Le Maroc produit assez de dattes. Première nouvelle. Sur les étals, les vendeurs crient au scandale, selon eux les chiffres ont été gonflés, la production est loin d’être suffisante. Alors en un coup d’œil, et malgré les interdictions d’importation sauvage, les étals se remplissent de dattes importées, de Tunisie, d’Algérie, d’Égypte ou des Émirats. Mais si le pays a ses propres palmeraies, pourquoi importer ? Les raisons sont nombreuses… Immersion dans la mafia des dattes.

Avatar de Sabrina El Faiz

Temps de lecture :

A
A
A
A
A

Bienvenue à Derb Mila, Casablanca, veille de Ramadan. Les camions arrivent les uns après les autres, les cartons de dattes s’empilent. Une odeur sucrée flotte dans l’air et les voix des marchands commencent à résonner. Il y a vraiment de tout, des dattes locales, fières de leurs palmeraies du Sud, et celles qui viennent d’ailleurs, réemballées, parfois depuis des invendus européens.

Les prix grimpent parfois jusqu’à 15 dirhams de plus que l’année passée. Alors la tentation de prendre du moins cher, pas moins bon, mais pas non plus Made in Morocco, est grande. Bouazza Kherrati, président de la Fédération marocaine des droits du consommateur, explique que « Les consommateurs n’ont aucun moyen de vérifier l’origine réelle des dattes. C’est aux autorités de jouer leur rôle ». Entre étals colorés et cartons empilés, on comprend très vite pourquoi le Maroc importe encore, la production locale ne suffit pas à couvrir cette frénésie ramadanesque. La dépendance aux dattes étrangères est clairement visible.

Vidéo © Ayoub Jouadi/LeBrief

Volumes importés VS production locale

Le Maroc produit des dattes. Enfin… « produit » est un grand mot, surtout quand on voit ce qui arrive chaque Ramadan sur les étals. Officiellement, la production locale dépasse les 160.000 tonnes cette année, une belle progression par rapport aux années précédentes. Sauf que, malgré cette hausse, le pays continue d’importer des volumes massifs, souvent proches de 100.000 tonnes, histoire de ne pas rater le pic de consommation. Selon un vendeur sur place, les chiffres ont été gonflés. Rien ne le prouve, mais lui et ses confrères le constatent directement, de la palmeraie aux marchés de gros.

Pour comprendre, il faut remonter dans le temps. Les grandes palmeraies du Sud ont été sévèrement touchées par la maladie Bayoud, dans les années 80-90. Une maladie parasitaire impitoyable, sans traitement connu, qui a décimé les plantations et laissé le secteur à l’abandon. Le ministère de l’Agriculture ne s’en est pas occupé pendant des décennies, laissant les palmeraies dépérir et les producteurs sans solution. Ce n’est qu’avec le Plan Maroc Vert que les investissements ont repris, doucement, permettant à certaines zones de se relever. Mais dix, vingt ans plus tard, la production reste encore en reconstruction.

« Le Maroc est producteur, mais il n’arrive pas à satisfaire la demande intérieure parce que le secteur a été ignoré. Les palmeraies touchées par le Bayoud ont été marginalisées », explique le défenseur du consommateur à LeBrief. Donc la production locale seule ne peut pas suivre la frénésie du mois de Ramadan.

Les importations deviennent alors un complément indispensable. Un vrai paradoxe puisque le Maroc est l’un des rares pays arabes à importer autant de dattes alors qu’il en produit. La Tunisie, l’Algérie, l’Égypte, l’Arabie Saoudite et les Émirats fournissent la majorité des volumes. Cette année, des restrictions ont même été imposées : l’importation de Tunisie et d’Algérie nécessite désormais un agrément officiel et beaucoup d’entreprises étrangères ne l’ont pas encore obtenu. « Le vrai problème, c’est qu’avant de lancer l’agrément, certains commerçants étaient au courant des mois à l’avance, ils ont donc fait leurs stocks sans rien dire aux autres », explique un vendeur de dattes à LeBrief. 

On entend beaucoup d’histoires de contournements, les dattes algériennes partaient parfois en Tunisie pour être reconditionnées et envoyées au Maroc. Le consommateur ne peut certainement pas vérifier tout ça.

Mais attention, avec cette offre abondante, la traçabilité est quasi impossible. « Les invendus étrangers arrivent dès juin d’Europe, réemballés et exposés au Maroc. Les étiquettes peuvent être falsifiées, le consommateur n’a aucun moyen de vérifier l’origine ou la qualité réelle », s’insurge Kherrati.

