Le chlorure de potassium (KCl) a dégénéré en pharmagate. Au Parlement, accusations d’attribution suspecte d’un marché, demandes de commission d’enquête et mécontentements. Et si on parlait du vrai problème ? Un système pharmaceutique fragile, avec des industries locales à moitié exploitées, des importations qui crèvent la balance commerciale, des règles d’attribution et d’autorisation qui laissent trop de zones d’ombre… Bref, la pénurie est-elle la porte ouverte à toutes les dérives ? Pourquoi importer ce qu’on pourrait produire ?

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On a roulé le tambour, allumé les caméras et convoqué la commission parlementaire. Mais les réponses ne règlent rien, au contraire, elles posent la question fatidique. Qu’en est-il de la souveraineté sanitaire du pays ? Le pharmagate du chlorure de potassium, le KCl, a mis le projecteur sur ce que beaucoup dénoncent depuis des années, à savoir un secteur pharmaceutique qui ne produit pas forcément tout ce qu’il pourrait. La réunion d’urgence du 19 novembre n’a pas tant clos le dossier. Elle a juste ouvert une énumération de questions et une enquête bien bien sombre !

Par exemple, ce fameux KCl d’où tout est parti. C’est un produit tout à fait banal à première vue, indispensable en réanimation, anesthésie et chirurgie. Mais dès qu’une ligne de production d’un fabricant local s’arrête pour travaux, ce « petit » affole l’industrie. Eh bien oui, il est vital ! Voilà pourquoi des stocks de secours sont à garder, pour le fameux « on ne sait jamais » que toute maman marocaine a dans son champ lexical.

L’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé (AMMPS) et le ministère expliquent qu’ils ont activé des mécanismes d’urgence (Autorisation temporaire d’utilisation (ATU) et appels d’offres) pour garantir la distribution. Cette controverse a révélé autre chose. Pourquoi recourir à des importations et à des ATU pour un produit qui existe historiquement sur le marché national ?

Pour comprendre, il faut quitter le prurit partisan et revenir aux équations économiques et réglementaires. Première donnée, le Maroc couvre aujourd’hui environ 60% de sa consommation pharmaceutique par la production nationale et reste donc dépendant à hauteur de 40% des importations.

Autre signal au niveau de la balance commerciale du secteur qui montre une tendance de fond à l’élargissement du déficit. La filière exportatrice n’a pas (encore) comblé la voracité des importations, selon l’avis d’avil 2020 du Conseil de la Concurrence. Abdelmajid Belaiche, expert du marché pharmaceutique et ex-DG de l’AMIP, livre la lecture d’un « système » où trois failles cohabitent dans TOUTE la chaîne.

D’abord, la porosité entre les sphères politiques et économiques. « Le fait qu’un homme politique rentre dans le business, c’est un scandale », dit-il, soulignant que la cohabitation des rôles brouille les règles et nourrit la défiance. Un avis largement partagé par les lecteurs de LeBrief, qui ont répondu à la question « Que devrait faire en priorité le Maroc pour stopper les conflits d’intérêts ? ».

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Sondage LeBrief du 24 au 28 novembre 2025. Retrouvez tous nos sondages sur notre newsletter.

Selon les réponses récoltées lors de ce dernier sondage, les Marocains estiment que la priorité est de renforcer les lois et les sanctions, une option choisie par 28,23% des répondants. La demande de transparence totale arrive ensuite avec 25,80%, suivie de près par la création d’une autorité indépendante et réellement puissante (25%). Enfin, 20,97% jugent essentiel d’interdire le cumul de fonctions sensibles.

Ensuite, le mécanisme des autorisations (ATU et l’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM)) souvent conçu pour l’urgence ou l’innovation, devient un coupe-file. Enfin, la politique des prix et des marges favorise parfois l’importation au détriment du producteur national (majors du PFHT pour importateurs, marges rémunératrices). Tous ces points seront détaillés tout au long de ce dossier.

