation et les campagnes d’influence visent à fragiliser les institutions et à manipuler les perceptions publiques.
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Pour le chef de la diplomatie malienne, le front médiatique est devenu un enjeu stratégique majeur. Il a plaidé pour une presse rigoureuse, consciente des enjeux de sécurité, et capable de produire une information équilibrée qui serve les intérêts nationaux et continentaux.
Abdoulaye Maïga a, dans le même esprit, appelé les journalistes à une vigilance accrue : « Lorsqu’ils écrivent, ils doivent se demander s’ils servent une cause nationale ou une cause allant dans le sens de la domination ». Cette approche ne signifie pas un alignement sur les pouvoirs en place, mais plutôt une prise de conscience de la responsabilité du journaliste dans la construction de la résilience nationale face aux pressions externes.
L’Appel de Bamako : bâtir un avenir commun
Le FOPAME n’a pas été qu’un simple lieu de discussions ; il a abouti à des engagements concrets. La clôture a été marquée par l’adoption de l’« Appel de Bamako », un texte fondateur qui ambitionne de servir de feuille de route pour les années à venir. Ce document prône la mutualisation des ressources, la solidarité entre médias et la création de modèles économiques durables pour garantir l’indépendance éditoriale.
L’annonce de la création d’un « Réseau panafricain des radios de proximité » illustre cette volonté de renforcer les échanges de contenus et la circulation de l’information à l’échelle du continent.
En plus de la formation des journalistes, avec un objectif de renforcement des capacités pour 250 professionnels, ce forum a posé les premiers jalons d’une coopération plus étroite entre agences de presse, médias publics et privés, et créateurs de contenus.
Au terme de quatre jours d’échanges, Bamako s’est imposée comme le point de ralliement d’une nouvelle dynamique africaine. Comme l’a souligné le ministre Alhamdou Ag Ilyene, l’Appel de Bamako est bien plus qu’un document final : c’est une « déclaration de foi dans l’avenir des médias africains ». En revendiquant sa capacité à produire, analyser et diffuser sa propre information, l’Afrique confirme sa volonté de peser davantage dans le concert des nations, en faisant de son récit un véritable levier de puissance.