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Classes sociales : la dangereuse fracture

La haine des riches contre le mépris des pauvres. La société marocaine vit sous l’impulsion de dangereux clivages qui ont toujours existé. Si l’ostentation est à dénoncer, le fait qu’une personne soit aisée ne doit pas être considéré comme un crime. Ces derniers temps, un certain mal-être s’est installé, poussant des personnes nanties à tenter de cacher leur fortune.

Par Hafid El Jaï, Publié le 19/06/2021 à 08:52, mis à jour le 19/06/2021 à 13:36
         Temps de lecture 9 min.
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Lorsqu’un président de parti, l’une des plus grosses fortunes du Maroc, répond à une question sur ses biens, en affirmant ne rien posséder pratiquement, c’est qu’il y a un malaise quelque part. Comme le disait un confrère : «ce n’est pas un mal d’être riche, mais c’est mal de tenter de le cacher». La fracture sociale est un problème qui existe depuis fort longtemps au Maroc. La classe des nantis vit dans son monde, celle des moins lotis survit tant bien que mal dans son coin.

Parfois, des chocs interclasses viennent nous rappeler que les Marocains ne sont pas égaux, ni dans les droits ni dans les obligations. Certaines pépites dénichées sur les réseaux sociaux donnent matière à réfléchir. «Avez-vous déjà vu un milliardaire se déplacer à la préfecture de police pour déposer ou retirer sa Carte nationale d’identité électronique ? La présence de l’intéressé est pourtant obligatoire», soutient M.S dans un tweet. «Pendant cette campagne nationale de vaccination, de grands patrons bien-portants, ont reçu leurs deux doses vaccinales à domicile, honteux pour le Maroc d’aujourd’hui !», s’indigne R.K sur Facebook. Les contre-exemples de l’incompréhension entre les deux classes ne manquent pas… «Depuis quand on permet à des arrivistes d’accéder au club sans être parrainés ? Ces nouveaux riches n’ont pas leur place, qu’on les dégage !», dixit une adhérente à un club sportif huppé de la métropole casablancaise. «Son père a travaillé pour gagner ce fric, il ne l’a pas volé, il l’a mérité après tout… Je suis désolé, mais il ne va pas s’excuser d’être intelligent, d’avoir gagné sa vie et en même temps sacrifier pour faire vivre des gens égoïstes et non reconnaissants comme toi dans de meilleures conditions ! Je suis désolé, mais s’il n’y avait que des gens comme toi au Maroc, ce pays n’avancera jamais ! Tu es jaloux, c’est tout. Il n’y a pas d’autres explications», rétorque Hamza sur un forum de discussion suite à des accusations contre une importante personnalité.

 

Inégalités sociales

Le constat de la Commission spéciale sur le modèle de développement, présidée par Chakib Benmoussa, est sans appel. «Tout en soulignant les acquis, les consultations font ressortir des appréhensions quant à l’avenir, générées principalement par la perception de panne de l’ascenseur social et la perte de confiance en la capacité des institutions publiques à veiller à l’intérêt général», peut-on lire sur le rapport général sur le nouveau modèle de développement (NMD). «Les participants, toutes catégories confondues, expriment des inquiétudes amplifiées par un sentiment d’insécurité économique, sociale et judiciaire. Deux points ressortent fortement : le caractère peu inclusif du modèle actuel, matérialisé par le creusement des inégalités et les risques de déclassement social pour la classe moyenne (…) Cette défiance s’exprime également à l’égard des élites politiques et économiques, et des couches sociales aisées perçues comme bénéficiaires de privilèges indus et peu soucieuses de l’intérêt général», conclut le rapport. Un diagnostic fort intéressant.

La recette a fait ses preuves sous d’autres cieux. La classe moyenne étant la soupape de sécurité pour la stabilité et la paix sociale, il faut élargir au maximum cette classe pour réduire le fossé entre les riches et les pauvres. Aussi, de nouvelles taxes sur le patrimoine et les successions peuvent se révéler bénéfiques. Le Haut-Commissariat au Plan estime que les 10% les plus aisés concentrent encore 11 fois plus de richesse que les 10% les plus pauvres au Maroc. Partant de là, taxer le patrimoine foncier et notamment le capital dormant peut constituer une manne non négligeable pour les caisses de l’État. Omar Balafrej, député de la Fédération de la gauche démocratique (FGD), avait évoqué le chiffre de 300.000 Marocains des plus aisés qui détiennent autour de 2.000 milliards de DH en valeur foncière.

