L’Afrique et l’Asie : deux trajectoires de développement en miroir

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L’Afrique et l’Asie deux trajectoires de développement en miroirConférence comme l'Asie fonction et comme l'Afrique fonction lors du growth summit ai Policy center of the new south le 24 mars 2026, Rabat © LeBrief
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L’Afrique subsaharienne et l’Asie ont longtemps été perçues comme deux continents aux destins économiques radicalement différents. Pourtant, comme l’a souligné Joe Studwell, chercheur associé à l’ODI et auteur de How Asia Works et How Africa Works, lors du Growth Summit au Policy Center of the New South, l’Afrique pourrait aujourd’hui entrer dans une phase de rattrapage similaire à celle qu’a connue l’Asie il y a quelques décennies.

En dialogue avec Ken Opalo, professeur associé à Georgetown, Studwell a exploré les parallèles et les divergences entre les deux continents, mettant en lumière les leçons que l’Afrique pourrait tirer de l’expérience asiatique, tout en identifiant ses propres atouts et défis uniques.

Les leçons asiatiques : agriculture, industrialisation et gouvernance

En Asie, le décollage économique a souvent commencé par une révolution agricole. Des pays comme la Chine, le Vietnam ou la Thaïlande ont augmenté leurs rendements agricoles, réduit la pauvreté rurale et créé les conditions pour une industrialisation ultérieure.

Studwell note que l’Afrique, bien que partant de plus loin, montre des signes encourageants : « Depuis 2000, des pays comme l’Éthiopie, le Mali ou le Nigeria ont enregistré des croissances agricoles annuelles de 6% à 8%, comparables à celles de l’Asie dans les années 1970 ». Ces progrès, bien que souvent spontanés et peu soutenus par des politiques publiques fortes, démontrent un potentiel réel.

Ken Opalo ajoute que l’Afrique a un avantage clé : des terres arables abondantes. Selon la FAO, le continent abrite près de la moitié des terres cultivables non exploitées dans le monde. Cependant, l’absence de politiques agricoles cohérentes limite encore l’impact de cette ressource.

Par ailleurs, l’industrialisation reste le point de fragilité majeur de l’Afrique. Alors que l’Asie a su développer un secteur manufacturier robuste, représentant jusqu’à 30% du PIB dans les années 1980, l’Afrique peine à dépasser les 10%. Studwell impute cet échec à un manque de volonté politique : « Les gouvernements africains ne prennent pas l’industrie au sérieux. Ils se contentent souvent de services à faible valeur ajoutée, comme le commerce informel, qui ne créent pas d’emplois stables ».

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Pourtant, les coûts salariaux en Afrique sont aujourd’hui 5 à 10 fois inférieurs à ceux de la Chine, ce qui devrait attirer les investissements. Des pays comme l’Éthiopie ou le Rwanda ont démontré qu’avec une planification rigoureuse, des secteurs comme le textile ou l’agroalimentaire peuvent se développer. Opalo souligne que l’Afrique doit prioriser les industries légères, adaptées à sa main-d’œuvre peu qualifiée, avant de viser des secteurs plus sophistiqués.

Un autre enseignement clé de l’Asie est l’importance des coalitions développementalistes. Studwell cite des exemples comme la Corée du Sud ou Taïwan, où des élites unies autour d’un projet national ont permis une croissance soutenue. En Afrique, des pays comme Maurice, le Botswana, l’Éthiopie et le Rwanda ont réussi à former des coalitions multiethniques stables, un facteur crucial pour éviter les conflits et maintenir des politiques économiques cohérentes.

Opalo note cependant que ces coalitions sont souvent fragiles : « En Afrique, les divisions ethniques et les logiques clientélistes rendent difficile la formation de gouvernements stables et orientés vers le développement ». Pourtant, comme en Asie, une volonté politique forte peut surmonter ces obstacles.

