15 ans
C’est un anniversaire qui appellerait des discours, des défilés, peut-être un feu d’artifice… Mais à Juba, il n’y a rien eu. Aucune cérémonie organisée. Officiellement, ça coûte trop cher. Officieusement, on se demande ce qu’il y aurait à célébrer.
Souvenons-nous. 2011. Un référendum plébiscité à presque 99%. Un peuple qui vote sa liberté après des décennies de guerre contre Khartoum. Le monde applaudit. La nation la plus jeune d’Afrique est née dans l’enthousiasme, portée par l’idée simple qu’un peuple libéré de son bourreau du Nord allait enfin respirer. Il a fallu deux ans pour que ça tourne au vinaigre. Guerre civile. Salva Kiir contre Riek Machar. Des centaines de milliers de morts. Un pays scindé non plus par une frontière avec le Soudan, mais par ses propres lignes de fracture internes.
Alors aujourd’hui, pas de tribune officielle. Pas de tribune du tout, en fait. Le gouvernement Kiir a renoncé aux grandes cérémonies depuis plusieurs années déjà. Trop chères. Priorités ailleurs, dit-on.
Priorités ailleurs. Ce mot-là mérite qu’on s’y arrête. Quelles priorités, exactement ? Celles d’un pays qui ne parvient toujours pas à organiser des élections crédibles 15 ans après son indépendance ? Celles d’une économie pétrolière qui devrait faire du Soudan du Sud un pays riche et qui en fait un pays exsangue ? Celles d’une élite politique qui a substitué au projet national une gestion de la rente et des rivalités claniques ?
On ne fête pas ce qu’on n’a pas construit.
Et c’est bien là le drame.
L’indépendance n’était pas une fin en soi. Elle était censée être un commencement. Un point de départ vers un État fonctionnel, des institutions, une identité collective au-delà du seul soulagement de ne plus être sous la coupe de Khartoum. 15 ans plus tard, le Soudan du Sud n’a pas construit d’État. Il a juste changé de maître de cérémonie. Les Sud-Soudanais qui ont voté en 2011 avaient un rêve précis. Ne plus être des citoyens de seconde zone dans un pays qui les méprisait. Ils ont obtenu un pays à eux. Ils n’ont pas obtenu un pays qui marche. C’est le paradoxe de toutes ces indépendances africaines tardives, obtenues à l’arraché, dans le sang et les négociations interminables.
La libération d’un joug extérieur ne garantit rien contre l’échec intérieur. Le Sud-Soudan en est la démonstration la plus cruelle du continent. Pas la seule. La plus cruelle. Alors ce 9 juillet, pas de drapeaux. Pas de discours. Juste un silence gouvernemental qui, à sa manière, en dit plus long que n’importe quelle allocution présidentielle.
Un pays qui n’ose pas se regarder dans le miroir de sa propre histoire. 15 ans. Et toujours pas de flamme.