Davos, Davos, Davos. Et dire que jusqu’ici c’était un endroit calme. Un peu comme dans une bibliothèque mondiale où l’on échangeait des grandes idées en chuchotant. Bon ça c’était avant l’arrivée en fanfare du président américain. En quelques minutes, et comme à son habitude, Trump aura fait son monologue habituel. Un discours ne confrontant aucune contradiction. Mais avait-il vraiment tort ? Esprit de dialogue, ou dialogue sans esprit ?

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Et dire que cette année à Davos, le thème était « Un esprit de dialogue », « A spirit of dialogue », afin que vraiment tout le monde le comprenne. Ce sera rapidement plié, l’esprit n’y était pas, le dialogue non plus.

Et les jets, parlons-en ! Tout un stationnement de jets privés, à qui aura le plus visible ou à qui portera la plus belle paire de lunettes de soleil ! Un ballet un peu ridicule, de jets privés atterrissant dans une petite ville alpestre, des milliers de kilomètres parcourus pour débattre, pendant cinq jours, des « grandes questions du monde » en bavardant poliment autour de cappuccinos hors de prix. Presque 3.000 participants, venus de 130 pays, parmi lesquels près de 65 chefs d’Etat et de gouvernement, des PDG qui pourraient racheter des pays et une ribambelle de ministres, banquiers, patrons de start-up, gourous de la tech et autres experts autoproclamés du « progrès humain ». Bref, l’épicentre du débat mondial, l’on pourrait croire !

Cette 56ᵉ édition du Forum économique mondial (WEF) se sera pourtant rapidement transformée en cirque. Comme la plupart des événements auxquels est convié Trump. L’on rigole, l’on rigole, mais au fond avait-il vraiment tort ?

En tout cas, les réactions n’ont pas tardé. Emmanuel Macron a parlé plus franchement que d’habitude, fin de mandat oblige. Les autres ont un peu plus aligné leurs mots à leurs échéances électorales. Cette année, à Davos, la politesse politique a cessé d’exister.

Trois heures de retard pour cause de souci technique avec Air Force One, un meeting bilatéral déjà tombé à l’eau, et pourtant, à l’heure d’entrer, l’amphithéâtre était plein. Quelque part, on se demandait si on avait payé pour assister à un clash de business school ou à la saison finale d’un show de télé-réalité !

Et quelle saison ! Trump, homme de marketing plus que de lettres, a évoqué des données économiques américaines comme s’il faisait une publicité pour son bilan, mais ensuite il s’est aventuré sur l’avenir du Groenland, une île autonome danoise, comme s’il parlait de revendre un chalet dans les Alpes. Il a juré qu’il n’utiliserait pas la force… tout en rappelant que l’île, for some reason, serait mieux sous drapeau américain. Oui, vraiment.

Confusion, malaise, nausées… ? Effets secondaires trumpistes. Du premier ministre canadien Mark Carney appelant à une coalition de « middle powers » pour réparer le tissu mondial, jusqu’aux discours européens cherchant à rappeler les valeurs communes d’un système international qui se prétend universel, on a senti que la douce Davos tremblait sous le poids américain.

Davos, mots polis contre vérités brutales

Ils étaient tous là avec l’intention d’écouter des débats d’idées qui ne feraient pas avancer le schmilblick. Des discours surfaits par les mêmes chargés de com’, reprenant les mêmes termes : « cadres », « dialogue », « coopération renforcée ».

Oui mais, cette année, Donald Trump est venu avec l’idée très précise de décapiter tout ce petit système. Pas par provocation gratuite, non, non, mais par méthode, car ce que Trump expose à Davos c’est surtout le fait que l’Union Européenne (entre autres) parle, parle, parle, sans agir vite. « Donald Trump est sceptique à l’égard du multilatéralisme traditionnel, en particulier celui porté par les organisations internationales. Il adopte une approche transactionnelle de la gestion des conflits internationaux. Chaque crise est traitée séparément, avec ses propres termes de référence », explique le Hicham Berjaoui, docteur en droit public et professeur dans le même domaine.

Autrement dit, là où Davos adore les cadres généraux, Trump préfère les dossiers individuels. Là où l’on cherche des règles communes, il propose des règles sur mesure. Et le fait que le président américain dise les choses sans détour choque profondément les autres chefs d’État habitués à la confiture diplomatique.

There’s no going back. Il n’y a pas de retour en arrière.

Donald Trump, lors du WEF 2026.

À écouter Trump, il ne s’agit pas de refaire le monde, mais de le gérer à coût maîtrisé. Tout doit être réglé rapidement, que ce soit en termes financiers ou militaires, pas de conflits interminables. « Trump est clairement opposé à l’engagement de l’armée américaine dans des guerres longues et durables. Il privilégie des interventions ponctuelles, ciblées, que l’on peut qualifier de « chirurgicales ». « Il s’agit davantage d’une démonstration de force que d’un engagement militaire de long terme », explique Professeur Berjaoui à LeBrief.