Les spécificités africaines : démographie, urbanisation et intégration régionale

Studwell insiste sur un facteur souvent sous-estimé : la densité démographique. En 1960, l’Afrique avait une densité de 9,7 habitants/km², comparable à celle de l’Europe au Moyen Âge. Aujourd’hui, avec 1,5 milliard d’habitants, cette densité atteint 50 habitants/km², un seuil à partir duquel l’Asie a commencé son décollage économique dans les années 1960. « L’Afrique est enfin dans le jeu, mais la densité ne garantit pas la victoire », précise Studwell.

Le Nigeria, avec 250 habitants/km², illustre ce paradoxe : malgré une croissance agricole de 6% par an, son développement est freiné par des divisions ethniques et une gouvernance instable. Opalo ajoute que la croissance démographique doit s’accompagner de politiques publiques adaptées pour éviter une urbanisation chaotique et des inégalités croissantes.

L’Afrique est le continent qui s’urbanise le plus rapidement au monde. Selon un rapport récent de l’ONU-Habitat, 55% de la population urbaine africaine vit dans des villes secondaires, comme Kisumu (Kenya) ou Bouaké (Côte d’Ivoire). Ces villes, souvent négligées, seront les moteurs de la croissance future, à condition d’y investir dans les infrastructures et la planification urbaine.

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Studwell souligne que « sans une gestion efficace de l’urbanisation, les corridors économiques comme le Lobito [en Angola] ne créeront pas d’emplois locaux ». Opalo ajoute que les villes secondaires doivent devenir des pôles de développement industriel et agricole, plutôt que des zones de misère et de chômage.

Dans un autre volet, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), lancée en 2021, pourrait être un accélérateur de croissance, mais son impact reste limité. Opalo compare son échec relatif à celui de l’ASEAN, qui a su dépasser ses divisions : « L’ASEAN a réussi parce que ses membres avaient un intérêt commun à stabiliser la région. En Afrique, les élites préfèrent souvent les rentes locales à l’intégration régionale ».

Studwell ajoute que sans harmonisation des règles douanières et des normes, la ZLECAf restera une coquille vide. « L’Afrique doit apprendre de l’Asie, où l’intégration régionale a été un moteur de croissance », affirme-t-il.

Les défis communs : éducation, gouvernance et stabilité politique

Studwell nuance le discours pessimiste sur l’éducation en Afrique. En 1960, le taux d’alphabétisation était de 16% (5% pour les femmes) ; aujourd’hui, il dépasse 70% dans de nombreux pays. « C’est une réussite historique, même si la qualité reste inégale », note-t-il. Opalo ajoute que l’enjeu est désormais de former une main-d’œuvre adaptée aux besoins industriels, sans nécessairement viser une élite hautement qualifiée dès le départ, une leçon tirée de l’Asie, où l’industrialisation a précédé l’enseignement supérieur de masse.

D’autre part, le clientélisme et la corruption sont souvent cités comme freins au développement. Pourtant, Studwell rappelle que « l’Asie s’est développée malgré la corruption, grâce à des élites focalisées sur des objectifs clairs ». Opalo insiste sur la nécessité de réformer les institutions pour qu’elles servent le développement, plutôt que de se contenter de discours moralisateurs.

Enfin, la stabilité politique reste un défi majeur. Studwell et Opalo s’accordent à dire que sans coalitions stables et inclusives, l’Afrique ne pourra pas reproduire le succès asiatique. « Les pays qui ont réussi en Asie avaient des gouvernements stables et orientés vers le développement. L’Afrique doit en faire une priorité », conclut Studwell.

Les analyses de Joe Studwell et Ken Opalo montrent que l’Afrique dispose des atouts nécessaires pour entamer un rattrapage économique semblable à celui de l’Asie. Cependant, pour transformer ce potentiel en réalité, le continent doit prioriser l’agriculture, industrialiser son économie, et renforcer ses institutions.

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