Chronologie des marchés et ATU liés au KCl

Janvier 2025 : lancement d’un appel d’offres national (Direction de l’approvisionnement, ministère de la Santé). Ce marché global d’approvisionnement (plusieurs lots) aurait été lancé en janvier 2025 par la Direction de l’approvisionnement en médicaments et produits de santé (ministère de la Santé). Les comptes-rendus parlementaires et la presse indiquent que cet appel couvrait plusieurs spécialités dont le KCl.

28 mai 2025 : publication du PV d’attribution (fac-similé cité par la presse), attribution d’un lot contenant KCl. Selon ce fac-similé publié et relayé par la presse, SOTHEMA (laboratoire marocain) aurait remporté le lot 119 (dont faisait partie KCl) pour un montant cité d’environ 637.785 dirhams. Le PV d’attribution est daté et publié.

28 mai 2025 : autorisation d’exploitation et reprise de la ligne de production locale (AMMPS / inspections). Lors de la réunion d’urgence au Parlement (19 nov. 2025), le directeur de l’AMMPS a indiqué que l’exploitation de la nouvelle unité (celle qui corrigeait les non-conformités) avait été autorisée le 28 mai 2025, ce qui devait permettre une reprise progressive de la production injectable de KCl.

2024-2025 : usage d’ATU (Autorisation temporaire d’utilisation) dans le secteur, ATU mobilisée pour KCl pendant la pénurie. Les autorités expliquent que, face à une pénurie aiguë (arrêt de ligne pour mise à niveau), l’AMMPS / ministère a délivré des ATU à plusieurs acteurs pour importer des quantités limitées, conformément à la loi 17-04 et au cadre d’urgence. La presse signale une hausse des ATU en 2024 puis un reflux en 2025, dans le dossier KCl l’ATU est citée comme mécanisme d’urgence.

Mi-novembre 2025 (13-19 novembre) : déclarations publiques et montée de la polémique.

13 novembre 2025 : lors de la séance parlementaire consacrée au PLF 2026, Abdellah Bouanou (groupe PJD) accuse le ministère d’avoir confié l’importation du KCl via procédure ATU à un laboratoire lié à un ministre, il évoque aussi notices en chinois sur les ampoules.

14-17 nov. 2025 : le ministère de la Santé publie un communiqué niant tout favoritisme, expliquant la pénurie par l’arrêt temporaire d’une unité locale en travaux et rappelant que les acquisitions se font via appels d’offres, l’AMMPS détaille les mesures (ATU, accompagnement pour remise aux normes).

19 novembre 2025 : réunion d’urgence de la Commission des secteurs sociaux (Chambre des représentants). Le gouvernement convoque la Commission des secteurs sociaux pour clarifier l’affaire. Le ministre de la Santé et le directeur de l’AMMPS sont entendus, ils confirment la chronologie (appel janvier 2025, PV mai 2025, reprise autorisée 28/05/2025, recours à ATU pour pallier pénurie).

Novembre 2025 : entreprises citées et position des intéressés. SOTHEMA, mentionnée dans le PV (lot 119, 637.785 dirhams) comme la société détentrice de l’AMM et attributaire d’un lot.

Déficit commercial et dépendance à l’import

Pour comprendre le pharmagate actuel, il faut remonter loin et regarder les chiffres sur vingt ans. L’industrie pharmaceutique a progressé, mais les importations progressent plus vite, creusant un déséquilibre important, qu’il soit commercial, industriel ou stratégique.

Les chiffres ne mentent pas. Selon le rapport 2021 du Conseil économique, social et environnemental (CESE) les importations marocaines de médicaments ont culminé au début de la décennie, atteignant des niveaux record autour de 2021 (près de 973 millions de dollars selon les séries COMTRADE/CEIC), avant de redescendre légèrement ensuite, un pic largement lié à la commande massive de vaccins et intrants liée à la crise Covid.

comtrade pharmagate medicaments import
Les exportations marocaines de produits pharmaceutiques se sont élevées à 154 millions de dollars américains en 2023, selon la base de données COMTRADE des Nations Unies sur le commerce international. Les données, graphiques historiques et statistiques relatifs aux exportations marocaines de produits pharmaceutiques ont été mis à jour pour la dernière fois en novembre 2025 © Comtrade

En miroir, les exportations pharmaceutiques restent modestes. L’OCDE/Trading Economics et les bases COMTRADE rapportent des exportations autour de 150 à 170 millions de dollars en 2023, un ordre de grandeur qui montre que le Maroc importe bien plus qu’il n’exporte.