Cette logique n’est pas contradictoire avec son scepticisme affiché envers le multilatéralisme. Trump ne rejette pas les institutions internationales par principe, il les utilise quand elles servent ses intérêts. « Malgré son scepticisme envers le multilatéralisme classique, Trump cherche parfois une légitimité internationale. Dans le cas de la force de stabilisation à Gaza, par exemple, il a sollicité l’assentiment des Nations Unies », rappelle Hicham Berjaoui. Autrement dit, pour lui, l’ONU est modulable et utilisable.

Trump au sommet

Cette diplomatie à géométrie variable déstabilise surtout ceux qui restent attachés à une cohérence globale. « Trump est profondément sceptique vis-à-vis des cadres multilatéraux. Il privilégie les solutions bilatérales et transactionnelles et n’hésite pas à exercer des pressions sur les autres pays pour obtenir des concessions », poursuit le professeur. Et cette pression, contrairement à ce que certains voudraient croire, n’est pas seulement verbale. « Trump a pris des mesures inédites dans les relations internationales : réduction des contributions financières aux organisations internationales, mesures protectionnistes, hausse des droits de douane. Il y a une réelle cohérence entre ses déclarations et ses actions ».

Mais à Davos, cette cohérence dérange et l’on ne voit que l’homme de spectacle. Parce que cela oblige à sortir du confort des indignations morales. Trump n’annonce pas un nouvel ordre mondial et le professeur Berjaoui le souligne : « Il est difficile de parler d’un nouvel ordre international. Les décisions de Trump sont conjoncturelles et limitées dans le temps. Elles sont liées à son mandat ». En fait, ce qui change là, c’est la façon de parler, c’est la fin du langage diplomatique comme refuge.

Le monde répond

Davos s’est pris un orage en plein thé après l’intervention de Donald Trump. Mais ce n’est pas l’heure du thé pour tout le monde. Chaque pays réagit à sa façon, même ceux de l’UE, normalement d’accord sur un même ton, en changent.

On lira ici les trois registres, indignation, silence et contre-discours.

L’indigné Macron

Macron Davos WEF
Le président Emmanuel Macron lors du WEF, le 20 janvier 2026, à Davos © World Economic Forum

Commençons par la plus spectaculaire, en toute objectivité, Emmanuel Macron n’a pas choisi la langue de bois à Davos. Il faut dire que depuis quelque temps le président Trump le titille à chaque discours. C’est donc lunettes de soleil aviator de la marque française Maison Henry Jullien vissées sur le nez que Macron est arrivé. Style américain mais MADE IN FRANCE S’IL VOUS PLAÎT !

Le président français a pris le micro la veille de l’arrivée de Trump pour enfoncer le clou : « Nous préférons le respect aux tyrans », ou du même acabit, une dénonciation explicite du chantage économique et politique décrit comme inacceptable.

It’s a shift towards a world without rules, where international law is trampled underfoot and where the only law that seems to matter is that of the strongest. C’est une transition vers un monde sans règles, où le droit international est foulé aux pieds et où la seule loi qui semble compter est celle du plus fort.

Emmanuel Macron, lors du WEF 2026

Selon lui, l’Union ne pliera pas devant la loi du meilleur « rapport de force ». « We prefer respect to bullies », parfaitement calibrée pour les caméras (et pour Twitter). Les Européens entendent rappeler que le multilatéralisme n’est pas une option esthétique, mais une technique de survie collective.

Macron est en fin de mandat et, comme l’a noté le professeur Hicham Berjaoui, cette liberté de ton s’y rattache directement avec moins de scrupules électoraux, plus de verbe. « Un président qui ne se représente plus n’a plus la même contrainte politique », rappelle Berjaoui, qui voit dans cette déliaison une explication structurelle du franc-parler macronien.

Le silence qui pèse

La plupart n’est pas allée plus loin que l’indignation affichée. Beaucoup d’autres dirigeants européens ont préféré le silence ou la prudence. Pourquoi ? Parce que, en politique étrangère, la colère publique peut coûter des engagements militaires, commerce, dépendances énergétiques, chaînes d’approvisionnement… Le silence est donc d’or.

« L’Union européenne souffre d’une fragilité structurelle. Elle n’a pas de politique étrangère homogène ni de force militaire unifiée. Ces domaines restent de la compétence des États membres », analyse le professeur en droit. « Cette faiblesse permet aux États-Unis de renforcer leur position face à une Europe lente, procédurale et institutionnellement lourde. Cela prend du temps. Or un président américain comme Trump raisonne dans un calendrier politique très court ».

