Retrouvailles
Mercredi soir, au château de Windsor, le roi Charles III recevait en grande pompe le président nigérian. Une première depuis 37 ans. Le souverain a glissé une subordonnée relative dans son discours de banquet. « Des chapitres de notre histoire commune qui, je le sais, ont laissé des traces douloureuses. » La phrase était préparée, placée, calibrée. Elle a été notée, saluée, archivée. Puis le dîner a continué.
C’est peut-être ça, le vrai sujet de cette visite d’État, la première depuis Babangida en 1989. Non pas ce qu’elle inaugure, mais ce qu’elle perfectionne.
La capacité britannique à intégrer la repentance dans le protocole sans en modifier la substance. 42 coups de canon, procession en calèche, revue des troupes… Le faste impérial intact, et dans un coin du discours, une subordonnée relative pour solder le contentieux historique. Le tout dans un château dont chaque pierre a été financée, en partie, par ce qu’on n’appelle plus colonisation mais « histoire commune ».
Tinubu était là, dans ce décor-là, et il a choisi d’y être. Tinubu savait où il mettait les pieds. C’est même probablement pour ça qu’il y est allé. Le Nigeria est frappé depuis lundi par des attentats à Maiduguri, 23 morts, une insurrection terroriste qui dure depuis 2009 et que Washington qualifie de « génocide » anti-chrétien.
Tinubu avait besoin de Londres. Londres avait besoin de Tinubu pour le gaz, pour les ports, pour montrer que le Commonwealth peut encore ressembler à quelque chose. Le partenariat stratégique signé en novembre 2024 existe. Il a un nom, des annexes, des photos. Les « traces douloureuses » n’y figurent pas en annexe.
On ne convoque pas Badenoch et Itoje au même banquet par hasard. Quelqu’un a fait la liste. Kemi Badenoch, cheffe de l’opposition conservatrice et d’origine nigériane, était à table, elle qui critique publiquement le Nigeria sur la corruption et la violence chaque fois qu’une caméra se présente. Maro Itoje, Christine Ohuruogu, Kate et Tolu Coker. La Nigéria-sphère britannique était convoquée pour attester que tout va bien entre les deux pays, que le pont est vivant, que l’histoire est digérée.
Et jeudi, la première dame nigériane (pasteure chrétienne) prêchait au palais de Lambeth, pendant que son mari serrait la main de Starmer. Le symbole a été travaillé dans ses moindres détails.
Les 420 millions de livres réclamés par un tribunal nigérian pour les mineurs tués en 1949 par les autorités coloniales n’était pas au programme. Les règles migratoires que Starmer n’a pas assouplies pour la diaspora ? Un sujet du lendemain, peut-être, ou du surlendemain.
Windsor était réservé à autre chose : à la version de l’histoire que les deux gouvernements peuvent se raconter sans interrompre le service. Charles III a dit « traces douloureuses ». Le mot réparations n’a pas été prononcé. Ce n’est pas un oubli.