Interview-Maladies chroniques : l’Afrique face à une urgence sanitaire

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prof nyarko e1782471169201Pr Kofi Mensah Nyarko, médecin et épidémiologiste, chef d'équipe pour les maladies non transmissibles (MNT) et la santé mentale au Bureau régional de l'OMS pour l'Afrique (OMS/AFRO) © DR
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Les maladies non transmissibles gagnent du terrain en Afrique. Cancers, diabète, maladies cardiovasculaires ou encore troubles de la santé mentale progressent à un rythme inédit, alors même que le continent continue de faire face aux maladies infectieuses. Pour le Pr Kofi Mensah Nyarko, médecin, épidémiologiste et chef d’équipe des maladies non transmissibles et de la santé mentale au Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique, cette évolution constitue l’un des plus grands défis sanitaires des prochaines décennies. Il revient pour LeBrief sur les causes de cette transition et les priorités à mettre en œuvre.

L’Afrique vit une profonde transformation de son paysage sanitaire. Si les maladies infectieuses restent une préoccupation importante, elles ne sont plus les seules à peser sur les systèmes de santé. Les cancers et les autres maladies non transmissibles (MNT) progressent rapidement, alimentés par l’urbanisation, les changements de mode de vie et le vieillissement de la population. Dans cet entretien accordé à LeBrief, le Pr Kofi Mensah Nyarko décrypte les raisons de cette évolution, les obstacles au dépistage précoce et les leviers d’action pour éviter qu’une nouvelle crise sanitaire ne s’installe durablement sur le continent.

-LeBrief : Pourquoi les cancers et les maladies non transmissibles progressent-ils aussi rapidement en Afrique ?

-Pr Kofi Mensah Nyarko : Cette augmentation est le résultat de plusieurs facteurs qui se cumulent. D’abord, la population africaine continue de croître et de vieillir, ce qui augmente naturellement le nombre de personnes exposées aux maladies chroniques.

A cela s’ajoute une urbanisation très rapide qui modifie profondément les habitudes de vie. Nous observons une alimentation de moins en moins équilibrée, une baisse de l’activité physique, une hausse du tabagisme, de la consommation d’alcool, de l’obésité ainsi qu’une exposition accrue à la pollution atmosphérique. Tous ces éléments favorisent le développement des maladies non transmissibles.

L’Afrique présente également une forte prévalence de certains cancers liés aux infections, notamment ceux provoqués par le papillomavirus humain (HPV), le virus de l’hépatite B (HBV) ou encore Helicobacter pylori. Cette spécificité vient alourdir davantage la charge des maladies chroniques sur le continent.

Autre élément préoccupant : les facteurs de risque apparaissent de plus en plus tôt. La jeunesse africaine est aujourd’hui particulièrement ciblée par le marketing des industries du tabac, de l’alcool et des aliments ultra-transformés. C’est pourquoi la prévention auprès des adolescents constitue une priorité stratégique.

Enfin, les systèmes de prévention restent insuffisamment développés. De nombreux facteurs de risque ne sont pas pris en charge à l’échelle des populations, ce qui accélère encore cette progression.

-LeBrief : Pourquoi le diagnostic précoce reste-t-il aussi difficile dans de nombreux pays africains ?

-Pr Kofi Mensah Nyarko : Les difficultés existent tout au long du parcours de soins. Beaucoup de personnes connaissent mal les premiers signes des cancers ou des maladies chroniques, ce qui les conduit à consulter tardivement.

Les structures de soins primaires ne disposent pas toujours des compétences ou des moyens nécessaires pour détecter rapidement ces pathologies. Les systèmes d’orientation des patients fonctionnent encore difficilement et les délais entre les différents niveaux de prise en charge restent importants.

Les équipements de diagnostic sont par ailleurs très souvent concentrés dans les grands centres urbains, obligeant les populations vivant en zone rurale à parcourir de longues distances. À cela s’ajoutent des obstacles financiers, géographiques mais aussi socioculturels, comme la pauvreté, la stigmatisation ou encore le coût des déplacements.

Il existe également un paradoxe structurel. Certains pays hésitent à développer des programmes de dépistage lorsqu’ils ne disposent pas encore de capacités suffisantes pour traiter les patients diagnostiqués. Dans le même temps, les systèmes de santé restent davantage orientés vers les soins curatifs que vers la prévention, le dépistage précoce et le suivi à long terme. Ce cercle vicieux explique pourquoi une grande partie des cancers sont diagnostiqués à un stade avancé, réduisant considérablement les chances de survie.

Les évaluations menées par l’OMS sur les capacités de prise en charge du cancer du sein mettent d’ailleurs en évidence des lacunes importantes en matière de ressources humaines, d’infrastructures, d’équipements, de gouvernance et de financement.

-LeBrief : L’Afrique connaît-elle aujourd’hui une transition sanitaire accélérée ?

-Pr Kofi Mensah Nyarko : Oui, très clairement. L’Afrique traverse une transition épidémiologique et démographique rapide, même si elle n’évolue pas partout au même rythme.

Nous assistons progressivement à un basculement des maladies infectieuses vers les maladies non transmissibles, sous l’effet de l’urbanisation, du vieillissement de la population et des changements de mode de vie.

Le cancer, une maladie qui appauvrit les familles africaines

Le continent se retrouve ainsi confronté à une double charge de morbidité. Les maladies chroniques augmentent alors que les maladies infectieuses, les problèmes de santé maternelle et infantile demeurent très présents. Toutes ces priorités se disputent des ressources financières et humaines qui restent limitées.

Cette transition est plus rapide que celle qu’ont connue les pays à revenu élevé. Les évolutions démographiques sont particulièrement rapides et les déterminants commerciaux de la santé exercent une influence grandissante sur les comportements de consommation.

-LeBrief : Quels sont aujourd’hui les pays africains les plus avancés dans la lutte contre les maladies non transmissibles ?

-Pr Kofi Mensah Nyarko : Environ la moitié des pays africains disposent désormais d’objectifs nationaux et de plans d’action alignés sur les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé. En revanche, leur mise en œuvre reste très variable.

Plutôt que d’établir un classement entre les pays, l’OMS recommande d’évaluer les progrès selon plusieurs critères : les politiques publiques, la prévention, l’organisation des soins, la surveillance épidémiologique, le financement et l’intégration des maladies non transmissibles dans les soins de santé primaires.

Les pays qui obtiennent les meilleurs résultats sont ceux qui combinent un engagement politique fort, des soins de santé primaires intégrés, des programmes efficaces de dépistage et de diagnostic précoce ainsi que des politiques multisectorielles de prévention, notamment contre le tabac, l’alcool et la mauvaise alimentation.

Au fond, le défi africain est unique. Le continent doit répondre à une explosion des maladies chroniques tout en continuant à lutter contre les maladies infectieuses. C’est précisément pour cette raison que les approches intégrées, centrées sur la prévention et les soins de proximité, deviennent aujourd’hui indispensables.

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