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Opposants marocains : les nouveaux visages 2.0

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Catégorie Politique , Dossiers

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Le Maroc voit émerger une nouvelle génération d’opposants qui s’activent pour commenter tous les soubresauts qui agitent le pays. La plupart des nouveaux opposants marocains font entendre leur voix sur Internet. Créer un blog, une page Facebook ou une chaîne YouTube est un jeu d’enfants pour ceux et celles qui ont choisi la voie de la contestation. Si certains expriment leurs opinions dans le respect de la loi, d’autres tombent dans l’injure et la diffamation.

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Le Maroc d’aujourd’hui ne ressemble en rien à celui du siècle dernier. Le temps des opposants politiques d’envergure, dont certains osaient dire « non » même au défunt Souverain, est révolu. Les grandes figures de l’opposition tels que les défunts Abdellah Ibrahim, Mehdi Ben Barka, Mohamed Fqih Basri, Omar Benjelloun, Abderrahim Bouabib, Moumen Diouri, Abraham Serfaty, Abdallah Zaâzaâ, Noubir Amaoui ou le grand patriote Mohamed Bensaïd Aït Idder ont participé, d’une façon ou d’une autre, à la démocratisation du Maroc. Aujourd’hui, de nouveaux visages s’affichent principalement sur Internet et disent s’opposer au Makhzen avec un substrat contestataire porteur, selon eux, d’un discours de vérité.

 


unfp

 



De Ilal Amam à Annahj Addimocrati



Si l’Union nationale des forces populaires (UNFP) a été la formation politique d’opposition la plus influente durant les premières années du règne de feu Hassan II, le groupe marxiste-léniniste Ilal Amam (en avant) a été durant les années 1970 le plus opposé aux décisions du défunt Souverain. Les deux leaders d’Ilal Amam, le « républicain » Abdallah Zaâzaâ et le pro-Polisario Abraham Serfaty, sont arrêtés et torturés pour diverses raisons. Les deux principaux chefs d’accusation retenus contre les membres d’Ilal Amam sont la tentative de déstabilisation du régime et le soutien public au polisario…



Après plusieurs années d’emprisonnement, les deux anciens détenus politiques d’extrême gauche bénéficieront d’une grâce pour le premier et d’une libération-expulsion pour le second qui rentrera finalement au Maroc avec l’avènement du nouveau règne. En 1995 déjà, le mouvement clandestin Ilal Amam se mue en parti politique sous le nom de “Annahj Addimocrati” (La Voie démocratique). Il a été officiellement reconnu en 2004.



Aujourd’hui, Annahj Addimocrati est le seul parti qui boycotte l’ensemble des rendez-vous électoraux et s’oppose publiquement à des décisions politiques majeures comme la signature d’un accord militaire avec Israël. Le secrétaire national d’Annahj est invité de temps à autre par les médias et n’hésite pas à critiquer le pouvoir. Les mots du communiqué, publié suite à la dernière réunion du secrétariat national du parti de l’étoile rouge le 28 novembre 2021, sont tranchants. «L’accord signé récemment entre l’État du Maroc et l’entité sioniste constitue un tournant dangereux qui est allé au-delà de la normalisation des relations diplomatiques pour atteindre une coordination militaire et sécuritaire stratégique et une forme de tutelle ?», s’interroge l’instance dirigeante du parti. «Par conséquent, le Secrétariat national de la Voie Démocratique réitère son rejet de tout type de normalisation avec cette entité agressive et considère que ce pas pris par le Makhzen constitue une véritable menace à la sécurité dans la région et ne sert d’aucune façon les intérêts du peuple marocain. Il s’agit d’une action qui sert seulement les intérêts du Makhzen et les intérêts expansionnistes de l’entité sioniste», renchérit le communiqué.



Ilal Amam continue donc d’exister à travers Annahj Addimocrati, mais sans l’influence de naguère sur le paysage politique. Si ce n’est son site internet et son journal électronique éponyme qui sont suivis par des internautes à la recherche d’une voix dissonante, le parti compte un nombre restreint de militants et les manifestations qu’il organise n’attirent pas les foules. Cela étant, les positions du parti inquiètent tout de même les autorités qui ont récemment refusé une demande du parti pour la tenue de son 5e congrès portant autorisation de l’organisation du conclave au théâtre Mohammed VI de Casablanca.

 


marche

 



Maâti Monjib : l’historien rebelle



Du haut de ses 60 ans, l’historien Maâti Monjib est l’opposant marocain le plus médiatisé du moment. Enseignant-chercheur à l’Université Mohammed V de Rabat, cet intellectuel polyglotte est actif sur plusieurs fronts. Ancien exilé, Monjib était rentré au pays en 2000 pour participer au processus de démocratisation. Il crée alors le Centre Ibn Rochd d’études et de communication et cofonde l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation (AMJI). Soulaïman Raissouni et Omar Radi font partie des lauréats des bourses et prix de cette association. Après avoir soutenu avec panache les jeunes du Mouvement du 20 février (M20F), Monjib commence à prendre position sur plusieurs affaires publiques à travers des écrits très critiques et dénonçant les injustices. Des interdictions mettent fin aux activités de ses deux organismes.