Ramadan et inflation : ce que l’on paie sans le savoir

Il faut dire que la production locale est encore fragile, les investissements sont encore trop récents et le secteur a dû faire face aux aléas climatiques. Même si la quantité produite augmente chaque année, les pics de consommation du Ramadan, eux, restent imprévisibles.

Pour Kherrati, il ne s’agit pas d’un scandale sanitaire. Les analyses menées par la Fédération marocaine des droits du consommateur sur les dattes importées en 2022 n’ont détecté aucune anomalie. Mais le consommateur a le droit de savoir d’où proviennent les denrées qu’il achète et consomme.

Pays fournisseurs et circuit des importations

Si vous croyez que le Maroc importe des dattes juste pour faire joli sur les étals, détrompez-vous. Chaque année, c’est un ballet international. La Tunisie, l’Algérie, l’Égypte, l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis… voilà pour les principaux fournisseurs. Chaque pays a sa particularité, ses variétés, son style. Mais depuis décembre 2025, l’importation sans agrément est interdite. Beaucoup n’ont pas ce papier, donc certaines cargaisons restent bloquées. Mais ça n’empêche pas certaines manœuvres pour contourner le système.

Interdiction ou simple tour de vis ?

La rumeur a circulé très vite. « Le Maroc a interdit l’importation des dattes algériennes et tunisiennes ». Une phrase simple, mais fausse. En réalité, il n’y a jamais eu de fermeture totale des frontières aux dattes. Ce qui a changé, c’est la règle. Concrètement, le Maroc a opté pour un encadrement renforcé des importations, en imposant une autorisation préalable délivrée par les autorités compétentes, notamment le ministère de l’Industrie et du Commerce. Sans cet agrément, aucune cargaison ne peut entrer légalement sur le territoire. Ce n’est donc pas un stop, mais un filtre. Un filtre administratif qui vise à réguler les volumes et à éviter un afflux massif de dattes étrangères à un moment où la production nationale progresse.

Pourquoi maintenant ? Parce que le timing n’est jamais innocent, à l’approche du mois de Ramadan, la consommation explose, les importateurs anticipent, stockent, parfois surstockent. Les autorités, elles, cherchent à éviter ce scénario de tonnes de dattes importées, des prix tirés vers le bas après le mois sacré et des producteurs locaux laissés avec leurs stocks sur les bras.

Il s’agit donc d’une protection de la production nationale, notamment après les investissements ces dernières années dans les palmeraies. Pour autant, le marché ne s’est pas figé. Les dattes étrangères continuent d’arriver, mais de façon plus encadrée. Certains importateurs s’adaptent, d’autres contournent, comme toujours !

Le circuit des dattes importées est un gouffre sans fin, une « mafia » comme le dit un des vendeurs qui connaît bien le circuit. Prenons l’exemple des dattes algériennes. Certaines passent par la Tunisie pour être reconditionnées et étiquetées tunisiennes, juste pour pouvoir entrer au Maroc. « Les services devraient vérifier l’origine, car les étiquettes sont falsifiables », explique Bouazza Kherrati. Et effectivement, cette vérification est plus facile à dire qu’à faire.

Les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite fournissent surtout des dattes de type Safawi ou dattes Ajwa (surnommées « dattes sacrées », ce sont des fruits de Médine en Arabie Saoudite) variétés très prisées pour leur goût et leur apparence uniforme. Ces dattes ont une image de prestige et se vendent plus cher que les dattes locales.

Et puis, il y a l’Europe. Chaque année, des invendus de Tunisie ou d’Algérie, restés sur les étals des supermarchés européens, trouvent un deuxième souffle au Maroc. Dès le mois de juin, ces dattes sont réemballées et réintroduites sur le marché local. Les cartons changent d’étiquette, parfois de couleur, et repartent pour un second tour. Ceci dit, certaines viennent directement de la source et arrivent juteuses et brillantes sur nos étals. En supermarchés, la Deglet Nour est la plus répandue. Peu chère, très abordable, elle se consomme tout au long de l’année, sans occasion particulière.

Selon Kherrati, les importateurs marocains font aussi partie de la machine. « Ils cherchent le moins cher possible et revendent ensuite à leurs concitoyens. Les produits chinois de mauvaise qualité finissent souvent ici alors que les mêmes produits sont vendus correctement en Europe ». Le consommateur est donc pris entre deux feux : prix attractif, mais incertitude sur l’origine et la qualité.