En orange les importations pharmaceutiques. En bleu les exportations pharmaceutiques et en gris le déficit de la balance commerciale
En orange les importations pharmaceutiques. En bleu les exportations pharmaceutiques et en gris le déficit de la balance commerciale © DR

Traduit en dirhams et en bilan commercial global, le rapport annuel de l’Office des Changes indique une hausse des importations de biens en 2024, tandis que la dynamique exportatrice, même positive, ne compense pas entièrement le volume des achats à l’étranger. Le secteur pharmaceutique est l’un des postes où ce déséquilibre se voit clairement.

Comment en est-on arrivé là ? Trois explications possibles.

1- Une capacité industrielle sous-exploitée

Le Maroc possède un tissu industriel pharmaceutique ancien (plus de 50 établissements industriels, capacités homologuées aux standards européens), ainsi qu’une capacité productive élevée. Des rapports d’acteurs du secteur et des bilans d’industriels (exemple : SOTHEMA) confirment des investissements récents, mais aussi un taux d’utilisation qui demeure inférieur au potentiel maximal. En gros, les usines et lignes existent, mais ne tournent pas toujours plein pot.

C’est précisément ce que rappelle Abdelmajid Belaiche : « l’industrie peut fabriquer le double de ce que nous consommons », explique-t-il à LeBrief. Et pourtant elle tourne à « 50% de son potentiel ». Pour lui, ce n’est pas un problème de moyens techniques mais de logique industrielle et de politique d’accompagnement : quand les incitations fiscales, les prix et les commandes publiques ne favorisent pas la production locale, les capacités stagnent.

2- Une politique de prix et de marges qui favorise l’importation

Les règles de tarification et les marges consenties aux importateurs introduisent les premières distorsions. Les textes réglementaires et analyses citées dans le débat public montrent qu’une majoration du PFHT (prix fournisseur hors taxe) et des marges commerciales parfois plus favorables aux importateurs peuvent rendre l’import compétitif, même pour des produits fabricables localement. Certains opérateurs préfèrent donc l’import/insertion d’AMM à l’investissement industriel. L’exemple flagrant est celui du KCI, qui représente bien trop peu de bénéfices pour les producteurs, voir aucun bénéfice.

Par ailleurs, Belaiche dénonce des « laboratoires fantômes » et des comptoirs d’importation qui s’enregistrent comme détenteurs d’AMM sans installations industrielles réelles. Le procédé appauvrit la production locale, déstabilise l’emploi industriel et accroît la dépendance extérieure.

3- Les chocs exogènes et la gestion des urgences (Covid, guerre, logistique)

La pandémie a été un moment important dans le monde sanitaire. Elle a forcé des importations massives et a révélé l’extrême vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. Beaucoup de pays, y compris des grands producteurs, ont réalisé qu’ils étaient trop dépendants de l’Inde ou de la Chine pour des API (principes actifs) et excipients. Le Maroc n’a pas échappé à ce réveil puisque 2021 figure comme une année de pics d’importations pharmaceutiques.

Ces causes (sous-utilisation des capacités, incitations commerciales favorisant l’import et chocs extérieurs) forment le cocktail explosif qui explique pourquoi la pénurie d’une seule ligne de production (comme pour le KCl) suffit à déclencher des appels urgents à l’importation.

Les risques… et ils sont concrets

Le premier risque est sanitaire. Les ruptures d’approvisionnement portent directement atteinte à la continuité des soins. Le KCl, ampoule d’usage courant en réanimation, n’est pas un luxe, sans lui, des gestes vitaux se compliquent.