À partir de 2014, Monjib dit subir des menaces, des filatures au Maroc et à l’étranger et une campagne de diffamation. Condamné en janvier 2021 à un an de prison pour «fraude, blanchiment d’argent et atteinte à l’intégrité de l’État», Monjib ne passera que trois mois dans la prison El Arjat avant d’être libéré après avoir observé une grève de la faim. Sa santé s’étant fortement détériorée, le juge avait décidé de le libérer sous caution tout en lui retirant son passeport pour l’empêcher de voyager à l’étranger malgré sa deuxième nationalité française. «Aujourd’hui, le Maroc vit sa période la plus autoritaire depuis trente ans», déclarait-il au journal français Le Monde en avril 2021. Mais pour d’autres observateurs, «avant de parader contre le pouvoir», Monjib devrait commencer par démonter l’accusation de blanchiment d’argent via des fonds provenant d’ONG internationales.

 


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Fouad Abdelmoumni : l’économiste militant



Fouad Abdelmoumni est un autre sexagénaire très en vue dont le franc-parler est perçu comme un affront. Pour ses détracteurs, sa mauvaise foi est manifeste avec une «légendaire volonté de voir la situation s’embraser au Maroc». Mais pour ses camarades activistes, Abdelmoumni rêve d’un Maroc plus égalitaire. Ancien président de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), Fouad Abdelmoumni a aussi été secrétaire général de Transparency Maroc. Militant dans sa jeunesse, il avait été emprisonné à deux reprises dans les années 1970 et 1980.



Abdelmoumni est un économiste expert dans le développement et l’inclusion financière. Son expertise est reconnue au niveau national et même à l’étranger. Il a d’ailleurs occupé le poste de directeur général de l’association Al Amana Microfinance entre 1997 et 2010. Parmi les membres du Conseil d’administration de cette association, on retrouve Ahmed Ghazali et Driss Jettou.



Mais depuis quelques années, Abdelmoumni ne vit plus en toute quiétude. Celui qui dénonce entre autres l’argent et le pouvoir et pour qui toutes les perspectives ne promettent que détériorations, dit avoir «la conviction aujourd’hui que des appareils de l’État marocain s’attaquent aux élites marocaines». En février 2020, des vidéos à caractère sexuel sont enregistrées à son insu et diffusées sur Internet. Pour lui, il n’y a pas l’ombre d’un doute : c’est une stratégie de « revenge porn ».

 


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Mohamed Ziane, de ministre à opposant



Avec ses 55.000 abonnés, la page Facebook de Mohamed Ziane est actualisée plusieurs fois par jour. Véritable trublion de la scène politique nationale, Me Mohamed Ziane a été avocat du pouvoir avant de devenir ministre des Droits de l’Homme dans les années 1990 puis de partir dans des circonstances opaques. Quoi qu’il en soit, l’ancien bâtonnier rifain est un homme du sérail. En 2011, en tant que numéro un du Parti marocain libéral, il n’hésitera pas à renier au M20F toute contribution au processus d’élaboration de la nouvelle Constitution.



La rupture avec les autorités aura lieu en 2018 quand Ziane défendra le journaliste Taoufik Bouachrine et les détenus du Hirak du Rif. L’avocat déchaîné change de posture et adopte un discours très critique, notamment vis-à-vis des services sécuritaires et du patron de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) et de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), Abdellatif Hammouchi. Condamné à un an de prison avec sursis pour avoir caché une fausse plaignante dans l’affaire Bouachrine, puis suspendu temporairement de l’exercice de sa profession d’avocat, Ziane n’en a pas fini avec les déboires judiciaires puisqu’il est toujours sous le coup d’une autre poursuite pénale, engagée par le ministère de l’Intérieur suite «aux déclarations et graves accusations proférées par M. Mohamed Ziane contre une institution nationale». Quant à l’accusation de « harcèlement sexuel », l’intéressé s’en défend avec ironie : «Je suis sur le point de boucler ma soixante-dix-neuvième année, comment peut-on parler de harcèlement sexuel ?». Pour rappel, Ziane avait aussi défendu l’ancienne policière aujourd’hui exilée aux États-Unis, Wahiba Kharchich. Imprévisible pour certains, homme de principes pour d’autres, Mohamed Ziane aura marqué la scène politique durant les 30 dernières années.

