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Femme marocaine : qui est-elle vraiment ?

Histoire, nom féminin. L’histoire s’est longtemps écrite au masculin chez nous. Nous vivons dans une société patriarcale qui a toujours fait en sorte de confiner les femmes. Ces dernières ont lutté sans relâche pour leur émancipation. À la veille du 8 mars, journée internationale des femmes, nous retraçons l’évolution de la gent féminine au Maroc avec un arrêt sur les principaux acquis des Marocaines au fil du temps.

Par Hafid El Jaï, Publié le 06/03/2021, mis à jour le 07/04/2021          Temps de lecture 17 min.
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Amina Allam

Depuis la fondation de l’État marocain en 789, la femme a occupé une place prépondérante dans les coulisses du pouvoir, à commencer par Kenza Al Awrabiya, épouse de Moulay Idriss 1er et mère de Moulay Idriss II. C’est elle qui sera le trait d’union entre les Arabes et Berbères.
Trois siècles plus tard, l’épouse d’un autre Souverain obtint le titre de Reine. Il s’agit de Zaynab Nefzaouia, connue pour ses précieux conseils au sultan Youssef Ben Tachfine et pour ses redoutables stratégies. Quand Nouamane Lahlou a sorti sa célèbre chanson sur la ville de Chefchaouen, tout le monde s’est interrogé sur cette dame qui bénit la petite ville du nord jusqu’à la fin des temps.
Sayyida Al Hurra (la dame libre) est la fille de Moulay Ali Ben Rached, cité également dans la chanson "Ya Chefchaouen". Née en 1485 à Grenade, elle est issue d’une noble famille musulmane dont le père (Moulay Ali Ben Rached) fut un prince du sultanat des Wattassides régnant sur Chefchaouen. Sayyida Al Hurra régnera sur une autre ville du nord du Maroc pendant 30 ans après la mort de son mari. Gouverneure de Tétouan, elle organisera des expéditions punitives contre les Espagnols et les Portugais après la chute du Royaume de Grenade.
Autre figure féminine avec un fabuleux destin : Khnata Bent Bekkar. Épouse préférée du sultan Moulay Ismaïl (XVIIe siècle), sa forte personnalité lui permit de jouer le rôle de ministre du Souverain alaouite. Après l’intronisation de Moulay Abdellah, elle continua à gouverner pendant 25 ans en dénouant toutes les crises politiques. Enfin, dans l’histoire plus récente du Maroc, on ne peut occulter les noms de Kharboucha, originaire de Doukkala-Abda, qui a réussi à travers la Aïta (un art poétique et musical ancestral, NDLR) à réduire à néant l’image du système colonial, et Malika El Fassi, seule femme signataire du Manifeste de l’indépendance en 1944. Mais au-delà des figures emblématiques du Maroc d’antan, les femmes ont toujours occupé le devant de la scène de par leur dur labeur.
 

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Feu Mohammed V en compagnie de jeunes volontaires © DR

 

 

 

Femmes travailleuses

Ce témoignage d’Ibn Ardoun est éloquent : «[à] la campagne […] l’insolence est inouïe, car les femmes sortent sans voile et vont travailler à la forêt, aux pâturages, dans les champs, à côté des bergers et des khemmas (métayers recevant le cinquième des revenus des domaines qu’ils cultivent, NDLR)». Le grand savant Ibn Ardoun a été témoin de la place occupée par les Marocains au XVIe siècle, estimant que cela dépassait les limites du tolérable à cette époque.

 


Et pourtant, que ce soit dans l’agriculture, l’artisanat ou le commerce, les femmes ont pu au fil des siècles subvenir aux besoins de leurs familles et préparer les futures générations de citoyens marocains. Au fil des décennies, la femme marocaine a investi de nouveaux métiers : pilote de ligne sur les traces de Touria Chaoui (première femme aviatrice du Maroc et du monde arabe, NDLR), conductrice de train, officier de police, chauffeur de taxi ou plus récemment adoul… On remarque une féminisation des professions précédemment occupées uniquement par des hommes.

 

 

Du ltame à la mini-jupe

À l’aube de l’indépendance du Maroc, la condition féminine reste marquée par de profondes inégalités, comparée à celle des hommes. Aussi bizarre que cela puisse paraître, la colonisation a exacerbé la masculinité. À partir de là, on observera une lente évolution grâce à l’accélération de l’urbanisation, à la structuration du monde du travail et à la maîtrise de la maternité. Une lente évolution, mais une rupture rapide avec certaines traditions. Les Marocaines indépendantes s’affranchiront tout d’abord du code vestimentaire de leurs mères, imitant ainsi la princesse Lalla Aïcha qui ôta le voile en 1947 déjà.

 

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Des fonctionnaires portant le ltame à la fin des années 1950 devant une administration à Rabat © DR

 

 

Dans les années 1960, à bas le ltame (voile facial) et la djellaba pour s’afficher dans l’espace public. Jupe, robe, pantalon, puis mini-jupe, font fureur parmi les filles scolarisées et les travailleuses au grand dam des parents conservateurs. Mais jusqu’aux années 1980, la magie de la cohabitation entre conservateurs et modernistes opérait. L’organisation de "Miss Plage" à Casablanca est toujours dans les mémoires de ceux et celles qui ont vécu ces années-là.

 

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Les finalistes du concours "Miss Plage" organisé dans les années 1980 à Casablanca © DR

 

«La belle époque», comme se plaît à le dire un ancien animateur de la Chaîne Inter. Une sorte de parenthèse enchantée.

 

 

Cependant, les "eighties" seront marquées par l’adoption du hijab (nouveau voile) et du niqab (voile intégral), rien à voir avec le ltame qui cachait le nez et la bouche, les cheveux étant cachés par le capuchon de la djellaba. La burqa d’origine afghane fera son apparition dans les années 1990. Aujourd’hui encore, entre habits traditionnels (beldi) et occidentaux (roumi), la rue marocaine offre un spectacle diversifié.

 

Le mouvement féministe

L’émancipation de la femme marocaine n’est pas le fruit de l’évolution naturelle de la société. Elle découle d’une lutte sans relâche du mouvement des femmes marocaines post-indépendance. Si au cours de la période coloniale, la mobilisation des femmes était basée sur une approche réformiste, mais dont la philosophie était salafiste. Ceci étant, la femme continuera à être perçue comme épouse, éducatrice et mère au foyer. Le mouvement féministe défendra bec et ongles la scolarisation des filles. Après la fin du protectorat, la question des droits des femmes est considérée comme secondaire. En 1969, feu Hassan II eut l’idée de créer l’Union nationale des femmes marocaines (UNFM), et qui sera rebaptisée "Union nationale des femmes du Maroc". Lors de la création de cette union, le défunt Souverain a prononcé un discours dans lequel il a mis l’accent sur sa mission qui était d’abord d’assurer la prééminence de la protection et de l’immunisation des droits de la femme face à toute fluctuation (cf. encadré). Les années 1980 ont vu l’émergence d’autres organisations féminines comme l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) ou l’Union de l’action féministe (UAF). Le mouvement de lutte pour la promotion des droits de la femme marocaine, le mouvement "8 mars", a entrepris la même année la publication d’un mensuel qui portait le même nom. C’était là le vrai début de la revendication de l’égalité et de la démocratie en dehors des partis politiques. Dans les années 1990, des dizaines d’associations féminines verront le jour avec des revendications sur l’intégration des femmes au développement et un débat recentré sur les questions de droit, de modernité et de démocratie.

 

La réforme de la Moudawana

C’est en 1958 que le Maroc se dote d’un Code du statut personnel (la Moudawana) définissant les relations entre les conjoints au sein du couple. Ce code établit des principes inégalitaires entre les deux époux, de la conclusion du mariage pour lequel seule la femme est soumise à la tutelle d’un parent de sexe masculin, jusqu’à la vie de famille dans laquelle l’épouse doit obéissance au mari et chef de cette famille. Cette même loi autorise la polygamie. Quant au divorce, l’époux en a la prérogative alors que l’épouse a droit au divorce judiciaire si l’un de ces cinq préjudices est prouvé : défaut d’entretien, sévices, absence du mari, vice rédhibitoire ou abstinence du mari.

Partant de là, les revendications de réforme du droit de la famille ont vu le jour dès la publication de la Moudawana à la fin des années cinquante. À la fin des années quatre-vingt, les associations des droits des femmes et la gauche marocaine ont mené plusieurs actions pour réclamer une réforme du droit familial avec comme base le référentiel universel des droits humains suscitant des réactions virulentes de la part des conservateurs. En 1992, le Roi, en sa qualité d’Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants) nomme une commission chargée de préparer un projet de réforme en tenant compte des revendications des associations féminines, ce qui a donné lieu à la réforme du 10 septembre 1993. Les amendements ont porté essentiellement sur la tutelle matrimoniale qui est devenue facultative pour la jeune fille majeure orpheline de père et sur la limitation de la pratique de la polygamie en la plaçant sous contrôle judiciaire.

Début 2000, un Plan d’action pour l’intégration des femmes au développement est préparé par le gouvernement d’alternance avec comme principaux points : fixations de l’âge légal du mariage à 18 ans pour les deux sexes, tutelle matrimoniale facultative pour la fille majeure, attribution de la représentation légale des enfants mineurs aux deux parents, répartition entre les deux conjoints des biens acquis durant la période de mariage au moment de la dissolution de ce dernier. L’annonce de ces dispositions a suscité une vive réaction au sein de la mouvance islamique. Le 12 mars 2000, une marche soutenant le Plan d’action gouvernemental est organisée à Rabat et une autre manifestant contre ce projet à Casablanca. Suite à ça, le roi Mohammed VI va nommer M’hamed Boucetta à la tête d’une commission chargée de préparer un nouveau Code de la famille. La commission se compose de représentants des deux courants, dont trois femmes. En février 2004, la nouvelle Moudawana est publiée au Bulletin officiel. Elle se base sur une lecture plus moderniste des préceptes coraniques, en relation avec la réalité de la société marocaine de l’époque. La famille est placée sous la coresponsabilité des deux conjoints traduisant une réalité sociale marocaine dans laquelle les femmes, plus instruites, assument de plus en plus de responsabilités (cf. infographies).