Le deuxième risque est économique et budgétaire. Importer davantage pour pallier une production locale sous-exploitée alourdit la facture commerciale du pays et exerce une pression sur l’assurance maladie. Des études sectorielles montrent que quelques médicaments budgétivores accaparent la part du lion des remboursements, signe que la structure des dépenses est inégale et vulnérable à la flambée des importations pour produits spécifiques. (Pan African Medical Journal)

Le troisième risque est stratégique. Dépendre d’une poignée de fournisseurs étrangers pour des intrants critiques expose le pays au chantage commercial et aux ruptures logistiques (conflits, blocages maritimes, hausse des assurances…). Les décisions de relocalisation prises en Europe après la pandémie prouvent ces dires.

Enfin, le quatrième risque, et pas des moindres, est politique. La porosité entre sphère politique et sphère économique mine la confiance. Quand un approvisionnement vital passe par des circuits opaques, ou perçus comme tels, la colère publique et la suspicion parlementaire s’alimentent et peuvent paralyser les réponses techniques nécessaires.

20 ans de comparaison : progrès… mais asymétriques

Sur deux décennies, le paysage n’est pas uniformément sombre. L’industrie marocaine a progressé avec des chiffres d’affaires du secteur multipliés, une montée en normes, des premières exportations africaines et européennes… Mais la croissance des importations a souvent dépassé celle des exportations : l’industrie ne s’est pas transformée assez vite en filière exportatrice solide pour compenser la demande intérieure. Les chiffres de 2005-2024 montrent une trajectoire où la valeur des importations pharmaceutiques a connu des hauts (notamment 2021) et des bas, mais reste globalement sur une pente ascendante, tandis que les exportations, quoiqu’en croissance, restent à un niveau inférieur.

Entre 2005 et 2024, l’écart s’est creusé surtout à deux moments : lors des vagues de hausse des prix des matières premières/logistique (2010-2012, 2020-2022) et lors des périodes où les politiques de prix favorisaient l’importation.

Où en sommes-nous en 2024-2025 ? À fin 2024 et en 2025, les signes sont assez mixtes. L’Office des Changes note une reprise des exportations globales et une hausse des importations en valeur pour 2024 (impact post-Covid et reprise économique). Le secteur pharmaceutique montre des efforts d’investissement (rapports semestriels des industriels), des plans de montée en capacité et un discours officiel sur la souveraineté sanitaire.

Quand politique et business ne font qu’un… le pharmagate

La marge entre les deux est fine. Et c’est précisément cette petite zone que l’affaire du chlorure de potassium a brutalement éclairée. Non pas parce qu’un marché aurait été détourné, aucune preuve ne l’établit à ce stade, mais parce que la cohabitation entre pouvoir politique et capital privé crée, en soi, un climat où le soupçon devient maître.

Le Maroc n’a jamais clairement tranché la question du cumul entre exercice politique et participation actionnariale dans des secteurs sensibles. Or, et faut-il encore le rappeler, la pharmacie n’est pas un commerce comme un autre. C’est un marché régulé, dépendant d’autorisations d’État, d’AMM, d’ATU, de prix fixés par décret, de marges plafonnées et on en passe. Dès que l’un des acteurs possède, même indirectement, la capacité d’influencer l’administration qui régule ce marché, la suspicion suit chaque décision.

Quand la loi est à la fois un bouclier pour la santé publique et un sésame pour des raccourcis commerciaux, on se retrouve vite avec deux vitesses réglementaires : une pour l’innovation et la sécurité, l’autre pour l’urgence économique parfois détournée. Le cœur de cette enquête est de comprendre comment fonctionnent réellement l’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) et l’Autorisation Temporaire d’Utilisation (ATU) au Maroc, qui les délivre, sous quelles garanties et quand ces instruments deviennent des portes de contournement.

Le code du médicament (loi n°17-04) fixe le cadre : pour qu’un médicament circule librement, il doit avoir une AMM, qui repose sur des dossiers techniques, preuves de qualité, sécurité et maîtrise industrielle. L’Agence marocaine du médicament (AMMPS) est l’autorité chargée d’examiner et d’octroyer ces autorisations, elle gère aussi le contrôle des établissements pharmaceutiques industriels (EPI) et les autorisations d’importation des intrants.

