Dette : le FMI et la Banque mondiale réforment leur cadre d’évaluation des pays à faible revenu
Image d’illustration. © DR Le cadre d’analyse de la viabilité de la dette des pays à faible revenu (LIC-DSF), utilisé conjointement par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, va connaître sa première révision majeure depuis 2017. Les deux institutions ont achevé leur examen en septembre et prévoient de mettre en œuvre la nouvelle architecture au second semestre 2027. La Banque mondiale a approuvé les réformes le 15 septembre, tandis que le conseil d’administration du FMI a examiné le nouveau dispositif le 9 septembre, avant sa présentation publique le 21 septembre.
La modification intervient dans un environnement où les conditions de financement des pays à faible revenu ont changé. Depuis la dernière révision du cadre, leurs sources d’emprunt se sont diversifiées, avec une place accrue du financement domestique et du recours à des emprunts extérieurs à des conditions commerciales. Dans le même temps, les besoins de financement liés aux infrastructures, au capital humain et à l’adaptation au changement climatique se sont accrus. Le FMI estime que cette évolution rend nécessaire un cadre plus précis et davantage adapté aux différences entre les pays concernés.
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La dette intérieure davantage prise en compte
L’un des principaux changements concerne la dette contractée sur les marchés domestiques. Jusqu’ici, l’analyse de la soutenabilité de la dette accordait une place importante aux engagements extérieurs. Le nouveau dispositif doit systématiser l’évaluation des vulnérabilités liées à la dette intérieure, devenue une source de risques plus importante pour plusieurs économies à faible revenu.
La Banque mondiale prévoit notamment la création d’un module spécifique consacré à cette dette. Il devra permettre d’examiner plus précisément les liens entre les finances publiques et le système bancaire national. Ce phénomène, souvent désigné comme le « nexus souverain-banques », peut constituer une source de vulnérabilité lorsque les établissements financiers détiennent une part importante des titres émis par leur propre État.
Un choc affectant les finances publiques peut alors se transmettre au secteur bancaire, tandis que les difficultés rencontrées par les banques peuvent, à leur tour, accroître la pression sur les comptes publics. Pour les institutions de Bretton Woods, intégrer plus systématiquement cette interaction doit permettre d’obtenir une vision plus complète du risque associé à la dette publique.
Cette évolution est également liée à la diversification des modes de financement des pays à faible revenu. Le FMI souligne que les profils d’endettement sont devenus plus hétérogènes et que certains pays qui se rapprochent du statut d’économie émergente ont davantage recours à des financements commerciaux. Le nouveau cadre doit donc être capable de tenir compte de situations qui ne peuvent plus être appréhendées uniquement à travers les indicateurs de dette extérieure concessionnelle.
Mieux intégrer les besoins de développement
Un autre changement important est l’analyse de la dette qui ne devra plus seulement mesurer les risques liés à l’accumulation d’emprunts, mais aussi mieux prendre en compte les besoins d’investissement à long terme.
Le nouveau cadre prévoit ainsi un module consacré au développement à long terme. Celui-ci doit aider à évaluer l’espace budgétaire dont disposent les pays pour financer des investissements dans les infrastructures, le capital humain, l’adaptation au changement climatique et d’autres priorités de développement.
L’objectif n’est pas de considérer automatiquement les dépenses d’investissement comme compatibles avec la soutenabilité de la dette. Il s’agit plutôt de mieux mesurer leurs effets possibles sur la croissance, les recettes publiques et les finances de l’État sur une période plus longue. Le FMI indique que cette approche doit permettre de mieux apprécier le compromis entre la nécessité de financer le développement et celle de limiter les vulnérabilités liées à la dette.
Cette dimension est particulièrement importante pour les pays à faible revenu confrontés à un double besoin : réduire leurs vulnérabilités financières tout en réalisant des investissements nécessaires à leur développement. Les infrastructures de transport et d’énergie, les systèmes de santé et d’éducation ou encore les investissements destinés à renforcer la résilience face aux événements climatiques peuvent nécessiter des financements importants, alors même que les marges de manœuvre budgétaires sont limitées.
La réforme cherche donc à intégrer davantage la dimension temporelle de la dette. Une dépense financée par l’emprunt peut accroître la pression sur les finances publiques à court terme, tout en produisant, si elle est suffisamment productive, des effets sur la croissance et les recettes à plus long terme. Le nouveau module doit fournir un cadre plus structuré pour prendre en compte cette dynamique, sans abandonner l’objectif central d’évaluation des risques.
Distinguer risque de tension et dette insoutenable
Le troisième volet de la réforme porte sur la classification des risques. Le FMI et la Banque mondiale souhaitent mieux distinguer une situation dans laquelle un pays connaît des tensions de financement d’une situation dans laquelle le niveau ou la trajectoire de sa dette est considéré comme insoutenable.
Cette distinction doit notamment passer par une révision de la manière dont est évaluée la capacité d’endettement des pays. Les seuils utilisés pour identifier les risques seront recalibrés et leur champ d’application élargi. De nouveaux outils doivent également permettre de mieux apprécier la soutenabilité de la dette selon les caractéristiques propres à chaque économie.
Le FMI souligne que les nouvelles méthodes devront davantage tenir compte de l’hétérogénéité des pays à faible revenu. Deux États affichant des niveaux d’endettement comparables ne présentent pas nécessairement les mêmes risques. Leur capacité à mobiliser des recettes, leur croissance, leur structure de financement, leur exposition aux variations de change ou encore la composition de leur dette peuvent modifier sensiblement leur capacité à faire face à leurs obligations.
Le nouveau cadre doit ainsi conserver une place au jugement des analystes tout en renforçant les outils fondés sur les données. Le FMI prévoit notamment une approche plus granulaire des évaluations et un recours accru à des instruments permettant de rendre les analyses plus cohérentes d’un pays à l’autre.
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Des tests de résistance renforcés
La réforme prévoit également de renforcer les instruments utilisés pour tester la capacité des économies à absorber des chocs.
Les analyses de viabilité de la dette reposent notamment sur des projections concernant la croissance, les finances publiques, les taux d’intérêt, les taux de change et les besoins de financement. Des scénarios défavorables permettent ensuite d’évaluer la manière dont une dégradation de ces variables pourrait affecter la trajectoire de la dette.
Le nouveau cadre doit améliorer ces « stress tests » ainsi que les outils destinés à vérifier le réalisme des projections. Le FMI et la Banque mondiale souhaitent également affiner les critères déterminant quelles dettes doivent être couvertes par l’analyse. L’objectif affiché est d’améliorer la précision et la cohérence des évaluations.
La qualité des données constitue un autre enjeu central. Les deux institutions souhaitent encourager les pays à améliorer la couverture, la fiabilité et la transparence des informations relatives à leur dette publique. Cette question est importante dans les économies où une partie des engagements publics peut être difficile à identifier ou à consolider, notamment lorsqu’ils impliquent des entreprises publiques, des garanties de l’État ou certains instruments de financement spécifiques.
Le FMI a d’ailleurs indiqué que les nouvelles règles devront éviter que les pays qui améliorent progressivement la couverture de leurs données soient pénalisés mécaniquement par l’évolution des informations disponibles. Les administrateurs ont également insisté sur la nécessité de préciser la manière dont le jugement des analystes sera exercé dans les évaluations finales.
Un contexte africain toujours marqué par les vulnérabilités
La réforme intervient alors que les tensions liées à la dette restent importantes sur le continent africain, malgré une amélioration du ratio moyen d’endettement.
Selon les données de l’Institut de la finance internationale (IIF) reprises par l’Agence Ecofin, le ratio moyen de dette publique rapportée au PIB en Afrique est passé de 63,7% en 2024 à 62,8% à la fin de 2025. Cette évolution ne signifie toutefois pas une disparition des vulnérabilités : les niveaux d’endettement et les conditions de financement restent très différents selon les pays.
À la fin de 2025, certains des ratios les plus élevés recensés sur le continent concernaient notamment le Sénégal, avec 122,9% du PIB, la Zambie avec 107,2%, le Mozambique avec 97,2%, la République du Congo avec 93,1%, la Tunisie avec 80,6% et l’Afrique du Sud avec 79,4%, selon les données de l’IIF reprises par l’Agence Ecofin. Ces chiffres mesurent un ratio de dette publique rapporté au PIB et ne suffisent pas, à eux seuls, à déterminer la soutenabilité d’une dette.
La Banque africaine de développement (BAD) fournit un autre indicateur de la persistance du problème. Selon son bilan de 2026, le nombre de pays africains en situation de surendettement ou présentant un risque élevé de surendettement est resté à 21 entre 2023 et 2025. La stabilité de ce nombre montre que la baisse du ratio moyen continental ne s’est pas traduite par une amélioration uniforme de la situation des États.