Les importations sont une nécessité logistique et commerciale, mais deviennent un jeu de cache-cache pour déterminer l’origine réelle des dattes. Délicieusement compliqué.

Bien lire une étiquette de dattes

dattes tunisie al kanz
Etiquette de dattes tunisiennes c Al Kanz

Au moment d’acheter ses dattes, surtout à l’approche du mois de Ramadan, l’étiquette est votre meilleure alliée. Encore faut-il savoir la décrypter.

1. L’origine : locale ou importée ?

La première information à repérer est le pays d’origine. Une datte issue du Maroc mentionnera une région comme Tafilalet, Errachidia ou Zagora. Si l’origine n’est pas clairement indiquée, méfiance. L’étiquetage doit obligatoirement mentionner le pays de production.

2. La variété, un indice sur le goût

L’étiquette doit préciser la variété : Mejhoul, Boufeggous, Jihel… Cette mention donne déjà une idée de la texture (fondante ou sèche) et du niveau de sucre. Une absence de variété peut indiquer un mélange ou une qualité plus standard.

3. La catégorie et le calibre

Certaines boîtes indiquent une catégorie (Extra, Catégorie I, II). Cela correspond à l’aspect visuel : homogénéité, taille, absence de défauts. Le calibre (taille des fruits) peut aussi être précisé, notamment pour les dattes premium destinées aux plateaux cadeaux.

4. La date de conditionnement et la DDM

Vérifiez la date de conditionnement et la Date de Durabilité Minimale (DDM). Plus la datte est récente, meilleure sera sa texture. Une datte trop ancienne peut devenir sèche ou cristalliser en surface.

5. Les ingrédients : attention aux ajouts

Une datte nature ne doit contenir… que des dattes. Si vous voyez du sirop de glucose ou des conservateurs, il s’agit d’un produit transformé ou réhydraté. Pour un choix authentique, privilégiez une composition simple.

6. Le conditionneur et les certifications

Le nom de l’entreprise qui conditionne le produit doit figurer clairement. Certaines marques affichent des labels de qualité ou de certification sanitaire, gage de traçabilité.

Spéculation pré-Ramadan

Chaque année, à l’approche du mois de Ramadan, les prix des dattes deviennent un petit spectacle en soi. Les cartons s’empilent et les chiffres s’envolent. Quelle chorégraphie ! Les prix montent vite, avant même que le jeûne ne commence. Les consommateurs s’y attendent, mais c’est toujours un peu frustrant, une variété qui valait 30 dirhams le kilo le mois précédent peut soudain grimper à 40 voire 45 dirhams, simplement parce que la demande explose.

« La hausse des prix n’est pas toujours liée à la production. Il y a une vraie spéculation pré-Ramadan. Les importateurs anticipent la demande, stockent. Le marché réagit à la demande ». Pour la faire courte, plus tout le monde se rue sur un même produit au même moment, plus il y a augmentation des prix.

Mais attention, la spéculation ne se limite pas aux variétés de luxe. Même les dattes classiques participent à cette inflation saisonnière. Il n’y a que les dattes dites entrée de gamme, généralement vendues en supermarché, qui ne bougent pas en termes de prix.

L’application des prix est aussi liée aux contraintes administratives. Cette année, l’importation de Tunisie et d’Algérie nécessitant un agrément officiel, certaines cargaisons se font plus rares, ce qui pousse les prix encore plus haut.
Demande élevée, offre limitée et étiquettes douteuses. Le consommateur ne sait plus trop à quoi s’en tenir, mais il achète quand même.

Par ailleurs, le commerçant que nous avons rencontré nous explique que l’augmentation des prix est aussi dûe à un problème que les gens ne voient pas. « Vu qu’on ne savait pas qu’un agrément interdirait certaines importations, on a passé nos commandes. Depuis décembre, elles sont bloquées au port, et nous devons payer entre 2.600 et 2.800 dirhams par jour pour le conteneur, afin de garder notre stock, sans pouvoir l’utiliser ! ». Cela engendre invariablement une hausse dans le prix final des dattes vendues actuellement sur les étals.

Impact sur les producteurs nationaux

Si vous pensiez que les producteurs de dattes se frottaient les mains à l’arrivée du mois de Ramadan, détrompez-vous. La réalité est un peu plus compliquée. Même avec la reprise du secteur après les années noires de la maladie Bayoud, les palmeraies locales peinent encore à suivre la demande. Les investissements issus du Plan Maroc Vert ont redonné vie à certaines plantations, mais la quantité produite reste insuffisante pour couvrir tous les besoins du marché.

