Surpris par la décision d’Akhannouch ? Le RNI ne semble pas l’être ! Le retrait de Aziz Akhannouch de la course à un troisième mandat à la tête du Rassemblement national des indépendants (RNI) ne serait ni un accident de parcours, ni une improvisation. Choix personnel ? Désir de laisser la place aux jeunes ? Chassé de sa place ? Usure du pouvoir ? Plusieurs lectures sont possibles face à cette décision qui engage autant le parti que le gouvernement. Décryptage.

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Pour le spectaculaire, on repassera. Pourtant, l’annonce d’Akhannouch a bel et bien retenti dans toutes les sphères politique, économique, sociétale et on en passe. Enfin, décision… qui sommes-nous pour le conclure aussi vite ? L’annonce n’a pas été faite lors d’une instance du parti, mais bien hors session ordinaire. Pour le politologue Driss Aissaoui, ce décalage de timing est en soi un message. Le président du RNI a voulu montrer que la décision était personnelle, politique et non imposée.

Le retrait de Aziz Akhannouch d’un troisième mandat à la tête du RNI intervient après plusieurs années de restructuration du parti. Organisation interne, formalisation des adhésions, hiérarchisation des responsabilités… Selon la même source, le geste vise à rompre avec une pratique bien ancrée dans la vie partisane marocaine. « Quand ils arrivent à ce niveau, ils s’installent ad vitam aeternam », résume-t-il.

Cette fois, le signal serait différent. Le message est adressé à la classe politique, mais aussi aux militants et aux citoyens.

Le professeur en droit public à l’université Mohammed VI de Rabat, Hicham Berjaoui parle d’une conjonction de facteurs internes et externes. Le RNI chercherait à afficher son attachement au renouvellement de ses élites dirigeantes. À la démocratie interne, à l’ouverture de nouvelles opportunités pour ses cadres.

Le contexte politique pèse aussi, puisque la fin de mandature approche, ainsi que les élections législatives de 2026. L’attente est donc au niveau du renouvellement. « Les discours royaux, les expressions contestataires et les engagements découlant de la politique étrangère constituent autant de facteurs exigeant des partis politiques de se revitaliser et de redorer leur crédibilité en revisitant le profilage de leurs candidats aux mandats électoraux tant nationaux que territoriaux », explique le Professeur en droit.

Toutefois, selon Berjaoui, le timing, situé dans le dernier semestre de la mandature, suggère une décision réfléchie, concertée avec l’écosystème du parti et préparée en amont.

Le départ d’un dirigeant provoque des débats, mais cela va-t-il durer ? Désormais, le gouvernement est dirigé par un chef qui s’est retiré de la compétition électorale, mais est-ce que cela va empêcher le RNI d’intégrer le facteur électoral dans les décisions gouvernementales, dans les programmes, dans les arbitrages ministériels ?

Akhannouch, As de la communication

Des années avant son arrivée au gouvernement, Akhannouch a toujours bien soigné sa communication. Disons-le franchement, il a été l’un des premiers à reconnaître l’importance d’une équipe de communication et des médias… qu’il n’a pas hésité à investir. Revenons à nos moutons. Plusieurs éléments factuels expliquent pourquoi l’angle communicationnel a été très privilégié lors de cette annonce. D’abord, Akhannouch cumule depuis 2021 la présidence du RNI et la charge de chef du gouvernement. Son positionnement public est donc double, partisan et exécutif. La décision de renoncer à un nouveau mandat partisan permet, au moins dans les espoirs, de dissocier la représentation du parti et l’exercice gouvernemental.

Sortie encadrée

Ensuite, la mise en scène, le fait d’adresser l’information à certains directeurs de publications de ses propres médias et autres, induit un besoin de contrôle du récit et du timing. En choisissant un moment et un format propres, le leader du RNI gère l’agenda médiatique et politique.

L’effet d’annonce lance aussi les médias et autres analystes vers de nombreuses thèses. Plusieurs enquêtes et analyses montrent un genre de désaffection d’une partie des jeunes envers les structures partisanes traditionnelles. Driss Aissaoui renvoie explicitement à une étude sur la jeunesse et la politique pour expliquer le geste comme un signal adressé à cette frange de l’électorat. « Il veut donner un exemple… assumer sa responsabilité ». La dimension symbolique est documentée par des études sur la participation politique des jeunes au Maroc. 

La presse a noté que l’annonce peut servir de stratégie préemptive avant les législatives. Plusieurs titres l’ont analysée comme une manière de limiter l’impact des critiques liées à la gestion gouvernementale, tout en lançant un signal de renouvellement au sein du parti.

Sur le plan interne, la méthode retenue vise à contrôler la transition. Aissaoui rappelle que le RNI n’était pas, avant Akhannouch, un parti doté d’une hiérarchie permanente, la structuration interne est en grande partie l’œuvre de la présidence actuelle. Le retrait annoncé intervient donc après une phase de consolidation organisationnelle, condition nécessaire à une transition ordonnée.