Mais la loi prévoit aussi des dérogations : l’ATU, instrument classique dans de nombreux pays, permet l’accès temporaire à des produits sans AMM lorsqu’il existe une justification médicale urgente ou un intérêt thérapeutique majeur. En France, par exemple, ce dispositif a une histoire et des garde-fous stricts et il a même été transformé en accès précoce pour certains produits innovants. Au Maroc, la loi et la pratique rapprochent l’ATU d’un levier d’importation en situation d’urgence, encadré, théoriquement, par des conditions strictes.

Sauf que, en pratique, l’ATU peut aussi devenir le moyen par lequel un opérateur sans AMM ou sans capacité industrielle réelle fait entrer le produit sur le marché, souvent avec des marges commerciales différentes de celles du fabricant local.

L’ATU « c’est en absence d’AMM », nous explique Abdelmajid Belaiche et face à un besoin vital « on peut faire venir le produit par un laboratoire, pour l’utiliser ». Or, la logique administrative veut que l’ATU soit exceptionnelle et documentée : justification médicale, quantités limitées, durée déterminée, contrôle qualité. Si ces éléments existent, ils doivent être audités et publiés pour couper court aux rumeurs. Le manque d’une base publique centralisée des ATU est une faille qui alimente la défiance et fait la part belle aux interprétations politiques.

L’AMM est aussi un processus rigoureux avec dossiers techniques, essais, maîtrise de l’EPI… et peut prendre du temps (ça se compte en mois). L’ATU, elle, est rapide. Sur le principe, c’est logique : la sécurité à moyen terme, la souplesse à court terme.

La polémique autour de l’ATU du KCl en est l’exemple parfait. Officiellement, les procédures ont été respectées, produit vital, rupture de stock, nécessité d’importation rapide, absence de concurrents industriels disponibles. Mais le fait que l’un des actionnaires du laboratoire importateur soit également membre du gouvernement a suffi à ouvrir les vannes : critiques parlementaires, suspicion publique, emballement médiatique…

Rappelons, toutefois, qu’il y ait conflit d’intérêts ou pas, le KCI était en rupture de stock et il s’agit d’un produit vital. Mais c’est justement parce que le mélange des genres existe que le pharmagate a explosé si vite.

Ce brouillage des rôles n’est pas une exception locale. Partout dans le monde, la pharmacie attire les pouvoirs. parce que les marges y sont élevées, que les décisions publiques y créent des gagnants et que l’accès aux marchés dépend d’un enchevêtrement de textes réglementaires. Là où d’autres pays ont posé des garde-fous stricts, déclarations d’intérêts, incompatibilités, cessions obligatoires d’actions, le Maroc ne s’y est pas encore penché.

A cela s’ajoute le phénomène dont nous parlions plus haut, des laboratoires fantômes dont la présence est purement importatrice, sans investissement industriel réel.

La réforme à envisager est double : plus de transparence (publication systématique et consultable des ATU, des dossiers AMM et des rapports d’inspection) et plus d’incitations positives pour la production locale (préférence dans les achats publics, révision des marges et du PFHT pour éviter la distorsion importateur/fabricant).

Pharmagate, remises, lobbys : comment sont fixés les prix ?

Au Maroc, la fixation des prix des médicaments tient d’un jeu d’équilibriste entre textes techniques, négociations confidentielles et intérêts privés. Il ya donc une grosse différence entre prix publics, prix remisés et marges.

Le prix public de vente (PPV) d’un médicament se construit autour d’un élément : le PFHT (prix fournisseur hors taxes). Le décret n°2-13-852, pierre angulaire de la réforme tarifaire de 2013, dit que pour un produit importé, le PFHT retenu est majoré de 10% pour couvrir la marge de l’importateur, les frais d’approche et droits de douane. Les marges de grossistes et officines sont ensuite appliquées selon des tranches.

L’arrêté de décembre 2024 précisant la révision des prix publics montre que l’Etat réforme en permanence la mécanique pour corriger des déséquilibres… mais sans lever toutes les ambiguïtés pratiques.

