L’or qui reste
Il y a quelque chose d’absurde, quand on y pense. L’Afrique produit environ la moitié de l’or mondial et pendant des décennies, elle l’a regardé partir vers Dubaï, Genève, Zurich. Raffiné ailleurs, valorisé, rapatrié parfois sur les marchés internationaux, à prix fort et avec les marges de quelqu’un d’autre incluses dans la facture.
C’était le deal. Pas écrit, même pas négocié, juste la logique d’un système bâti pour que la ressource soit ici et la valeur, ailleurs. Quelque chose est pourtant en train de changer.
Le 17 avril, la Banque d’Ouganda a effectué ses premières transactions directes avec des producteurs locaux. Programme pilote, trois ans, deux raffineries nationales sous contrat. Personne n’a organisé de conférence de presse. C’est une décision de techniciens, presque ennuyeuse à décrire. Sauf que ce qu’elle signifie ne l’est pas du tout : la banque centrale sort du rôle de spectatrice. Elle décide que l’or extrait du sol ougandais peut finir dans les coffres de Kampala.
D’autres ont bougé avant ou en même temps. La RDC a reçu ses premiers lingots nationaux depuis 10 ans. La Tanzanie a imposé depuis 2024 aux compagnies exportatrices de réserver 20% de leur production aux stocks nationaux. Le Ghana, premier producteur du continent, avait ouvert la voie en autorisant sa banque centrale à acheter directement en monnaie locale. Idem pour le Kenya et le Burkina Faso.
Ce mouvement a un contexte précis. Les événements de 2022 ont rappelé une réalité désagréable. En effet, les réserves en devises étrangères peuvent être gelées du jour au lendemain, sur décision d’une capitale étrangère. L’or, lui, ne répond pas à ce type d’injonction. Il est physique, stockable, non juridictionnel. Pour les gouverneurs de banques centrales qui ont suivi l’affaire des avoirs russes, la démonstration était pédagogique.
Il y a aussi la question des cours. L’once flirte avec des niveaux jamais vus. Accumuler maintenant de l’or produit localement, sans payer les marges d’un intermédiaire dubaïote ou genevois, c’est une décision qui a une logique financière simple, même sans l’habiller de grands discours souverainistes.
Les limites existent, et elles ne sont pas minces. Raffiner de l’or aux standards internationaux demande des infrastructures que la plupart de ces pays construisent encore. Le risque politique est là aussi. Ces stocks peuvent devenir une tentation budgétaire pour des États sous pression. Ce qui est présenté aujourd’hui comme réserve stratégique peut servir demain à financer autre chose, dans l’urgence.
La Banque d’Ouganda a signé ses contrats. C’est concret. Mais entre signer et tenir sur la durée, entre l’intention souverainiste et l’institution qui tient, il y a un écart que l’Afrique connaît bien.
On verra ce que ça donne dans 10 ans. Qui vivra verra.