C’est reparti pour la folie consommation ramadanesque ! Comme chaque année, à l’approche du mois de Ramadan, les prix ressortent leurs plus beaux vêtements et s’affichent en vitrine comme des produits de luxe. Sur les marchés, dans les supérettes, chez le boucher ou le poissonnier, beaucoup ont l’impression de payer plus cher, et ce n’est pas qu’une impression. Les comparaisons vont bon train, les soupçons aussi. Certains parlent de spéculation, d’autres de pénurie. Qui croire ? Entre chiffres officiels, circuits de distribution parfois longs et habitudes de consommation propres à cette période, la hausse des prix avant Ramadan obéit à des mécanismes bien huilés. Immersion.

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Plus que quelques jours avant Ramadan. Il est un peu plus de onze heures au marché Benjdia à Casablanca. Pas le moins cher, pas le plus cher, mais bon légiste de prix. La matinée touche à sa fin, mais l’affluence ne faiblit pas. Les sacs en plastique s’accumulent au pied des étals, le 0 Mika est loin derrière, les balances n’ont presque pas cessé de bouger. Devant un marchand de légumes, une femme hésite. Elle demande le prix des tomates, fronce les sourcils, repose le sachet. « La semaine dernière, ce n’était pas ça ». Question tout à fait rhétorique.

Le vendeur hausse les épaules. « Tout a augmenté », dit-il, avec embêtement, comme s’il récitait une formule déjà trop répétée. Derrière elle, un homme intervient, lui aussi a fait ses comptes, il parle de Ramadan, qui arrive dans quelques jours, de dépenses qui s’accumulent, de salaires qui, eux, n’augmentent pas. Toujours la même harira.

Un peu plus loin, chez le poissonnier, la discussion prend le même chemin. Les sardines font réagir, les clients s’approchent, demandent, s’éloignent, certains achètent quand même. La mer, le carburant, les intermédiaires… on connaît la chanson.

A Benjdia, comme sur tant d’autres marchés, la hausse des prix est devenue le sujet à la mode. On compare avec l’année dernière, avec le mois précédent, avec le stand d’à côté. Rarement avec le marché de gros ou les données officielles. Ici, ce qui compte, c’est le prix affiché au moment X de l’achat et l’impression de payer plus cher que la veille.

Chaque année, le même malaise s’installe avant le mois sacré. La question n’est plus de savoir si les prix augmentent, mais pourquoi ils augmentent et à quel moment la mécanique se met en marche !

Marché de gros : que disent les chiffres, semaine après semaine


On en parle que rarement et pourtant, c’est là que se joue une partie de la formation des prix. A Casablanca, ce marché concentre l’essentiel des flux de fruits et légumes destinés à la capitale économique et à ses environs. Observer son évolution sur plusieurs semaines permet de prendre un peu de recul avec les discussions enflammées des marchés de quartier.

Entre la mi-décembre et la fin janvier, les données montrent une continuité. Les volumes échangés restent élevés, les arrivages réguliers, sans rupture. D’une semaine à l’autre, les variations existent, mais elles demeurent logiques. Rien qui évoque une tension ou un déséquilibre entre l’offre et la demande. « Il faut bien souligner que l’offre y est et les marchés sont bien achalandés », explique Bouazza Kherrati, président de la Fédération marocaine des droits du consommateur, à LeBrief.

Sur cette période, plusieurs produits de base affichent une stabilité. Les pommes de terre, les oignons, les carottes ou encore certaines variétés d’agrumes évoluent dans des fourchettes de prix relativement constantes. Ces produits, pourtant très présents dans les cuisines pendant Ramadan, ne montrent pas de flambée particulière au niveau du marché de gros. Leur disponibilité reste assurée et les volumes suffisants pour répondre à la demande.

D’autres produits, en revanche, apparaissent plus sensibles au changement. Les légumes frais, notamment ceux dépendants de conditions climatiques favorables, montrent davantage de variations. Les épisodes de pluie et les difficultés d’accès à certaines exploitations ont eu un impact ponctuel sur les récoltes et le transport. « Les conditions climatiques actuelles ont été à l’origine de limitations d’accès aux champs et entre les villes, elles influent sur l’offre et déclenchent la hausse. Toutefois, certains marchands malhonnêtes en profitent pour exiger des prix exorbitants, comme cela a été signalé Tanger et Ksar el Kebir », détaille Kherrati.

Mais ce que ces chiffres révèlent surtout, c’est l’écart entre la réalité du marché amont et la perception du consommateur final. Une hausse modérée, enregistrée sur une semaine donnée au marché de gros, peut se transformer en augmentation bien plus marquée au détail. À l’inverse, une baisse constatée en amont n’est pas toujours répercutée sur les étals. Ce décalage nourrit l’idée d’une inflation continue, alors que les données montrent une évolution franchement plus nuancée.

Le consommateur ne voit jamais non plus les volumes. Il ne voit pas les tonnes qui entrent chaque jour, ni les camions qui se succèdent, ni les stocks disponibles. Il ne perçoit que le prix affiché devant lui, isolé de son contexte. Avant Ramadan, l’offre existe bel et bien, il faut donc se pencher sur ce qui se passe entre les deux et comment un prix se transforme en chemin.

Du champ à l’étal, autopsie des frakchiya

Entre le producteur et le consommateur, le trajet d’un fruit ou d’un légume est rarement direct. Dans l’imaginaire collectif marocain, on passe du champ au marché, puis au four ! En réalité, ce petit légume qui se bat en duel avec quelques morceaux de viande, traverse une succession d’acteurs dont le rôle n’est pas toujours clair, ni formellement encadré. Ce sont eux qui, le plus souvent, expliquent l’écart entre les prix observés au marché de gros et ceux pratiqués au détail. Selon l’expert « du producteur au consommateur , il y a plusieurs, sinon, une myriade d’intermédiaires désignés par Frakchiya. C’est un long circuit qui ne fait qu’augmenter les prix ».

Viandes et volaille : pourquoi nous saignent-elles à blanc ?

Ces intermédiaires informels, connus sous différentes appellations selon les régions, occupent une place centrale dans la circulation des marchandises. Ils achètent, revendent, déplacent les produits d’un point à un autre, parfois sans infrastructure de stockage, sans transformation, sans véritable prise de risque agricole. Leur présence répond à des besoins logistiques réels, mais leur multiplication allonge mécaniquement la chaîne de distribution. Chaque passage ajoute un coût, parfois minime pris isolément, mais important une fois cumulé.

Mais le consommateur n’a aucun moyen de savoir combien d’intermédiaires se sont interposés entre le producteur et l’étal, ni quelle part du prix final leur revient. Cette invisibilité augmente le soupçon, sans toujours permettre de désigner précisément les responsabilités.

Viandes rouges : des prix élevés, mais contenus

La question du prix des viandes rouges reste l’une des plus sensibles à l’approche de Ramadan. Contrairement à d’autres produits, la viande ne se substitue pas facilement dans les habitudes alimentaires, surtout pendant ce mois où elle occupe une place centrale dans de nombreux plats. Assez frustrant de payer sa protéine au prix fort.
Les prix n’ont pas baissé avant Ramadan, c’est un fait. En revanche, ils n’ont pas non plus connu de flambée comparable à celles observées par le passé. Cette stabilisation s’explique par des interventions ciblées, notamment en soutien au secteur de l’élevage. Mais ces mesures agissent sur un temps long.

Le cycle de production de la viande, comme celui de la volaille d’ailleurs, ne permet pas d’effets immédiats. Entre l’élevage, l’engraissement et la mise sur le marché, les délais se comptent en années, pas en semaines. Les effets structurels attendus ne pourront donc se faire sentir qu’à moyen terme, dans deux ou trois ans.

Dans l’immédiat, les prix restent élevés, en partie en raison du coût de l’alimentation animale, des charges supportées par les éleveurs et des marges appliquées tout au long de la chaîne.

Pour le consommateur, il n’y a donc pas de baisse visible, peu de marge de négociation et une impression que la viande devient un produit de plus en plus difficile à intégrer dans le budget quotidien.

Le consommateur, acteur malgré lui de la hausse ?

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Ramadan 1446, Casablanca © Ayoub Jouadi/LeBrief

À l’approche de Ramadan, tous les ménages sont pris d’un tournis urgent, comme si les mauvaises habitudes d’entasser de nos grands-mères revenaient au galop ! Les achats ne se font plus au jour le jour, on anticipe, on prévoit, on ajuste… Ah si le congélateur pouvait parler, il en raconterait des choses. Tout ce comportement ne relève absolument pas d’un besoin réel, mais d’un rapport particulier au mois sacré, où l’abondance sur la table devient un repère social autant que familial.

La psychologie de l’achat se modifie, les ménages redoutent la hausse et c’est cette crainte qui pousse à acheter plus tôt et souvent plus que nécessaire. Le raisonnement est simple : mieux vaut acheter maintenant que plus tard, au risque de payer encore plus cher. Ce réflexe, répété à grande échelle, suffit à faire basculer l’équilibre du marché sur certains produits et en très peu de temps.

Sardine : décryptage d’une fausse crise économique

L’effet panique est là et on ajoute un kilo de plus, on remplit le congélateur, on multiplie les passages au marché. Le stockage devient une forme de protection contre l’incertitude. Si le consommateur se sent protégé par ce comportement inconscient, c’est cette accumulation qui augmente la pression sur la demande, en particulier sur les produits très associés à Ramadan. « Le comportement du consommateur, celui-là même qui boude les hausses des prix, ne se rend pas compte qu’il a une part de responsabilité. La ruée vers les produits augmente la demande et génère une hausse des prix », analyse le défenseur du droit des consommateurs marocains.

Et il y a aussi le mimétisme ramadanesque. Voir les autres acheter rassure et inquiète à la fois. Si le voisin stocke, c’est qu’il y a peut-être une raison. Si le marché est plein en milieu de matinée, c’est qu’il vaut mieux ne pas attendre. Ces comportements collectifs produisent des effets bien réels, la demande s’emballe et les prix suivent.

D’un point de vue sociologique, Ramadan agit comme un amplificateur. Il concentre sur quelques semaines des pratiques de consommation habituellement étalées sur le mois. La table devient un espace de représentation, où l’abondance est perçue comme une norme orgueilleuse. Une pression sociale qui pèse sur les choix individuels, même lorsque le budget est contraint. Acheter moins peut être vécu comme une table « honteuse », comme « ne pas faire honneur » à ce mois sacré et à ses invités.

Dans ce contexte, le consommateur n’est ni totalement responsable ni totalement victime. Il agit dans un cadre contraint, nourri par l’expérience des années précédentes, par la peur de manquer et par des repères culturels bien ancrés. Il contribue donc lui-même à créer les conditions de la hausse qu’il redoute tant !

Promotions spéciales Ramadan : bonnes affaires ou piège ?

Les enseignes annoncent des « offres spéciales », des « prix choc », des « paniers Ramadan ». À première vue, la hausse des prix serait compensée par une vague de promotions. Tournons ces pages avec intérêt…

Les promotions se concentrent sur un nombre limité de produits, souvent les mêmes d’une enseigne à l’autre. Huiles, sucre, farine, pâtes, riz ou produits laitiers de base sont mis en avant, parfois avec des baisses visibles. Ce sont des produits à forte rotation, faciles à stocker et très identifiés par les consommateurs comme indispensables au mois de Ramadan. Leur rôle est avant tout d’attirer en magasin et de donner l’impression d’un effort sur les prix.

En revanche, les produits frais échappent largement à cette logique. Fruits, légumes, viandes et poissons sont rarement concernés par de véritables promotions. Lorsqu’ils le sont, il s’agit le plus souvent de formats spécifiques, de calibres particuliers ou de quantités limitées. Les baisses restent modestes et temporaires, sans impact durable sur le budget global du ménage. Ce sont pourtant ces produits qui pèsent le plus lourd dans le panier Ramadan.

Autre élément souvent invisible pour le consommateur, le jeu sur les formats. Les promotions portent fréquemment sur des conditionnements plus grands, incitant à acheter davantage. Le prix au kilo peut paraître plus intéressant, mais la dépense finale augmente. On peut aussi parler de réduflation, garder le même prix en baissant le volume. Cela s’ajoute la multiplication des produits transformés ou semi-préparés, présentés comme des solutions pratiques pour Ramadan, mais dont le coût reste supérieur à celui des produits bruts.

Le mythe du panier Ramadan moins cher se construit ainsi par accumulation. Quelques produits en promotion suffisent à donner le sentiment de faire des économies, alors que le reste du panier, lui, continue d’augmenter. A la sortie du magasin, le ticket de caisse en est souvent la preuve. Les promotions existent, mais elles ne compensent pas la hausse globale liée aux volumes achetés et à la structure même de la consommation durant ce mois particulier.

Loi, contrôle, vide juridique : pourquoi le système déraille

Lorsqu’il est question de hausse des prix, le débat se déplace rapidement vers la responsabilité des commerçants. Plus rarement vers le cadre qui encadre, ou n’encadre pas, d’ailleurs, ces pratiques. Pourtant, c’est bien là que se situe une partie du problème pendant, avant et après Ramadan.

Selon Kherrati, la loi 104-12 relative à la liberté des prix et de la concurrence constitue aujourd’hui le principal texte de référence. Elle repose sur un principe simple : les prix sont libres, déterminés par le jeu de l’offre et de la demande. L’État n’intervient que de manière exceptionnelle, notamment en cas de dysfonctionnement grave du marché. Cette approche vise à encourager la concurrence et à protéger le consommateur par le choix, ce qui n’est pas toujours le cas.

La loi impose l’affichage des prix, c’est une avancée indéniable. Le consommateur peut comparer, arbitrer, refuser… Mais elle ne dit presque rien sur ce qui produit une hausse abusive ou disproportionnée. Aucune définition précise permettant de qualifier juridiquement un prix comme excessif. Cette absence laisse une large marge d’interprétation, dont profitent certains opérateurs, notamment dans les périodes de forte demande.

À l’approche de Ramadan, une hausse peut être justifiée par des coûts logistiques, climatiques ou saisonniers, mais aussi simplement par l’anticipation d’une forte demande. Faute de critères objectifs, il devient difficile pour les autorités de trancher entre ce qui relève du fonctionnement normal du marché et ce qui constitue un abus. Le contrôle se limite alors à constater, rarement à sanctionner.

Les opérations de surveillance, souvent renforcées avant Ramadan, démontrent cette difficulté. Les commissions mixtes multiplient les sorties sur le terrain, vérifient l’affichage des prix, contrôlent les conditions d’hygiène et de stockage… mais leur marge d’action est étroite. Tant que le prix est affiché, même s’il est élevé, l’infraction est difficile à démontrer. Le marchand a fait ce qu’on lui demande !

Et comment prouver l’informel ? Ils ne sont pas toujours déclarés, leurs marges ne sont pas traçables et leur responsabilité disparaît dans une chaîne déjà longue. La loi, conçue pour un marché plus structuré, peine à s’appliquer à cette réalité.

Les collectivités locales, elles aussi, jouent un rôle dans cette chaîne. Les marchés de gros, les marchés de proximité, les autorisations d’occupation du domaine public relèvent en grande partie de leur champ de compétence. Leur capacité à organiser les circuits, à réduire le nombre d’intermédiaires ou à favoriser les circuits courts a un impact direct sur les prix.

Comment payer moins sans se faire piéger ?

Et si on réduisait la facture ?

Premier réflexe : ralentir le rythme des achats avant Ramadan. Acheter tout d’un coup, plusieurs jours ou semaines à l’avance, expose davantage aux hausses et aux achats inutiles. Étaler des courses dans le temps permet de mieux observer l’évolution des prix et d’éviter le stockage excessif, qui finit souvent par devenir un gaspillage. Beaucoup de produits frais perdent rapidement en qualité, surtout lorsqu’ils sont achetés en grande quantité.

Le lieu d’achat compte aussi. Les circuits organisés, lorsqu’ils sont accessibles, offrent généralement plus de lisibilité sur les prix et les promotions. L’affichage est plus clair, les formats plus normés et les variations de prix moins brusques. À l’inverse, les marchés de quartier peuvent présenter des écarts importants d’un étal à l’autre. Comparer reste essentiel. Rien n’oblige à acheter au premier stand, ni au premier prix annoncé.

Lire les prix intelligemment demande un peu d’attention. Le prix au kilo ou au litre est un indicateur plus fiable que le prix global affiché sur un produit en promotion. Les formats familiaux ne sont pas toujours synonymes d’économie, surtout lorsqu’ils incitent à acheter plus que nécessaire. Vérifier les quantités, comparer les unités et résister aux offres conditionnées permet souvent d’éviter les fausses bonnes affaires.

Enfin, garder une certaine souplesse dans les menus ramadanesques reste l’un des moyens les plus efficaces de maîtriser le budget. Adapter les plats aux produits disponibles et aux prix du moment, plutôt que l’inverse, réduit la dépendance à quelques ingrédients sous tension. Cette approche demande un peu d’organisation, mais elle permet de reprendre la main sur ses dépenses.

Hard-discount toujours plus bas, mais à quel prix ?

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