Émissions obligataires : l’Afrique signe son meilleur cru depuis 2021

Temps de lecture :
Émissions obligataires : l’Afrique signe son meilleur cru depuis 2021Photo d'illustration © DR
A A A A A

Les entreprises africaines ont levé 13,3 milliards de dollars sur les marchés obligataires internationaux au cours des neuf premiers mois de 2026, selon une note de Bank of America. Portées par l’amélioration de la qualité du crédit et le retour des investisseurs, ces émissions atteignent leur rythme le plus soutenu depuis cinq ans. La hausse des échéances de remboursement à partir de 2027 et les risques liés à l’endettement souverain pourraient toutefois compliquer le refinancement de plusieurs groupes.

Les entreprises africaines retrouvent une place plus importante sur les marchés internationaux de la dette. Entre janvier et septembre 2026, elles ont levé 13,3 milliards de dollars à travers des émissions obligataires libellées en devises étrangères, dont 3,25 milliards de dollars dans le cadre de placements privés. Ce montant constitue le niveau le plus élevé enregistré sur les neuf premiers mois d’une année depuis cinq ans, selon une note publiée le lundi 19 octobre par Bank of America (BofA).

Dans cette analyse, Kay Hope, directrice générale chargée de la recherche mondiale au sein de l’établissement américain, estime que les émissions devraient rester soutenues au cours des prochaines années. Le volume mobilisé depuis le début de 2026 se rapproche des 17 milliards de dollars levés sur l’ensemble de l’année 2021, qui demeure la référence récente pour le marché obligataire des entreprises africaines.

Cette progression traduit un regain d’accès des groupes du continent aux financements internationaux, dans un contexte marqué par l’amélioration de plusieurs indicateurs de solvabilité. Elle ne signifie toutefois pas que l’ensemble des entreprises africaines bénéficie des mêmes conditions d’emprunt. L’accès au marché reste notamment tributaire de la qualité de crédit des émetteurs, du coût du financement et de l’appétit des investisseurs pour les risques associés aux économies concernées.

Lire aussi : Dette africaine : le FMI accusé de sacrifier les services publics sur l’autel de l’austérité

Un marché plus diversifié, porté par l’amélioration du crédit

L’un des principaux enseignements de la note de BofA concerne l’élargissement géographique du marché. En 2026, des entreprises issues de 11 pays africains ont sollicité les investisseurs obligataires internationaux, contre huit en 2021. Cette évolution témoigne d’une participation plus large des émetteurs, même si elle ne permet pas, à elle seule, de conclure à une répartition homogène des financements entre les économies du continent.

Parmi les groupes ayant eu recours à ces marchés figurent le producteur minier First Quantum Minerals, actif notamment en Zambie, le groupe énergétique angolais Azule Energy et le groupe sud-africain de pétrochimie Sasol.

Azule Energy, coentreprise détenue par le britannique BP et l’italien Eni, a ainsi levé 1,5 milliard de dollars en janvier 2026 à travers deux émissions obligataires, assorties de coupons respectifs de 8,25% et 8,625%. Ces taux illustrent le coût auquel certains émetteurs africains peuvent accéder aux financements en devises, même lorsque la demande des investisseurs est au rendez-vous.

En avril, Sasol a pour sa part émis pour 750 millions de dollars d’obligations arrivant à échéance en 2033, avec un coupon de 8,75%. L’opération a suscité des ordres de souscription totalisant 2,8 milliards de dollars, soit près de quatre fois le montant recherché.

Pour BofA, cette dynamique s’accompagne d’une amélioration de la qualité du crédit des entreprises couvertes par son analyse. Les relèvements de notation sont désormais plus nombreux que les dégradations, tandis qu’aucun défaut de paiement n’a été enregistré dans ce segment depuis 2020, selon Kay Hope.

Un autre indicateur avancé par la banque est l’encours des obligations notées CCC, une catégorie correspondant à un risque de crédit très élevé, lequel est estimé à 2,1 milliards de dollars, contre 3,2 milliards cinq ans auparavant, suggérant une réduction du poids de la dette la plus risquée dans le périmètre étudié. Elle ne signifie cependant pas que les risques de défaut ont disparu, ni que la situation financière de tous les émetteurs s’est améliorée dans les mêmes proportions.

Des émissions attendues entre 8 et 12 milliards de dollars par an

Pour les prochaines années, BofA anticipe un volume annuel d’émissions compris entre 8 et 12 milliards de dollars. Les entreprises déjà présentes sur les marchés pourraient revenir se financer, notamment si la diminution des primes de risque rend les nouvelles émissions plus attractives.

Les primes de risque correspondent au supplément de rendement exigé par les investisseurs pour détenir une obligation plutôt qu’un actif de référence considéré comme moins risqué. Leur resserrement traduit généralement une perception plus favorable du risque de crédit et peut permettre aux entreprises de se financer à des conditions relativement plus avantageuses.

Cette perspective demeure néanmoins conditionnée à l’évolution des taux d’intérêt. Si le coût de l’emprunt reste élevé, certains groupes pourraient privilégier d’autres sources de financement, notamment les marchés obligataires domestiques, les prêts bancaires ou les investisseurs établis dans les pays du Golfe. Le recours à ces solutions permettrait de diversifier les ressources financières, sans nécessairement supprimer les contraintes liées au coût de la dette ou au risque de change.

Pour les entreprises qui empruntent en dollars ou dans d’autres devises étrangères, la capacité à générer des revenus dans la même monnaie constitue également un élément important de gestion du risque. Lorsque les recettes sont principalement libellées en monnaie locale, une dépréciation de celle-ci peut renchérir le remboursement des sommes dues en devises.

