Yennayer : aux racines d’un Nouvel An amazigh, 3.000 ans d’Histoire ?
Chaque 12, 13 ou 14 janvier, selon les régions d’Afrique du Nord, les familles célèbrent Yennayer, le Nouvel An amazigh. Au Maroc, cette fête a gagné une belle visibilité depuis qu’elle est devenue jour férié officiel en 2023. Et bien avant les législations modernes se trouvent les civilisations d’Afrique du Nord pré-romaine.
Allons à la conquête de 3.000 ans d’Histoire…
Le calendrier amazigh, utilisé encore aujourd’hui dans certaines zones rurales, est avant tout un calendrier agraire. Il découpe l’année en fonction des saisons et des besoins des champs. Son origine exacte n’est pas documentée par des sources écrites anciennes, mais les spécialistes s’accordent sur son ancrage profond dans les sociétés libyques et numides. L’idée de faire correspondre son année zéro à 950 av. J.-C., c’est-à-dire à l’intronisation du pharaon Sheshonq Ier, est une construction contemporaine portée par les mouvements amazighs dans les années 1970-1980. Ce choix a permis de fixer une référence et de donner une cohérence symbolique à un calendrier longtemps transmis oralement.
Aujourd’hui encore, cette date continue de susciter des débats parmi les historiens, mais elle n’enlève rien à la richesse des pratiques qui ont survécu aux siècles, entre rites de protection, repas communautaires et croyances rurales autour de l’abondance et de la fertilité.
Entre cycles agricoles et croyances
Avant d’être un marqueur identitaire, Yennayer était un moment de transition dans le monde paysan. Il signalait le passage d’une année agricole à la suivante. Les traditions observées dans le Rif, le Moyen Atlas, le Souss ou encore l’Anti-Atlas décrivent toutes l’ouverture de l’année sous de bons auspices, le fait d’attirer la chance, protéger la famille et espérer de bonnes récoltes.
Ce lien avec la terre explique la présence de gestes symboliques comme le fait de garder une poignée de graines de l’année précédente pour assurer la fertilité des champs, verser quelques gouttes d’huile ou de beurre sur les seuils des maisons, bénir les animaux et les outils agricoles, éviter les querelles et tout acte considéré comme porteur de malchance…
Dans plusieurs villages, on demandait aux enfants de ne pas sortir seuls dans la soirée pour éviter les « mauvaises rencontres », un héritage de croyances populaires plus anciennes. D’autres familles interdisaient de prêter quoi que ce soit le jour de Yennayer, convaincues que cela attirerait la pauvreté tout au long de l’année.
Au Maroc, Yennayer est indissociable de la table. Les plats varient selon les régions, mais l’idée reste la même, partager un repas qui symbolise l’abondance, la fertilité et les récoltes à venir. Dans de nombreuses familles, c’est le couscous qui occupe la place centrale, avec davantage de légumes que d’habitude, une manière de montrer que la nouvelle année commence sous le signe de la générosité.
Dans certaines régions du Souss et du Haut-Atlas, on cache une fève ou une amande dans le couscous. Celui qui la trouve serait promis à une année chanceuse. Un jeu souvent attendu par les enfants.
Les familles qui le peuvent ajoutent du poulet ou de la viande. D’autres préparent des plats propres à leur terroir comme le berkoukes, tagoulla, iksou, ou des galettes de semoule (harcha) consommées au petit matin. Dans certaines maisons, on offre même un premier repas symbolique aux animaux, manière de les associer à la nouvelle année agricole.
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Même si les modes de vie ont changé, la volonté d’ouvrir l’année autour d’une table demeure l’un des aspects les plus heureux de Yennayer.
Les pratiques liées à Yennayer diffèrent d’une région à l’autre. Dans le Rif, les familles préparent des plats principalement à base de céréales et organisent des veillées. Dans le Souss, les enfants reçoivent parfois de petits cadeaux ou des fruits secs. Dans le Moyen Atlas, on célèbre davantage les rites de passage avec certains parents qui coupent une mèche de cheveux des plus jeunes pour marquer leur croissance. Dans d’autres régions, on achète quelque chose de neuf, un vêtement ou un objet utile, pour ouvrir l’année avec une intention positive.
Ces coutumes n’ont pas de codification religieuse. Elles relèvent d’un ensemble de pratiques rurales centrées sur l’idée d’abondance, d’équilibre et de protection du foyer.
Le passage d’une fête familiale à un marqueur identitaire
Si Yennayer a longtemps été une fête familiale, limitée à certaines régions du Maroc, elle s’est progressivement imposée dans l’espace national. Plusieurs facteurs ont contribué à cette évolution.
D’abord, l’affirmation culturelle amazighe à partir des années 1980-1990, portée par des associations, des groupes d’intellectuels et des artistes. Ensuite, la reconnaissance officielle de la langue amazighe dans la Constitution de 2011, qui a installé un cadre institutionnel propice à la valorisation culturelle. Enfin, la décision de 2023 de faire de Yennayer un jour férié national.
Cette officialisation n’a pas transformé la fête, mais elle lui a donné une visibilité inédite. Dans les écoles, les administrations ou les médias, Yennayer est désormais évoqué comme un moment important du calendrier, au même titre que d’autres fêtes nationales.
Au-delà du Maroc, Yennayer est célébré dans la majorité des pays d’Afrique du Nord, Algérie, Tunisie, Libye, ainsi qu’au sein des diasporas. Les dates diffèrent légèrement selon les régions, tout comme les traditions culinaires, mais le principe reste le même.
En Algérie, Yennayer est férié depuis 2018. En Tunisie et en Libye, la fête reste majoritairement culturelle et familiale. Dans les communautés berbères du Siwa en Egypte, une forme locale de célébration existe également, même si elle porte d’autres noms.
Entre histoire, symboles et débats

L’intérêt grandissant pour Yennayer s’accompagne évidemment de discussions sur ses origines. La date de 950 av. J.-C. est largement utilisée pour fixer l’année amazighe, mais elle n’est pas validée par des sources pharaoniques. Elle est seulement un repère choisi pour donner une cohérence à un calendrier dont les versions diffèrent selon les régions.
Pour certains historiens, l’explication la plus simple reste que Yennayer est la survivance d’un ancien calendrier agraire pré-romain, adapté ensuite à l’année julienne puis aux pratiques locales. Le lien avec l’Egypte antique relève davantage d’un symbole identitaire que d’une vérité historique franchement établie.
Aujourd’hui, Yennayer est plus présent que jamais, entre Histoire et modernité. Les familles urbaines perpétuent les plats et les gestes transmis par leurs parents ou grands-parents, tandis que les écoles organisent des activités pour évoquer la culture amazighe. Dans plusieurs villes, des associations proposent des spectacles, des conférences ou des célébrations collectives.
Cette fête rappelle la diversité du Maroc et les traces bien vivantes d’un passé agricole millénaire.