Passons à la partie la moins connue, au-dessus du PPV, des prix remisés sont parfois négociés (avec des laboratoires) pour les médicaments les plus coûteux pour l’assurance. Ces prix « négociés » ne sont pas toujours publics. Des documents officiels de travail et des propositions récentes envisagent explicitement une négociation annuelle d’un prix remisé (non divulgué) sur les 100 médicaments princeps et génériques les plus coûteux en termes de remboursements. Donc les caisses peuvent conclure des remises contractuelles, parfois confidentielles, pour réduire la facture, sans que le citoyen sache combien a réellement été payé.

Cette opacité nourrit la méfiance et peut aussi mener au pharmagate puisque si le PPV est public mais que le prix effectivement payé par la CNSS ou la CNOPS est un prix remisé secret, comment comparer les niveaux de marge ? Qui profite de la différence ? L’absence de publication systématique des remises empêche une évaluation publique.

La majoration de 10% du PFHT pour les importateurs est une incitation économique. Elle peut rendre l’import rentable même quand une production locale existerait, réduisant l’incitation à investir dans des lignes industrielles coûteuses. Le Conseil de la Concurrence a tiré la sonnette d’alarme, à savoir que la majoration et la structure tarifaire favorisent parfois l’importation et pénalisent le fabricant local, au détriment de la souveraineté industrielle.

Abdelmajid Belaiche nous explique que certains acteurs préfèrent importer plutôt que d’investir dans l’industrie, le coût financier et réglementaire d’une EPI (établissement pharmaceutique industriel) pèse, alors que la porte de l’import reste ouverte.

Autre levier moins avouable, le benchmarking et les pratiques de lobbying. Avant 2014, le benchmark international était souvent manipulé, ce sont parfois les laboratoires eux-mêmes qui proposaient des comparaisons de prix, ouvrant la porte à des conflits d’intérêts. Des observations et audits ont montré que le mécanisme initial de benchmark pouvait être instrumentalisé pour fixer des PPV plus élevés qu’un comparatif impartial n’aurait permis.

Les études internationales pointent le même risque : là où la fixation des prix manque d’indépendance et de traçabilité, les offres des industriels pèsent lourd. Au Maroc, des rapports et enquêtes indépendantes ont déjà dénoncé la nécessité d’un benchmark plus robuste et d’un contrôle accru des déclarations des laboratoires.

Les chiffres sont têtus. Entre 2019 et 2024, les remboursements de médicaments ont explosé : +170% à la CNSS (de 1,4 milliards de dirhams à 3,8 milliards de dirhams) et +52% à la CNOPS (de 1,64 milliards de dirhams à 2,49 milliards de dirhams), selon des bilans cités publiquement. L’extension de la couverture (généralisation de l’AMO) alimente mécaniquement la consommation remboursée, mais l’envolée des remboursements révèle aussi que l’État et les caisses supportent des coûts croissants liés à des prix parfois peu maîtrisés.

Quand la caisse paie, le laboratoire encaisse, quand la caisse négocie une remise confidentielle, la transparence disparaît. Résultat ? Pharmagate.

Les règles de prix ont aussi un effet pervers, comme pour les médicaments à bas prix (exemple : certains injectables vitaux), la rentabilité est si faible que les fabricants locaux arrêtent la production. Belaiche explique que des ampoules vitales comme l’adrénaline ont cessé d’être fabriquées parce que le prix réglementaire ne couvrait pas le coût. Le laboratoire finit par jeter l’éponge. Donc, on importe ce qu’on pouvait produire.

Génériques en péril

Qu’on soit clairs dès le départ, quand on parle de « génériques », on parle d’argent réel pour les patients et d’air pour les caisses d’assurance. Au Maroc, le générique a longtemps été présenté comme LA solution de l’accès aux médicaments et du contrôle des dépenses publiques. Et pourtant, au fil des années, malgré des politiques favorables et une industrie locale capable, la dynamique des génériques montre des signes d’essoufflement, exactement au moment où la couverture santé s’élargit et où l’État a le plus besoin d’eux !

