CAN 2025 : pourquoi le Sénégal et le Maroc veulent éviter la rupture ?

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CAN 2025 : pourquoi le Sénégal et le Maroc veulent éviter la rupture ?Les drapeaux du Sénégal et du Maroc sont projetés sur le stade Prince Moulay Abdellah de Rabat © DR

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La finale tendue de la CAN 2025, remportée par le Sénégal face au Maroc, a laissé derrière elle bien plus que des émotions sportives. Contestations sur le terrain, affrontements en tribunes et déferlante de tensions sur les réseaux sociaux ont ravivé des crispations inattendues entre deux pays liés par une histoire, une spiritualité et des intérêts communs profonds. À Dakar comme à Rabat, les signaux d’apaisement se multiplient pour éviter que l’épisode ne dégénère en crise diplomatique.

La victoire du Sénégal en finale de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2025 face au Maroc, dimanche 18 janvier, devait être un moment de célébration nationale au Sénégal. Elle s’est transformée, en quelques heures, en un épisode sensible sur le plan diplomatique. La longue contestation du penalty accordé au Maroc, la sortie prolongée de l’équipe sénégalaise du terrain, les incidents impliquant certains supporters et, surtout, la violence des échanges sur les réseaux sociaux ont créé un climat de tension inédit entre Dakar et Rabat.

Conscient du risque, le premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, a rapidement pris la parole pour appeler à « dépassionner » la situation. Dans un communiqué publié par la primature, il insiste sur le fait que cet épisode « ne peut en aucun cas aller au-delà du simple cadre sportif ». Un message qui démontre que le football ne doit pas devenir un facteur de rupture entre deux États historiquement frères.

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Désamorcer avant que le sport ne devienne politique

L’initiative d’Ousmane Sonko ne relève pas d’un simple exercice de communication. Le chef du gouvernement sénégalais a indiqué s’être entretenu « longuement » par téléphone avec son homologue marocain, Aziz Akhannouch. À l’issue de cet échange, les deux capitales ont affiché une volonté commune de préserver et de consolider des liens qualifiés de « très profonds ».

Dans la foulée, Dakar a annoncé la tenue, dès lundi prochain, de la 15ᵉ commission mixte maroco-sénégalaise. Une réunion de haut niveau prévue de longue date mais jamais organisée depuis 2013. Le symbole est fort puisqu’au moment où la tension monte dans l’opinion publique, les deux gouvernements réactivent un cadre institutionnel majeur de coopération.

Pour les autorités sénégalaises, l’enjeu est double. Il s’agit d’éviter une escalade émotionnelle susceptible d’alimenter des discours nationalistes ou xénophobes, tout en rassurant une population très attachée à la relation avec le Maroc.

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Une fraternité plus ancienne que le football

Dans la presse sénégalaise, les voix se sont multipliées pour rappeler que les liens entre Rabat et Dakar ne datent ni du sport moderne ni des compétitions continentales. Le chercheur Cheikh Ibrahim Diop, membre de la Fondation Mohammed VI des oulémas africains, évoque une relation façonnée par des siècles d’échanges commerciaux, spirituels et culturels.

Même tonalité chez El Hadji Diouf, double Ballon d’or africain, qui appelle à replacer le football à sa juste place. Dans une tribune largement relayée, l’ancien international sénégalais rappelle que « bien avant que le football existe, nos peuples échangeaient déjà, priaient ensemble ». Il évoque les routes caravanières, la confrérie tijane et Fès comme capitale spirituelle, affirmant que cette histoire commune est « plus forte que n’importe quel score ».

Supporters interpellés et responsabilité des États

La situation s’est davantage tendue après la décision de la justice marocaine de placer en détention préventive 18 supporters sénégalais arrêtés à Rabat pour vandalisme et violences. Poursuivis pour hooliganisme et atteinte à l’ordre public, ils encourent des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison.

Dakar assure suivre leur situation « attentivement », tout en appelant à la vigilance face aux informations erronées circulant en ligne. Les avocats des supporters ont introduit une demande de mise en liberté provisoire, alors que leur procès devrait se tenir prochainement devant le tribunal de première instance de Rabat.

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Des intérêts économiques et humains imbriqués

Au-delà du symbolique, le refroidissement des relations serait coûteux pour les deux pays. Le Maroc est un acteur économique majeur au Sénégal, présent dans les secteurs des banques, des assurances, des télécoms et des infrastructures. Ces investissements structurants font du Royaume chérifien un partenaire stratégique de Dakar.

Sur le plan humain, la relation est tout aussi dense. Un accord de coopération universitaire signé en 1965 facilite la mobilité des étudiants, notamment en médecine. Le Maroc est aujourd’hui la deuxième destination des étudiants sénégalais après la France. À l’inverse, les Sénégalais constituent la première communauté étrangère au Maroc, avec plus de 200.000 résidents.