Les producteurs locaux se retrouvent donc en concurrence directe avec les dattes importées, parfois moins chères, parfois mieux présentées, et souvent perçues comme plus « prestigieuses ». Les producteurs marocains travaillent dur, mais chaque cargaison importée qui arrive réemballée ou étiquetée différemment fait un peu d’ombre à leurs efforts.

La traçabilité devient alors un objectif socio-économique. Quand un consommateur choisit un kilo de dattes au marché ou au supermarché, il ne sait pas toujours d’où elles viennent. Certaines dattes algériennes ou tunisiennes ont été reconditionnées pour passer les frontières, d’autres proviennent d’invendus européens.

Cette situation a plusieurs conséquences pour les producteurs nationaux. D’abord, la pression sur les prix, puisque face à des dattes importées souvent vendues moins cher ou présentées comme plus attractives, les producteurs locaux doivent choisir entre réduire leur marge ou risquer de voir leur stock invendu. Ensuite, la perception du consommateur qui, malgré la qualité des dattes marocaines, se tourne souvent vers les produits étrangers, influencé par l’image, la présentation et parfois la méfiance envers les variétés locales. Enfin, la planification de la production devient complexe : comment savoir quelle quantité produire si le marché est saturé par des importations variables et difficiles à tracer ?

En attendant, le consommateur se retrouve au cœur de ce jeu d’équilibre. Il peut choisir la qualité, le prix ou la provenance supposée, mais jamais avec certitude. Entre dattes locales charnues, dattes importées réemballées et spéculation sur les prix, la table du mois de Ramadan devient un reflet du marché international dans lequel nous vivons tous.

Tous les goûts sont dans la nature… marocaine

Dès que le mois sacré de Ramadan approche, les Marocains savent exactement ce qu’ils aiment, et surtout ce qu’ils vont chercher sur les étals. Les dattes marocaines, comme le fameux Mejhoul, ont une réputation qui traverse les générations. Charmeuses, charnues, fondantes… elles sont un symbole de terroir, un clin d’œil aux grandes palmeraies du Sud. Un parfum intense, une douceur naturelle qui ne se compare pas, et cette texture moelleuse qui fond sur la langue. Cultivée notamment dans la vallée du Tafilalet, elle s’exporte dans le monde entier et trône sur les tables de Ramadan lorsqu’on reçoit des invités. Après cette icône se cache un éventail de variétés locales d’une richesse remarquable.

Prenons la Boufeggous, souvent surnommée « la datte dorée ». Plus petite que la Mejhoul, elle séduit par sa texture souple et son équilibre subtil entre douceur et légère note miellée. Très appréciée dans les foyers marocains, elle est souvent consommée au quotidien, moins ostentatoire mais bien ancrée dans les habitudes.

La Jihel, elle, est plus sèche, plus ferme, elle plaît à ceux qui recherchent une mâche prononcée et un goût franc. Elle se conserve longtemps et accompagne volontiers le thé ou les collations.

Il y a aussi la Bouskri, reconnaissable à sa couleur plus claire et à sa chair généreuse. Moins connue à l’international, elle reste prisée pour son parfum délicat et sa douceur modérée. Elle attire les amateurs de dattes moins sucrées.

La Aziza Bouzid offre, quant à elle, une texture plus tendre et un goût finement sucré. Elle incarne une certaine délicatesse, souvent recherchée pour des présentations soignées ou des plateaux traditionnels.

Dans les oasis du Sud-Est, notamment autour d’Errachidia et de Zagora, la diversité variétale est impressionnante. Certaines dattes sont très moelleuses, d’autres sont plus fibreuses, idéales pour la transformation en pâte de datte ou pour la pâtisserie traditionnelle. Les nuances de couleur vont du brun clair doré au brun très foncé, presque chocolat.

Cette diversité parle de nos terroirs, des microclimats, des savoir-faire agricoles transmis de génération en génération. Chaque variété répond à des usages précis : consommation fraîche, séchage, farce aux amandes, préparation de gâteaux ou simple dégustation avec un verre de lait.

Au fond, la vraie force du Maroc n’est pas d’avoir « la meilleure datte », mais d’en avoir des dizaines, chacune avec son caractère… bien trempé !

pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire