Les crues qui ont frappé Ksar El Kebir, comme celles observées ailleurs, ne sont pas de simples accidents météorologiques. Elles révèlent une tension persistante entre capacité de réaction et faiblesse d’anticipation. Sur le terrain, la mobilisation a été immédiate. L’armée, la gendarmerie, la sûreté nationale, la protection civile, les forces auxiliaires, les autorités territoriales, les services techniques : la chaîne opérationnelle a fonctionné. Évacuations, hébergement, sécurisation… L’appareil étatique sait gérer l’urgence, et il serait injuste de le nier.
Cette efficacité rappelle que le pays dispose des compétences humaines et logistiques nécessaires pour faire face au choc. Dans ces moments, la présence institutionnelle est tangible et rassurante. Mais cette efficacité met aussi en lumière un contraste plus troublant : la discrétion politique. La gestion d’une crise ne relève pas uniquement de l’action matérielle. Elle exige une parole publique, une présence, une incarnation de la responsabilité.
Le silence relatif du gouvernement, l’absence de communication structurée et la non-présence sur le terrain de responsables attendus – notamment du ministre de l’Équipement et de l’Eau pourtant élu dans la province touchée – ont laissé un vide perceptible. Or ce vide n’est jamais neutre. Il nourrit rumeurs, inquiétudes et sentiment de distance entre gouvernants et gouvernés.
Certes, le ministre a présidé la réunion de la cellule veille chargée de la gestion et du suivi des événements liés aux inondations au sein de son département. La gestion des barrages fortement remplis, les lâchers préventifs et la coordination de la surveillance ont été examinés, et le rôle régulateur de ces infrastructures rappelé après des années de sécheresse. Cette dimension technique existe et elle est indispensable. Mais elle ne remplace ni la présence politique ni la pédagogie publique, surtout lorsque les citoyens vivent la crise au quotidien.
Le problème dépasse l’épisode immédiat. Les inondations répétées révèlent un déséquilibre structurel : les zones à risque sont connues, mais l’urbanisation continue de s’y développer sans protections suffisantes. Les projets de prévention avancent lentement, laissant les quartiers populaires exposés. Cette répétition nourrit l’impression que l’action publique intervient après coup, sans réussir à transformer les leçons en stratégie durable. Le pays ne manque ni d’expertise ni de moyens. Ce qui fait défaut, c’est la continuité de l’anticipation.
La contradiction apparaît alors dans toute sa netteté. Pendant que certains territoires étaient submergés, plus de cinq milliards de mètres cubes d’eau étaient déversés vers l’océan pour éviter le pire. Un choix salvateur mais en même temps regrettable dans un contexte de stress hydrique chronique. Il renvoie aux promesses d’infrastructures structurantes, notamment les fameuses autoroutes de l’eau, dont les retards rappellent que la vision stratégique peine à suivre le rythme des aléas climatiques.
Sale semaine pour le pauvre ministre de l’Équipement et de l’Eau qui fêtait son 62ᵉ anniversaire vendredi. Le projet de décret n° 2.25.542 relatif à la classification, la surveillance et l’évaluation des barrages, soumis par son département au Conseil de gouvernement, n’a pas été adopté. Et pour couronner le tout, le patron de l’Istiqlal a également subi les foudres des usagers de la route après l’effondrement de la route provinciale n°4704 reliant Larache à Moulay Abdessalam. C’est une route inaugurée quelques semaines plus tôt et présentée comme un ouvrage répondant aux standards les plus élevés de qualité et de résistance aux crues. Ce tronçon s’est effondré dès sa première véritable épreuve.
Mais pour dire vrai, c’est tout l’exécutif qui a échoué. Les critiques s’étendent au département de l’Agriculture. Transfert des eaux entre le barrage Oued El Makhazine et Dar Khrofa en panne, drains du Gharb non entretenus, absence de recensement des pertes agricoles et du cheptel et de mesures d’aide concrètes… Or, les agriculteurs espèrent la distribution d’engrais pour sauver la saison avec les cultures printanières. Les éleveurs, eux, attendent des fourrages pour le bétail. Mais jusqu’à présent, aucune enveloppe budgétaire d’urgence n’a été annoncée, pas plus qu’une reconnaissance officielle des événements comme catastrophe.
L’Association marocaine des droits humains (AMDH) a ainsi appelé à déclarer Ksar El Kebir, certaines zones du Gharb, de Sebou et Safi comme zones sinistrées, afin de permettre l’activation des mécanismes d’indemnisation prévus par le dispositif national de couverture des événements catastrophiques.
La comparaison internationale accentue le malaise. Au Portugal, frappé par la même dépression météorologique, les autorités ont débloqué 2,5 milliards d’euros pour soutenir les sinistrés et prolongé l’état de calamité face aux nouvelles pluies annoncées. Sans ignorer les différences de moyens, l’écart de réactivité interroge sur la hiérarchie des priorités et sur la capacité à traduire la solidarité nationale en décisions tangibles.
Ce décalage raconte un réel déséquilibre : un État solide dans l’urgence, une parole politique en retrait, et une anticipation encore fragile. Entre réaction efficace et prévention inachevée, la question n’est plus seulement de savoir comment gérer la prochaine crue mais si le pays saura un jour cesser de la découvrir comme une surprise. Qui vivra verra… Mais les citoyens ont en vraiment assez. Ça suffit ! Baraka !
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