Le niveau global de dette ne constitue d’ailleurs qu’un élément de l’analyse. Le coût du refinancement, la maturité des emprunts, leur devise, la part de dette concessionnelle ou commerciale, la structure des créanciers et la capacité d’un État à mobiliser des recettes sont également déterminants.
Un enjeu de financement du développement
Pour les pays africains, la question de la dette ne se limite donc pas au risque d’une crise souveraine. Elle concerne également leur capacité à financer les investissements nécessaires à la transformation de leurs économies.
La BAD estime que les souverains africains doivent faire face à des besoins importants de refinancement. Son rapport technique consacré au Mécanisme africain de stabilité financière relève notamment des besoins immédiats de liquidité d’environ 20 milliards de dollars sur la période 2024-2025 et estime qu’entre 2026 et 2033, les États africains auront besoin en moyenne de 10 milliards de dollars par an pour refinancer leur dette de marché arrivant à échéance.
Cette pression intervient alors que les coûts de financement peuvent être élevés pour plusieurs économies africaines. Les variations de change peuvent également accroître le coût en monnaie nationale d’une dette libellée en devises étrangères. À cela s’ajoutent les besoins de financement liés aux infrastructures, à la transition énergétique, à l’adaptation climatique et aux services sociaux.
Dans ce contexte, l’un des intérêts potentiels de la nouvelle méthode du FMI et de la Banque mondiale réside dans une appréciation plus complète de l’espace budgétaire disponible. Le principe n’est pas de relever mécaniquement les limites d’endettement, mais de mieux distinguer les différents types de risques et d’intégrer davantage les effets économiques à long terme des investissements.
L’Afrique cherche aussi ses propres instruments
La réforme internationale s’inscrit parallèlement dans une réflexion menée au niveau africain sur l’architecture financière du continent.
La Banque africaine de développement et l’Union africaine travaillent notamment sur le Mécanisme africain de stabilité financière (AFSM), conçu comme un dispositif régional destiné à fournir un filet de sécurité financier aux États africains confrontés à des difficultés de liquidité. Le projet a été approuvé par les dirigeants africains en février 2025 et doit être hébergé par la BAD.
Selon la BAD, si le mécanisme est pleinement mis en œuvre comme prévu, il pourrait permettre aux États africains d’économiser jusqu’à 20 milliards de dollars sur le service de leur dette d’ici 2035. Cette estimation constitue une projection liée à la mise en œuvre du dispositif, et non une économie déjà réalisée.
L’AFSM doit notamment disposer de sa propre notation afin de pouvoir accéder aux marchés internationaux et proposer des financements à des conditions plus favorables. Son objectif affiché est davantage préventif que curatif : intervenir face aux problèmes de liquidité avant qu’ils ne se transforment en crises de dette.
Cette initiative ne remplace toutefois pas les mécanismes internationaux existants. Elle illustre plutôt la recherche de plusieurs niveaux de protection financière, à mesure que les pays africains font face à des besoins de financement importants et à un accès parfois coûteux aux marchés.
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Une mise en œuvre repoussée à 2027
La réforme du LIC-DSF ne sera pas immédiatement appliquée. Le FMI et la Banque mondiale prévoient une période de transition destinée à finaliser les instructions opérationnelles, le nouveau modèle d’analyse et les formations nécessaires pour les équipes des institutions et les autorités nationales.
Le nouveau cadre devrait devenir pleinement opérationnel pour les documents soumis à l’examen des conseils d’administration après les vacances d’été 2027 du FMI, ce qui correspond au second semestre 2027. D’ici là, le cadre actuel restera utilisé, avec des dispositions transitoires destinées à préparer le passage au nouveau système.
L’enjeu sera donc autant méthodologique que pratique. Le LIC-DSF influence les analyses du FMI et de la Banque mondiale, leurs conseils de politique économique ainsi que certaines décisions de financement. Il est également utilisé comme référence par les créanciers et d’autres acteurs qui cherchent à apprécier les risques liés à l’endettement des pays concernés.
En révisant ce cadre, les deux institutions cherchent ainsi à adapter leur lecture de la dette à un environnement devenu plus complexe ; davantage de dette intérieure, des créanciers et instruments plus diversifiés, des coûts de financement élevés et des besoins croissants d’investissement. La réforme ne supprime pas les contraintes auxquelles sont confrontés les pays à faible revenu. Elle vise surtout à disposer d’un instrument d’évaluation plus détaillé pour distinguer les situations de tension, mesurer les marges de manœuvre disponibles et mieux intégrer les investissements nécessaires au développement dans l’analyse de la soutenabilité de la dette.