 


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Nasser Zefzafi, ex-leader du Hirak du Rif



C’est l’icône du Hirak qui a secoué la région du Rif durant l’année 2017. Nasser Zefzafi a été condamné à 20 ans de prison ferme pour «atteinte à la sécurité intérieure de l’État, tentatives de sabotage, de meurtre et de pillage et réception de fonds, de donations et d’autres moyens matériels destinés à mener et à financer une activité de propagande à même d’attenter à l’unité et à la souveraineté du Royaume». Il y a quelques semaines, dans un message transmis par son père sur Facebook, le jeune Zefzafi annonce ne plus être un leader du Hirak. Incarcéré à la prison de Tanger, l’activiste rifain dit s’être heurté à des luttes intestines de personnes égoïstes obsédées par le leadership et la célébrité. Zefzafi a affirmé avoir renoncé à la responsabilité à la tête du Hirak. «Je laisse l’espace. À d’autres de réussir là où j’ai échoué», a-t-il conclu en remerciant tous ceux qui l’ont soutenu. S’il ne bénéficie pas d’une grâce royale ou d’une remise de peine pour bonne conduite, Zefzafi quittera la prison la soixantaine passée.

 


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Zakaria, Dounia et les autres…



«Le Roi fait vendre», disait l’ex-directrice de l’information de 2M, Samira Sitail, à nos confrères de TelQuel en 2014. Si Samira Sitail parlait du traitement des informations relatives au Roi dans le sens positif du terme, certaines nouvelles figures de l’opposition marocaine, surtout à l’étranger, font de la monarchie leur fonds de commerce. Tout tourne autour du Monarque et de son entourage. Critiquer l’institution monarchique est une chose, l’impudence c’en est une autre.



Cette tendance a commencé avec Zakaria Moumni. En 1999, alors qu’il n’a que 19 ans, il devient champion du monde de Light Contact et réclame à ce titre un poste de conseiller sportif au ministère de la Jeunesse et des Sports. N’ayant pas obtenu gain de cause malgré des directives royales, Moumni s’embourbe dans des affaires d’escroquerie et de diffamation, notamment à l’encontre du secrétaire particulier du Roi, Mohamed Mounir Majidi. Habitué des plateaux de télévision dans l’Hexagone, Moumni avait « fait le buzz » en déchirant son passeport marocain devant les caméras de TV5. Disparu pendant un certain temps, il s’est réfugié au Canada d’où il commente ce qui se passe dans le Royaume. Sa dernière vidéo sur Dounia et Adnane Filali a totalisé 59.000 vues.

 


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Le couple Filali s’est d’abord installé en 2017 à Hong Kong puis en Chine avant de rejoindre la France. Les deux youtubeurs considérés aujourd’hui comme dissidents n’avaient pourtant rien à voir avec la politique. D’abord focalisée sur les sujets de société, la chaîne du couple Filali séduit près de 280.000 internautes qui s’y abonnent parce qu’elle adopte un langage simple et brisant les tabous. Le contenu devient plus critique vis-à-vis du pouvoir fin 2020 et l’irrévérence prend le dessus. Se disant «harcelé et menacé», le couple Filali a déposé une demande d’asile en France. Une demande qui risque de ne pas aboutir après l’accusation d’antisémitisme portée à l’encontre du couple par le président du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA), Sammy Ghozlan.

 


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Il y a bien entendu d’autres voix dissonantes sur Internet. À chacun son combat, à chacun sa cause. Ce n’est pas pour autant qu’on peut accuser ces personnes d’antimarocanisme. Les commentateurs critiques sérieux et respectueux de la loi ne sont pas une menace pour le pays tant que leurs opinions sont raisonnables, argumentées et modérées. Ce ne sont ni des traîtres ni des révolutionnaires. Ils représentent des courants d’idées différents à même d’enrichir le débat.



Des voix critiques souvent progressistes et gauchistes sont accusées de nihilisme alors que des opposants dits ‘‘islamistes’’ continuent d’animer le contrechamp politico-religieux comme par le passé avec les fondateurs de mouvements non autorisés comme feu Abdessalam Yassine (Al Adl Wal Ihsane – Justice et bienfaisance) et Abdelkrim Moutii (Chabibya islamiya – Jeunesse islamique).



Et puis, il y a ceux qui ont été manipulés en se laissant entraîner dans une aventure incertaine et qui ont fui le Maroc après avoir failli à leur honneur de militaires, alors que leurs intentions n’étaient pas mauvaises au départ. C’est le cas de l’ancien lieutenant des Forces armées royales (FAR), Ahmed Rami, exilé en Suède depuis 1973 et de l’ex-capitaine des Forces royales air (FRA), Mustapha Adib, résidant en France depuis près de 20 ans.



 



Quant à nos confrères journalistes emprisonnés ou poursuivis en état de liberté comme Soulaïman Raissouni, Omar Radi et Imad Stitou, ce ne sont certainement pas des opposants. La justice doit prouver que le Maroc est un État de droit. On doit garantir à ces professionnels de l’information des procès justes et équitables. Mais peut-être faudrait-il déjà raccourcir la durée pour le moins excessive des instructions. Il en va de la crédibilité de notre système judiciaire. L’écrivaine française Delphine Lamotte disait : «la justice, c’est ce ciment si solide qu’il laisse passer l’eau». À méditer…



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