Autant de réalités qui rendent impensable une détérioration durable des relations pour un différend né d’un match de football, aussi intense soit-il.

Calmer le jeu pour préserver l’essentiel

En appelant au calme, Ousmane Sonko envoie aussi un message à l’opinion sénégalaise, celui de la fierté sportive ne doit pas se transformer en ressentiment durable. Dans le même temps, le président Bassirou Diomaye Faye a choisi de célébrer la victoire en annonçant des récompenses conséquentes pour les joueurs, malgré un contexte économique tendu marqué par une dette dépassant 130% du PIB. Une manière de recentrer le débat sur l’exploit sportif, sans nourrir la polémique.

À Dakar comme à Rabat, le mot d’ordre est désormais clair comme de l’eau de roche, il faut éviter que l’émotion ne prenne le pas sur la raison. La CAN 2025 restera une finale marquée par la tension, mais elle ne saurait remettre en cause une relation forgée par l’histoire, la foi, les échanges et la solidarité africaine.

Car pour les deux capitales, le véritable enjeu dépasse largement le football : il s’agit de préserver une fraternité stratégique, humaine et symbolique que ni un penalty contesté ni des débordements en tribunes ne devraient pouvoir fragiliser.

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LeBrief : Quelle est l’importance du Sénégal dans la diplomatie marocaine ?

Driss Aissaoui : Le Sénégal occupe une place centrale et stratégique dans la diplomatie marocaine. Il constitue un pilier historique et multidimensionnel de l’influence du Royaume en Afrique subsaharienne. En 2026, cette relation connaît une nouvelle phase de consolidation concrète, notamment avec la tenue à Rabat, les 26 et 27 janvier, d’une session de la Haute Commission mixte de partenariat, destinée à dynamiser les échanges économiques et à signer de nouveaux accords structurants.

Au-delà du cadre institutionnel, Dakar demeure l’un des alliés les plus constants du Maroc sur ses dossiers prioritaires. En janvier 2026, le Sénégal a réitéré son soutien ferme à l’intégrité territoriale du Royaume et à l’initiative marocaine d’autonomie. Il soutient également l’Initiative royale pour l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique, qu’il perçoit comme un levier de souveraineté continentale.

Sur le plan économique, le Sénégal constitue une porte d’entrée stratégique pour les investissements marocains en Afrique de l’Ouest, avec une coopération active dans la banque, les télécommunications, l’agriculture, le tourisme ou encore des projets structurants comme le gazoduc Afrique-Atlantique Nigeria-Maroc.

LeBrief : Quelles seraient les conséquences d’une cassure diplomatique entre les deux pays ?

Driss Aissaoui : Une rupture diplomatique entre le Maroc et le Sénégal aurait des conséquences majeures, bien au-delà du cadre bilatéral. Elle remettrait en cause un axe central de stabilité en Afrique de l’Ouest, alors même que la région est confrontée à des tensions sécuritaires croissantes. Cette cassure affaiblirait une coopération politique étroite, notamment en matière de lutte contre le terrorisme et les trafics transfrontaliers.

Sur le plan économique, les investissements marocains massifs au Sénégal, notamment dans le secteur bancaire avec Attijariwafa Bank, les assurances et le BTP, seraient fortement perturbés. Le Sénégal est l’un des principaux partenaires commerciaux du Maroc en Afrique subsaharienne.

Surtout, une telle rupture fragiliserait la position diplomatique du Royaume sur la question du Sahara, Dakar étant l’un de ses soutiens les plus fermes au sein de l’Union africaine et des instances internationales. Elle affecterait également la libre circulation et les accords de séjour, mettant en difficulté des milliers d’étudiants, de commerçants et de familles liées par des relations anciennes.

LeBrief : Pourquoi est-il important de calmer le jeu entre le Maroc et le Sénégal ?

Driss Aissaoui : Il faut rappeler qu’il n’existe aujourd’hui aucune crise diplomatique majeure entre le Maroc et le Sénégal nécessitant une désescalade formelle. Au contraire, les deux pays entretiennent une relation d’exception, fondée sur une stabilité historique et des intérêts stratégiques convergents.

Dans un contexte régional marqué par l’instabilité au Sahel, l’axe Rabat-Dakar agit comme un pôle de stabilité politique et sécuritaire. Le Sénégal est l’un des alliés les plus proches du Maroc au sein de l’Union africaine, mais aussi la première destination des investissements directs marocains en Afrique subsaharienne.

Enfin, il existe un socle social et spirituel puissant, fondé sur les liens entre les confréries soufies, notamment la Tidjaniya, qui constitue un véritable « soft power » religieux et culturel. Ce capital symbolique prévient les malentendus politiques et explique pourquoi les deux États ont tout intérêt à contenir les débordements émotionnels liés à un événement sportif, aussi intense soit-il. Préserver cette entente est vital, autant pour la stratégie diplomatique du Royaume que pour la stabilité régionale.

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