Enfin, le contexte politique national fait que le chef du gouvernement reste à la tête de l’exécutif. Il conserve donc une capacité d’arbitrage et d’influence sur la marche des affaires publiques, même s’il renonce à poursuivre la présidence du parti.

« Le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants, et sur la base de leurs résultats. Le texte ne stipule donc pas explicitement la nomination du chef du parti arrivé en tête, mais se contente de préciser que le chef du gouvernement doit être issu de ce parti, sans définir son rang ou sa fonction au sein de la formation politique », nous explique Houcine Yamani, militant syndical.

« Cependant, depuis l’adoption de la Constitution de 2011, l’usage veut que le chef du parti majoritaire soit nommé chef du gouvernement. Cet usage est devenu si constant qu’il a fini par s’élever au rang de règle quasi-juridique. On peut donc en déduire que la fonction de chef du gouvernement est désormais indissociable de celle de chef du parti vainqueur et ne peut être confiée à n’importe quel membre du parti. En d’autres termes, seul le secrétaire général du parti arrivé en tête des législatives peut être nommé chef du gouvernement ».

Une succession ouverte, mais sans visage clair

Le contexte l’exige. Dans les partis politiques marocains, les transitions de leadership ne suivent pas toujours des processus clairs. Elles peuvent se dérouler de manière informelle, autour de compromis de réseaux ou de soutiens spécifiques.

La dynamique interne du RNI ne s’arrête pas à la seule annonce du retrait. En effet, le parti a déjà entamé une phase de transition organisationnelle avec une date ciblée pour un congrès extraordinaire. Le bureau politique a fixé ce rendez-vous au 7 février 2026 à El Jadida. Lors de ce congrès, une nouvelle direction sera élue pour conduire le parti vers les échéances qui s’annoncent.

« Après l’annonce, nous nous retrouvons face à la disparition d’une condition essentielle liée à sa nomination. Peut-on imaginer une interprétation simple de l’article 47 selon laquelle Akhannouch perdrait sa qualité de chef du gouvernement ? D’autant que le parti, dans son dernier communiqué, a affirmé continuer à soutenir le chef du gouvernement, comme si une séparation s’opérait entre le parti et un chef du gouvernement qui a renoncé à sa direction », explique Houcine Yamani.

Cette période se déroule à moins d’un an des élections législatives de septembre 2026, qui doivent renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants, dont ceux détenus actuellement par le RNI. Une transition interne organisée est donc perçue comme un moyen de stabiliser les rangs et d’éviter une crise institutionnelle à l’approche du scrutin. Pas de nom clair s’élève plus qu’un autre, actuellement. Une chose est sûre, s’il faut faire dans le renouveau, ce ne sera pas un membre plus âgé qu’Akhannouch.

Lire aussi : RNI : les dessous du retrait d’Akhannouch

Deux scénarios principaux se dessinent dans la course à la succession. Le premier est celui d’une direction collégiale réorganisée. Il s’inspirerait de modèles déjà observés dans d’autres partis politiques marocains (PAM). Il consiste à établir un comité de leadership plutôt qu’une figure unique, répartissant les responsabilités entre plusieurs dirigeants plutôt que de concentrer le pouvoir sur une seule personne.

Le second scénario est celui d’une élection d’une figure unique, charismatique et rassembleuse. Ce profil de leader serait censé catalyser la dynamique du parti dans la perspective des législatives. Et là, il faudrait un discours qui tienne la route devant les militants et les citoyens dans ce contexte de compétition électorale nationale. Pas facile.

Pour Aissaoui, ces scénarios ne sont pas dépendants l’un de l’autre. Il considère que la transition pourra d’abord s’organiser autour d’un collectif, puis se concentrer sur une figure qui se dégage comme chef d’équipe, à l’image de pratiques observées dans d’autres partis politiques. « Ces choses resteront discrètes jusqu’à l’annonce officielle », dit-il, soulignant que la phase préparatoire est encore en cours.

L’ombre persistante d’Akhannouch

La transition interne ne signifie pas que Aziz Akhannouch quitte totalement la scène politique ou se retire des affaires du parti. Les déclarations officielles précisent qu’il restera membre du RNI après son retrait de la présidence. Il restera aussi chef du gouvernement jusqu’à la fin du mandat actuel, ce qui est prévu légalement jusqu’à la tenue des élections générales. « Dès lors, comment les constitutionnalistes marocains lisent-ils la situation ? Akhannouch peut-il réellement rester à la tête du gouvernement malgré son retrait de la présidence du parti ? Et pourrait-on aller jusqu’à envisager la chute du gouvernement, suivie de la nomination d’un nouveau chef de parti et d’un nouveau chef du gouvernement avant les prochaines législatives ? », se questionne Yamani.