 

Des comportements insultants

Frime sans limites… L’étalage des signes extérieurs de richesse est un autre sport national. Il est pratiqué par toutes les catégories sociales. Il suffit de voir comment les chefs de famille se démènent pour acheter le plus grand bélier à l’occasion de Aïd Al-Adha, histoire d’en mettre plein les yeux aux voisins. Mais l’ostentation est profondément haïssable quand elle est l’œuvre d’une personne riche. On parle ici de ce manque de décence observé chez certains de nos compatriotes. Comment reprocher à un citoyen habitant dans un bidonville, arrivant à peine à manger à sa faim de se sentir écrasé par ce qu’il considère comme étant la classe bourgeoise, des gens bling-bling qui trouvent un malin plaisir à provoquer les autres franges de la population qu’elle sous-estime, maltraite ? L’opulence nourrit la "haine du riche". Elle réduit l’image de toute personne aisée à une situation de privilège non méritée. On ne reconnaît pas à un riche sa situation matérielle confortable obtenue grâce à son dur labeur, à sa persévérance, aux choix judicieux qu’il a pu faire pour fructifier un héritage…

Malheureusement, certaines histoires renforcent ce sentiment chez les personnes moins aisées. L’affaire du jeune ivre conduisant un bolide de plus d’un million de DH avait fait couler beaucoup d’encre sur les "fils de". C’était en 2017, le jeune homme, dont le père est milliardaire, avait provoqué un accident à Rabat endommageant son luxueux véhicule et plusieurs voitures en stationnement, alors qu’il conduisait en état d’ivresse et sans police d’assurance. Il avait ensuite publié une vidéo de l’accident sur laquelle on le voyait se moquer ouvertement des policiers venus "constater" les dégâts. L’affaire avait provoqué un tollé et le mis en cause condamné à une peine de deux ans de prison, dont huit mois fermes. Des histoires comme ça, il y en a à la pelle. Celle qui s’est produite en 2009 à Kénitra est pour le moins invraisemblable. La fille d’un grand syndicaliste marocain, propriétaire d’une entreprise de gardiennage, a foncé avec sa luxueuse berline sur un groupe d’employés venus protester pour réclamer le versement de leurs salaires en retard. L’accident a fait neuf blessés, dont trois grièvement fracturés. Accusée de détention et consommation de drogue, elle sera condamnée à huit mois de prison avec sursis, 1.000 dirhams d’amende et retrait du permis de conduire pour une année.

 

Vous avez dit "bouzebal" ?

Face à ces comportements odieux, une haine s’installe. Il suffit de voir comment on traite un visiteur à bord d’une voiture haut de gamme dans les quartiers défavorisés. L’un des contributeurs de LeBrief nous a raconté comment sa nièce s’est perdue un jour à cause d’un GPS hors fonction dans la périphérie de Casablanca. Ne sachant plus quelle direction prendre, elle est restée près de deux heures dans sa voiture à attendre qu’un cousin vienne la chercher. Deux heures passées en enfer puisque son véhicule a été pris pour cible par des jeunes qui l’ont presque renversé alors que la jeune fille barricadée à l’intérieur les suppliait de la laisser tranquille.

La haine des riches se matérialise par des mots, des regards, des gestes inamicaux. Il suffit de constater le malin plaisir que procure le traçage de rayures sur toute la carrosserie d’une voiture de luxe. Casablanca est particulièrement fourni en voitures vandalisées... Au centre-ville, des marchands ambulants (ferrachas) n’hésitent pas à étaler leurs produits à même le sol et sur les portières des voitures garées. Lorsque les propriétaires des véhicules reviennent, c’est tout un débat pour que l’on puisse quitter l’endroit sans encombre. Il est facile d’entendre un "sois modeste !", alors qu’on a juste demandé au squatteur de dégager sa marchandise, le temps que les passagers montent à bord de la voiture. Si on ose répondre à ces propos, on risque d’être mal jugé par les badauds, alors on passe son chemin. La légende urbaine casablancaise laisse entendre que le serveur d’un café très fréquenté du quartier Maârif crachait dans les boissons de tous les clients "friqués et arrogants" avant de les servir. Il sera démasqué grâce au visionnage des caméras de surveillance. Pathétique !

 

 

Tout citoyen aisé est perçu comme exploiteur, avide, voire voleur, alors que la majorité des gens nantis sont engagés, altruistes et empathiques. Tout pauvre est considéré comme étant ignorant, tricheur ou même dangereux. Ces représentations découlent d’un continuum de préjugés. Notre société, qui manque de structure sur tous les registres, est paradoxalement bien hiérarchisée quand il s’agit de classification sociale. Les riches naissent riches, et les pauvres le restent toute leur vie. L’égalité des chances est un mythe et la méritocratie une chimère. Une récente enquête du HCP sur les revenus des ménages, leurs sources et leur répartition sociale a fait ressortir que l’inégalité du revenu, estimée par l’indice international de Gini, est de 46,4%. Elle dépasse le seuil socialement tolérable qui est de 42%.

 

La pandémie de la Covid-19 a amplifié les inégalités sociales. Il y a urgence ! L’État doit rapidement désamorcer cette bombe à retardement indépendamment du pacte national de développement. En espérant que d’ici 2035, le Maroc ne sera plus le pays le plus inégalitaire d’Afrique du Nord. Une fiscalité plus équitable, un accès à un système éducatif de qualité garanti pour tous et une accessibilité complète aux services de santé sont des pistes pour effacer ce tableau implacable des écarts de richesse au sein du Royaume. Aussi, devrions-nous renouer avec nos valeurs humanistes purement marocaines ou opter pour des concepts occidentaux comme celui de la simplicité volontaire. Les inégalités ne sont pas une fatalité. Il est possible de les combattre si et seulement si les pouvoirs publics adoptent des mesures fortes et ambitieuses, loin de tout calcul politicien.

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