Commençons par les chiffres concrets. En 2023, la part de marché du générique dans le marché privé en unités a été estimée à 46,8%, selon la fédération professionnelle (FMIIP). Près d’une boîte sur deux vendue est désormais générique. Le gain pour les ménages et pour l’État est loin d’être anodin. En effet, le générique a permis des économies importantes pour les patients et la collectivité.

Pour autant, cette part reste « en deçà des ambitions ». Des études et rapports, y compris des analyses réalisées par la communauté professionnelle et des think tanks, indiquent qu’en 2024-2025 la croissance des génériques s’est ralentie par rapport à la croissance globale du marché, ce qui est contre-intuitif : on s’attendrait, dans le contexte d’une couverture maladie élargie, à voir les génériques progresser plus vite. Ce décalage est une alerte rouge pour l’accès aux soins à moyen terme.

Les trois mécanismes cités plus tôt dans ce dossier, s’appliquent aussi à la problématique des génériques. À savoir les incitations économiques biaisées. Le système tarifaire (mayorations pour importateurs, marges et prix publics calculés autour du PFHT) crée des arbitrages où importer peut paraître plus rentable que fabriquer, comme expliqué plus tôt dans ce dossier. Si l’on peut importer un générique et le vendre avec une marge confortable, sans avoir investi dans une usine, ni supporté les coûts de conformité industrielle, l’option importation devient attractive. Donc, la croissance des génériques est inférieure à celle du marché.

Le deuxième mécanisme est la politique de prix et le rôle des remises opaques. Et le troisième est la concurrence déloyale et les laboratoires dits fantômes.Comme quoi ce sont les mêmes problèmes qui impactent l’ensemble des chaînes de ce secteur. D’abord, la fragilisation de l’offre locale peut provoquer des ruptures sur des produits essentiels à bas prix.

Ensuite, la hausse des remboursements observée ces dernières années, portée par l’élargissement de l’assurance maladie, met une pression budgétaire croissante sur la CNSS et la CNOPS et rend indispensable l’usage massif des génériques pour contenir la facture. Or si les génériques stagnent, l’addition monte. Il y a aussi un enjeu d’équité, si les génériques perdent du terrain, ce sont les ménages modestes qui en souffrent le plus !

Ce qui marche ailleurs

Plusieurs pays qui ont renforcé leur usage de génériques l’ont fait en combinant trois phases : substitution pharmaceutique (droit du pharmacien à substituer), incitations à la prescription de génériques (rémunérations, quotas) et préférences dans les appels d’offres publics pour le fabriqué local. L’exemple de la France, qui a des dispositifs de prix et de réciprocité, ou celui de pays d’Europe centrale qui ont massivement soutenu la production locale via marchés publics, montre que la politique industrielle et les règles de prix doivent aller de pair.

Au Maroc, le médicament est comme un petit thermomètre planté dans le bras du pays pour voir s’il fait de la fièvre, ou s’il transpire sous la pression des lobbys, ou s’il tremble dès qu’un député hausse la voix.

Le KCl, minuscule ampoule qui coûte moins cher qu’un café allongé, a réussi là où des rapports de 200 pages avaient échoué. Et qu’a-t-on vu dans ce fameux pharmagate ? Des incitations économiques pas toujours claires, des textes qui datent parfois d’un autre siècle sanitaire, des génériques essoufflés, des importateurs très motivés, une ligne de production locale qui ne demande qu’à être utilisée…

Alors oui, on peut rire de tout, d’un élu qui crie au scandale menant à un pharmagate, d’un laboratoire sans bâtiment, d’un médicament vital vendu au prix d’un paquet de chips. Mais à un moment, il faudra choisir : soit on se donne un système pharmaceutique adulte, transparent, cohérent, soit on continue à attendre que le prochain produit vital décide, lui aussi, de nous rappeler qu’il existe, donnant naissance à un autre pharmagate.

La santé a besoin de courage politique. Et de potassium. Toujours de potassium !

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