Les contre-discours

Pendant que certains parlaient fort et d’autres se taisaient, les organisations internationales et une partie du monde des affaires ont entrepris une opération de réparation. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, a pris la parole pour appeler à « une Europe plus indépendante et plus ambitieuse », martelant l’idée d’un projet européen capable de sécuriser ses intérêts technologiques et commerciaux.

Du côté des patrons, on a entendu la voix du réalisme. Les PDG présents à Davos ont rappelé que l’instabilité politique décourage les investissements et les marchés. Mark Carney, qui a joué un rôle de médiateur verbal ces derniers mois, a plaidé pour une coalition de « middle powers » capable de réparer les ponts et de stabiliser le commerce mondial.

We are in the midst of a rupture, not a transition. Nous sommes au milieu d’une rupture, pas d’une transition.

Mark Carney, lors du WEF 2026

Diplomatie transactionnelle

On l’a dit et répété : Trump n’est pas venu à Davos pour réciter un poème sur la coopération internationale ou pour maquiller la vérité (enfin celle des autres du moins).

Et la séquence est presque surréaliste. Trump relance l’idée d’un intérêt américain pour le Groenland, qui affirme que l’île est « dans notre sphère » et crée instantanément une onde diplomatique entre USA, Danemark et alliés européens. Très vite, les menaces tarifaires sur les importations européennes sont brandies, comme d’habitude, puis atténuées après des discussions en coulisses avec des responsables européens et le secrétaire général de l’OTAN (Mark Rutte) qui font retomber la fièvre.

Le Conseil de Paix et le milliard

Un « Board (ou Council) of Peace » pour coordonner la reconstruction et les initiatives de stabilisation, notamment à Gaza. Sauf que la mécanique a rapidement pris une tournure marchande. Selon de grands médias américains ayant eu accès au rapport, une contribution d’un milliard de dollars garantirait une place permanente au sein du Conseil, tandis qu’un mandat de trois ans serait possible sans versement initial. Notons, toutefois, que la Maison Blanche n’a rien publié à ce sujet.

Le Maroc a répondu présent publiquement à l’invitation à participer au mécanisme, mais les reprises médiatiques sur le « paiement d’un milliard » pour siéger en permanence étaient, selon des vérifications, une mauvaise lecture du mécanisme : une contribution financière importante est évoquée pour garantir une place permanente, mais la participation et l’engagement peuvent aussi prendre d’autres formes (effectifs, logistique, projets de reconstruction), et la contribution n’est pas nécessairement un ticket unique et uniformisé. Selon notre source, la participation du Maroc n’implique pas obligatoirement le paiement d’un milliard en numéraire.

« Les modalités de calcul d’un tel milliard ne sont pas uniquement financières, il faut prendre en compte la contribution en effectifs et en capacités, et le Maroc, contributeur historique aux opérations de maintien de la paix, a un sérieux atout diplomatique et militaire qui peut compter plus que le chèque », détaille Hicham Berjaoui. « Les modalités de calcul de ce milliard ne sont pas uniquement financières. Il faut prendre en considération l’importance de la contribution des contingents militaires ».

En gros le milliard fait un excellent titre viral !

Décalage US Vs UE

Trump est un Américain à l’ancienne et de ce fait, pour lui, l’armée compte. Pas que la sienne. Remarquez, il respecte davantage les forces armées. Et le problème là, c’est l’absence d’un bras armé européen crédible. Sans force militaire unifiée, l’Europe dépend encore largement de ses alliés, en particulier des États-Unis, pour sa sécurité stratégique. Une dépendance qui rend la posture morale plus compliquée à tenir lorsque le partenaire principal décide de parler le langage du rapport de force.

Davos a ainsi mis en lumière une Europe paradoxale, puissante économiquement, influente normativement, mais très polie politiquement. Capable de produire des règles, moins capable de produire des décisions rapides. Cette lenteur n’est pas un défaut moral, mais elle devient un handicap dans un monde où la brutalité revient comme méthode de négociation.

La question n’est donc pas de savoir si l’Europe a raison ou tort face à Trump. L’Union européenne peut-elle continuer à défendre un multilatéralisme qu’elle peine elle-même à incarner de manière cohérente ? Tant que ses États membres garderont jalousement leurs politiques étrangères et militaires, l’Europe restera une puissance inachevée.

Et puis, la vraie question n’est peut-être pas ce que Trump fait au monde, mais ce que le monde fera après lui. Car Trump passera et trépassera un jour. Tous les mandats ont une fin. Sauf que le problème n’est pas Trump. Le problème, c’est ce monde habitué à la brutalité économique, au rapport de force, à la diplomatie par pression. Oui, parce que la politesse diplomatique ne protège pas toujours les intérêts.

L’après Trump pourrait donc être plus inconfortable qu’on ne l’imagine. Parce que rien ne garantit que son successeur parlera plus doucement. Espérons juste qu’il ne saute pas du coq à l’âne, permettant aux pauvres journalistes que nous sommes de prendre des notes en paix.

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