 

Infographie 1

 

Dans le nouveau code, la polygamie est soumise à des conditions sévères avec contrôle judiciaire. La Moudawana établit aussi l’égalité entre les deux époux dans les modalités du divorce. La tutelle matrimoniale n’est plus obligatoire, elle est devenue facultative pour la jeune fille majeure qui l’exerce selon son choix et son intérêt. La préservation des droits économiques de l’épouse en cas de dissolution du mariage est instaurée par l’article 49 qui prévoit la possibilité de partage des biens acquis pendant le mariage… Aujourd’hui, le tissu associatif considère qu’une nouvelle révision de la Moudawana s’impose pour prendre en compte les réalités du temps présent.

 

Infographie 2

 

Femmes et politique

Comme mentionné précédemment, la femme a toujours été un acteur phare de la scène politique au Maroc. Mais avec l’avènement de l’État moderne, la gent féminine intègrera d’abord le mouvement national revendiquant l’indépendance du Maroc. Elle sera par la suite partie prenante de la vie politique de façon timide à travers quelques partis qui créent des sections féminines comme l’Organisation de la femme istiqlalienne. Il faudra cependant attendre les premières élections législatives de 1963 pour que les femmes votent et soient candidates. Ce n’est qu’en 1993 que deux premières femmes accèdent au Parlement : Badia Skalli de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et Latifa Bennani-Smirès du parti de l’Istiqlal (PI).

Le constat d’une forte sous-représentation des femmes dans l’espace politique va pousser le législateur à adopter une discrimination positive en 2001, à travers un quota de sièges réservé aux femmes au niveau de la Chambre basse. Au niveau communal, en l’absence de quota, la féminisation des sièges au niveau des collectivités territoriales reste limitée. Ce n’est qu’en 2009 lors des élections communales qu’une femme sera élue à la présidence d’un Conseil communal en l’occurrence Fatima-Zahra Mansouri à Marrakech. En juillet 2019, Mbarka Bouaida, ex-secrétaire d’État, est élue à Guelmim présidente du Conseil de la région de Guelmim-Oued Noun, devenant ainsi la première femme à occuper ce poste dans le Royaume.

Au niveau de l’exécutif, c’est une autre histoire. Au Maroc, depuis la formation du premier gouvernement post-indépendance dirigé par M’barek Lahbil Bekkay et jusqu'à aujourd’hui, 24 femmes ont occupé des portefeuilles ministériels contre près de 400 hommes. Parmi ces 24 femmes, quatre ont été désignées ministres, cinq ministres déléguées et 15 secrétaires d’État. Le tout premier cabinet comptant des femmes est celui de Abdellatif Filali. C’était le 22e gouvernement marocain, il avait été remanié en août 1997. Quatre femmes sont alors nommées aux postes de secrétaires d’État : Aziza Bennani à la culture, Amina Benkhadra à l’énergie, Zoulikha Nasri à l’entraide nationale, et Nawal Moutawakil à la jeunesse et sports. Suivront plusieurs autres nominations de femmes en tant que ministres déléguées et puis ministres sous le gouvernement Abbas El Fassi en 2007.

 

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Des figures féminines ayant intégré le gouvernement depuis 1997 © DR

 

Malgré la condescendance masculine et les propos misogynes entretenus jusqu’à nos jours, les Marocaines ont su élever leur statut et améliorer leur situation après une lutte acharnée. Elles ont toujours été actrices de leur destin, mais il ne faut s’y tromper, le chemin est encore long pour la parité. La mise en place de l’Autorité pour la parité et la lutte contre toutes les formes de discrimination (APALD) contribuera, si son organisation est efficiente, à la promotion des droits des femmes et à mettre un terme à la discrimination à l’égard de la moitié de la société.

 

Extrait de l’allocution prononcée par feu Hassan II le 6 mai 1969 à l’occasion de l’ouverture des travaux du congrès constitutif de l’Union nationale des femmes marocaines (UNFM)

Nous ne vous cacherons pas que lorsque nous avons pris la décision d’encourager la constitution d’une Union des Femmes, nous avons constaté auprès de nombre de personnes des appréhensions quant à l’éventualité de voir la femme prendre trop d’importance. Nous tenons ici à préciser que dans un ménage uni, il n’existe pas, à vrai dire, de conjoint supérieur à l’autre.
Certes le Coran dit : «Les hommes ont autorité sur les femmes». Mais à ce verset il y a lieu d’accoler le hadith du prophète : «Les femmes et les hommes sont soumis aux mêmes obligations». L’exégèse du verset et du hadith précité conduit à établir qu’il appartient à l’homme de fournir un grand effort et de travailler avec acharnement. En contrepartie l’homme trouve auprès de la femme le repos et la quiétude qui compensent le labeur quotidien qu’il accomplit soit en gérant les affaires de l’État, soit en s’employant à subvenir aux besoins des siens.

 

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