La progression des émissions obligataires internationales doit ainsi être interprétée à la lumière de deux évolutions simultanées ; l’amélioration de la perception du crédit de certains groupes et la persistance de conditions de financement susceptibles de limiter les possibilités d’emprunt.

Le poids des échéances de remboursement s’accentue à partir de 2027

Au-delà de la capacité à lever de nouveaux capitaux, le calendrier des remboursements constitue un autre point de vigilance. Selon la note de BofA, une seule échéance obligataire d’entreprise africaine est recensée pour le reste de 2026, celle de United Bank for Africa, portant sur 300 millions de dollars et attendue en novembre.

La charge augmente sensiblement l’année suivante. Les remboursements prévus en 2027 atteignent 2,2 milliards de dollars pour quatre émetteurs, avant de grimper à près de 7 milliards de dollars en 2028, répartis entre neuf émetteurs.

Parmi les principales échéances attendues en 2028 figurent 1,5 milliard de dollars pour Eskom, le groupe public sud-africain d’électricité, 1,2 milliard pour Tullow Oil, producteur pétrolier britannique présent en Afrique, et 1 milliard pour Transnet, le groupe public sud-africain spécialisé dans le transport et la logistique.

Ces montants ne signifient pas que les entreprises concernées seront nécessairement confrontées à des difficultés de remboursement. Ils soulignent néanmoins l’importance de leur capacité à dégager des liquidités, à mobiliser de nouveaux financements ou à négocier le refinancement de leurs engagements à mesure que les échéances approchent.

Dans un environnement de taux élevés, le refinancement d’obligations arrivant à maturité peut en effet s’effectuer à un coût supérieur à celui de l’emprunt initial. Les entreprises doivent alors arbitrer entre une nouvelle émission internationale, un financement bancaire ou un recours accru aux marchés locaux. La concentration des échéances en 2028 pourrait donc exercer une pression sur les besoins de financement de plusieurs grands groupes africains.

Lire aussi : Dette : le FMI et la Banque mondiale réforment leur cadre d’évaluation des pays à faible revenu

L’endettement souverain, un risque de contagion

La situation financière des États constitue enfin un facteur de risque pour les entreprises. Dans sa note, Kay Hope met en garde contre les répercussions possibles des difficultés d’endettement souverain sur le crédit des sociétés africaines.

Selon les estimations citées par BofA, 7% d’un encours de dette souveraine africaine de 149 milliards de dollars sont notés CCC ou CC, deux catégories signalant un risque de crédit particulièrement élevé. La banque cite également le Sénégal, qui cherche à obtenir un traitement de sa dette, parmi les éléments illustrant les tensions persistantes sur les finances publiques.

Le risque souverain peut affecter les entreprises de plusieurs manières. Les plafonds de notation liés à la solvabilité d’un État peuvent limiter la note de crédit attribuée aux sociétés qui y sont établies, même lorsque leurs propres fondamentaux sont relativement solides. Les difficultés budgétaires peuvent également peser sur la confiance des investisseurs et renchérir les conditions auxquelles les entreprises accèdent aux capitaux internationaux.

Kay Hope observe toutefois que les investisseurs tendent de plus en plus à dépasser ces plafonds souverains dans leur appréciation de certains émetteurs, afin de rechercher des rendements plus élevés. Cette évolution peut élargir les possibilités de financement des entreprises les mieux positionnées, mais elle ne neutralise pas les risques associés à une détérioration des finances publiques.

Les émissions obligataires en devises des entreprises africaines bénéficient donc d’une conjoncture plus favorable qu’au cours des dernières années, marquée par une amélioration des indicateurs de crédit et un intérêt renouvelé des investisseurs. Les prévisions de BofA, comprises entre 8 et 12 milliards de dollars d’émissions annuelles, témoignent de la possibilité de maintenir cette dynamique.

Sa pérennité dépendra toutefois de la capacité des entreprises à refinancer leurs échéances, à maîtriser leurs coûts d’emprunt et à résister aux éventuelles répercussions des tensions souveraines.

Le niveau des émissions constitue ainsi un signal positif pour l’accès au financement, mais pas une garantie de financement durable à des conditions abordables.

Recommandé pour vous

Souveraineté alimentaire : le Maghreb face à ses limites

Au Maghreb, le recul de la « âoula » révèle la dépendance croissante des ménages au marché et relance le débat sur la souveraineté alimentaire, la solidarité et la résilience.

Virement attendu

En RDC, près de 217 millions de dollars de fonds miniers ont été gérés entre 2018 et 2023. Pourquoi les populations locales en profitent-elles si peu ?

Nigeria : le gouvernement prend des mesures pour plafonner les prix du carburant

Le gouvernement nigérian propose une mesure visant à plafonner les prix de l’essence à environ 1.350 nairas, soit l’équivalent de 1,02 dollar américain le litre.

Rwanda : le déficit commercial augmente de 15,6% au deuxième trimestre

Au deuxième trimestre 2026, le déficit commercial du Rwanda a progressé de 15,66% sur un an, à 877,81 millions de dollars, malgré la forte hausse des exportations.

Éthiopie : une usine chinoise d’aluminium entre en service

L’Éthiopie inaugure une usine d’aluminium chinoise de 180.000 tonnes par an pour réduire ses importations, tandis qu’un second projet avec Rusal vise à accroître sa production.

Afrique : l’autosuffisance en carburants est-elle réaliste ?

Pour atteindre l’autosuffisance, l’Afrique devrait disposer de capacités de raffinage supérieures à quatre millions de barils par jour.
pub