Les espaces maritimes africains face au défi de la gouvernance et du développement
Réunis lors d’un panel organisé dans le cadre de la 3e édition de l’African Maritime Symposium, experts, juristes et responsables institutionnels ont dressé un constat sans détour : l’Afrique dispose d’un potentiel maritime considérable, mais peine encore à transformer ses stratégies en réalisations concrètes. Autour de cette réflexion, plusieurs voix ont marqué les échanges, notamment celles de Diénaba Beye, d’Abdelmalek Faraj et de Georges Mba Asseko.
Repenser la mer comme espace fondateur
Pour Georges Mba Asseko, ancien responsable de la Division de l’économie bleue à la Commission de l’Union africaine, la réflexion sur les espaces maritimes africains doit d’abord s’inscrire dans une lecture historique. Selon lui, les mers, fleuves et océans ont toujours constitué des vecteurs de circulation, d’échanges et de connexion entre les peuples.
Il a regretté que de nombreux États africains aient progressivement « tourné le dos à la mer » après les indépendances, malgré le rôle historique des routes maritimes et fluviales dans la structuration du continent. « Nous devons revenir aux fondamentaux », a-t-il plaidé, estimant que les espaces maritimes doivent redevenir le socle des stratégies de développement africaines.
L’intervenant gabonais a rappelé que l’Afrique dispose d’atouts majeurs, notamment une vaste façade maritime, une position stratégique sur les principales routes commerciales mondiales et plus d’une centaine de ports, dont près de 45 jouent déjà un rôle important dans les échanges internationaux.
Pourtant, malgré ce potentiel, il a souligné le décalage persistant entre les ambitions affichées et leur concrétisation. « L’Afrique est très forte pour développer des stratégies et des plans d’action, mais la vraie question est celle du passage à l’action », a-t-il observé.
Georges Mba Asseko a rappelé l’existence de plusieurs cadres continentaux élaborés par l’Union africaine, notamment la Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans à l’horizon 2050, la Stratégie africaine de l’économie bleue ainsi que l’Accord de Lomé consacré à la sécurité maritime et au développement.
Mais selon lui, ces instruments souffrent d’un déficit majeur : l’absence de mécanismes opérationnels de mise en œuvre et de financement. L’ancien responsable continental a particulièrement insisté sur le faible niveau d’appropriation politique de ces dispositifs. Dix ans après l’adoption de l’Accord de Lomé, le nombre de ratifications reste limité, ce qu’il considère comme le symptôme d’un manque d’engagement collectif.
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Au-delà des textes, il a également pointé les insuffisances en matière de capital humain et de coopération intra-africaine. Selon lui, les pays du continent continuent de travailler de manière fragmentée, sans mutualiser suffisamment leurs expertises.
Il a appelé à la construction d’une véritable voix « africaine » sur les questions maritimes, estimant que le continent ne pourra peser dans les nouvelles recompositions géopolitiques qu’à condition de parler d’une seule voix.
Le droit de la mer comme cadre structurant
De son côté, Diénaba Beye, juriste spécialisée dans le droit international, a replacé les débats dans le cadre du droit international maritime. La juriste sénégalaise a rappelé que la Convention des Nations unies sur le droit de la mer constitue aujourd’hui la « constitution » des espaces maritimes.
Son intervention a porté sur la définition des différents espaces maritimes, eaux intérieures, mer territoriale, zones économiques exclusives, ainsi que sur les mécanismes juridiques encadrant leur exploitation et leur préservation.
Elle a également mis en avant l’importance du nouvel accord international relatif à la biodiversité marine dans les zones situées au-delà des juridictions nationales, connu sous l’acronyme BBNJ. Ce texte vise notamment à renforcer la conservation et l’utilisation durable des ressources marines en haute mer.
La juriste a aussi rappelé l’importance de l’avis rendu en 2015 par le Tribunal international du droit de la mer concernant la pêche illicite, non déclarée et non réglementée. Selon elle, cet avis reste encore insuffisamment valorisé sur le continent alors qu’il constitue un outil juridique important pour renforcer la gouvernance maritime africaine.
Les échanges ont également mis en évidence les opportunités économiques liées à l’économie bleue. Abdelmalek Faraj, expert à la Banque mondiale, a insisté sur le fait que l’Afrique se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son développement, dans un contexte marqué par la reconfiguration des chaînes de valeur mondiales et les tensions géopolitiques internationales.
Pour l’expert marocain, les secteurs maritimes représentent un levier stratégique incontournable pour accompagner la transformation économique du continent. Il a notamment cité la pêche, l’aquaculture, les infrastructures portuaires, les corridors maritimes, le tourisme côtier ou encore les activités de transformation industrielle liées aux ressources halieutiques.
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Cependant, il a souligné que l’économie bleue ne peut être pensée comme une juxtaposition de secteurs isolés. Selon lui, elle doit être abordée dans une logique systémique, intégrant l’ensemble des chaînes de valeur et les interactions entre les différents domaines d’activité.
Gouvernance, financement et information : les trois défis majeurs
Au cœur des discussions, trois enjeux sont revenus de manière récurrente : la gouvernance, le financement et l’accès à l’information. Abdelmalek Faraj a estimé que les modèles actuels de gestion restent trop centrés sur l’administration des ressources plutôt que sur leur valorisation économique. Il a plaidé pour une approche davantage orientée vers la création de valeur, l’emploi et l’optimisation des chaînes économiques maritimes.
Sur le plan financier, il a mis en évidence un paradoxe : alors que les projets liés à l’économie bleue peinent à trouver des financements, de nombreux investisseurs disposent pourtant de capitaux mais manquent de visibilité sur les projets disponibles et sur les risques associés.
Selon lui, les États africains doivent jouer un rôle d’intermédiation afin de faciliter la connexion entre investisseurs et porteurs de projets, tout en améliorant l’environnement économique et réglementaire des investissements maritimes.
Mais c’est surtout la question de la connaissance et de la donnée scientifique qui a occupé une place centrale dans son intervention. L’expert a regretté que les informations relatives aux ressources marines restent souvent peu accessibles aux opérateurs économiques et aux investisseurs.
Il a appelé à démocratiser l’accès aux données scientifiques et à renforcer les capacités de recherche, estimant que la maîtrise de l’information constitue désormais un facteur clé de compétitivité dans l’économie bleue mondiale.
Au fil des échanges, un consensus s’est dégagé : l’Afrique maritime possède un potentiel immense mais encore largement sous-exploité. Entre fragmentation institutionnelle, faiblesse des mécanismes de financement, déficit de formation spécialisée et manque de coordination continentale, les défis restent nombreux.
Toutefois, les intervenants ont également insisté sur les opportunités considérables qu’offre l’économie bleue dans un contexte mondial en mutation. Pour Georges Mba Asseko, la mer doit redevenir « le lien des peuples et l’espace de développement » du continent. Cette ambition nécessitera, selon les participants, une gouvernance plus cohérente, une meilleure coopération africaine et une capacité accrue à transformer les stratégies en politiques concrètes.