Mais, comme précisé plus tôt par la même source, le rôle de chef du gouvernement n’est pas automatiquement lié à la présidence du parti, même si, dans la pratique, ces deux responsabilités ont été souvent cumulées pour conforter une position politique. « L’annonce de M. Akhannouch peut ralentir ou réorienter la cadence du travail du gouvernement étant donné qu’il est désormais dirigé par un chef s’étant solennellement retiré de la course électorale », déclare Berjaoui.
Selon Aissaoui, « il va rester dans le bureau politique, quel que soit le nouveau responsable ».

L’on ne se poserait même pas la question si ce parti n’était pas autant identifié à sa figure historique (relativement récente). Le RNI peut-il survivre sans sa figure emblématique ? Dans ce contexte, le RNI ne peut se permettre une crise interne ou une crise de leadership. Une transition ratée pourrait fragiliser toutes ses chances, voire remettre en cause sa position de bloc principal.

L’usure du pouvoir

Le Maroc en a vu des vertes et des pas mûres avec le gouvernement Akhannouch. Des réformes structurelles, des dossiers sensibles, inflation, pouvoir d’achat, secteurs sociaux… Du mécontentement à tous les niveaux. « Cette décision permet d’éviter, ne serait-ce qu’en partie, au parti les répercussions des aspects moroses et peu populaires des politiques menées jusqu’à présent par le président actuellement en exercice, surtout en sa qualité de chef du gouvernement », explique le Professeur en droit.

Driss Aissaoui rappelle qu’« on ne peut pas être chef du gouvernement et être totalement préservé de la critique ». L’usure est inévitable, mais le retrait du leadership partisan permettrait, au moins, d’éviter que l’ensemble du parti ne soit aspiré par cette usure. Ce qui mène à croire que le choix d’Akhannouch ne se serait pas fait de manière solitaire.

Aissaoui ajoute que cette décision ne répond pas uniquement à une pression générationnelle ou à une contestation ciblée. « Ça n’a rien à voir avec la Gen Z », précise-t-il, tout en reconnaissant que le rejet de certaines figures politiques est aujourd’hui plus visible qu’auparavant. Ce retrait relève davantage, selon lui, d’un calcul politique rationnel.

Une question d’âge ?

Le taux de participation aux élections législatives est encore faible. En 2016, la participation nationale s’établissait autour de 43%. En 2021, elle a progressé pour atteindre environ 50%, une hausse, certes, mais insuffisante pour parler d’adhésion massive.

Sur le plan générationnel, les études disponibles montrent une participation plus faible des jeunes électeurs, en particulier dans les tranches d’âge inférieures à 35 ans. Cette catégorie exprime un rapport distancié aux partis politiques traditionnels, souvent perçus comme peu représentatifs de ses priorités sociales et économiques. Et pour cause, l’âge de nos politiciens. L’âge moyen des chefs de partis marocains dépasse largement celui de la population active. Cette asymétrie renforce le sentiment de déconnexion.

Une recomposition des rapports avec les alliés

Le retrait d’Akhannouch de la tête du RNI ne concerne pas uniquement le parti majoritaire. Le centre de gravité partisan se déplace. La négociation politique aussi. Ce découplage peut créer des zones de friction entre logique gouvernementale et logique électorale.

Pour Driss Aissaoui, cette décision s’inscrit aussi dans une trajectoire personnelle. Il rappelle qu’Akhannouch « a toujours aspiré à réfléchir et à respirer en dehors de la chose politique ». Le retrait du leadership partisan permet de préserver un capital politique, sans s’exposer à une défaite électorale interne ou à une usure supplémentaire.

A moyen terme, le retrait d’Akhannouch pourrait influencer la campagne législative de plusieurs manières :

  • en permettant au RNI de présenter un nouveau visage en tête de parti,
  • en limitant l’attaque frontale contre une figure unique cumulant pouvoir exécutif et direction partisane,
  • en redistribuant les rôles entre bilan gouvernemental et projet électoral,
  • en laissant la place à un autre parti.

La mandature gouvernementale touche à sa dernière phase, et dans tout système politique, cette période est marquée par la montée en puissance du calcul électoral dans l’action publique.

La différence ici tient au fait que ce calcul n’est plus porté directement par le chef du gouvernement, mais par les ministres, les partis de la coalition, les futures directions partisanes.

Dans cette nouvelle configuration, les ministres deviennent des acteurs centraux de la séquence électorale. Ils portent les politiques sectorielles, ils en défendent le bilan, ils anticipent leur propre avenir politique. Ils devront, de ce fait, rester alignés avec l’exécutif tout en construisant leur positionnement électoral.

Ce phénomène est classique en fin de mandature. Il est simplement TRES visible ici.

Maroc : silence, on presse !

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