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Territoires marocains occupés : un mépris colonial

Depuis son indépendance, le Maroc n’a cessé de militer pour parachever son intégrité territoriale. Si le protectorat français a procédé à une amputation systématique du territoire marocain entre 1912 et 1955, le colonisateur espagnol s’est adjugé des territoires depuis le XVe siècle et en a gardé certains après la libération du Royaume. La crise diplomatique entre Rabat et Madrid, enclenchée au mois de mai 2021, ainsi que la énième provocation ibérique sur l’île de Nekkor le 1er juin 2021, à quelques mètres de la plage Quemado à Al-Hoceima, nous rappellent l’amère réalité cinglante de la présence espagnole sur des territoires marocains, les dernières colonies en Afrique.

Par Hafid El Jaï, Publié le 04/06/2021 à 21:49, mis à jour le 07/06/2021 à 15:48          Temps de lecture 16 min.
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Un mois après la signature à Paris de la Déclaration d’indépendance du Maroc mettant fin au protectorat français (2 mars 1956), une Déclaration conjointe hispano-marocaine a été signée à Madrid le 7 avril 1956 par M’barek El Bekkai, président du Conseil du gouvernement marocain, et Alberto Martin Artajo, ministre espagnol des Affaires étrangères. Malheureusement, l’Espagne a très vite fait fi du contenu de ce document stipulant que le gouvernement espagnol reconnaît l'indépendance du Maroc et «renouvelle sa volonté de respecter son unité territoriale conformément aux traités internationaux». Le même document précise que les négociations ouvertes à Madrid entre les gouvernements espagnol et marocain doivent conclure à de nouveaux accords entre «deux États égaux, jouissant de leur souveraineté». Mais le Maroc a dû batailler pour le retour de la ville de Tarfaya à la mère partie en 1958 et pour récupérer Sidi Ifni en 1969. En 1975, la Marche verte permettra de libérer Sakia El Hamra. Et enfin, Oued Eddahab réintégrera le territoire national en 1979. Il faut dire que, contrairement à d’autres pays, le territoire marocain a été divisé par les puissances coloniales en plusieurs zones d’influence. De ce fait, le parachèvement de l’intégrité territoriale a pris beaucoup de temps et s’est fait par étapes. Ce processus n’est pas terminé. Des territoires sont toujours sous occupation espagnole, certains se trouvent à plus de 160km de la péninsule ibérique.
 

Sebta
Des acteurs associatifs placent un écriteau mentionnant "Sebta occupée" sur une plaque signalétique à quelques mètres de Bab Sebta © DR

 

Sebta et Melilia

La chute d’Al-Andalous en 1492 entraîne l’extension de la "reconquista" pour assoir le contrôle chrétien au nord-ouest de l’Afrique. Melilia fut la première à basculer sous l’autorité espagnole en 1497. Quant à la ville de Sebta, elle fut prise par le Portugal en 1415 avant d’être cédée ensuite à l’Espagne, conformément au traité de Lisbonne de 1668.

Sebta se situe à 15km environ de la province de Cadiz. Petite ville de 19 km² et comptant près de 85.000 habitants, l’eau potable de la cité est fournie par une source marocaine et le complément se fait par une unité de dessalement d’eau de mer. L’économie de la ville repose sur le commerce avec le Maroc à travers les produits de contrebande très prisés par les consommateurs marocains. Ce sont d’ailleurs les premiers visiteurs de la ville occupée.
 

El Paseo Revellin
La rue piétonne réputée pour le shopping à Sebta © DR


D’après les chiffres avancés par des sources associatives, près de 80% des produits des quatre supermarchés de Sebta, se retrouvent sur le marché marocain. À titre d’illustration, les ventes réalisées par le supermarché Lidl à Sebta représentent les meilleures de toute l’Espagne et largement plus que celles enregistrées à Barcelone où la population est 20 fois plus importante ! Asphyxiée par la fermeture du "passage frontalier" avec Fnideq depuis mars 2020 à cause de la pandémie de Covid-19, Sebta agonise. La ville dispose d’un port et d’un héliport qui sont aujourd’hui presqu’à l’arrêt faute de voyageurs. Même souffrance du côté de Fnideq où des centaines de familles ont perdu leur gagne-pain. Les autorités locales essaient de trouver des alternatives à travers la création d’une zone industrielle pour fournir du travail à des milliers de citoyens qui ont déjà exprimé leur détresse à travers des marches et des rassemblements.

Pour ce qui est de Melilia, elle s’étale sur 12,3 km² pour à peu près le même nombre d’habitants que Sebta (85.000). Le ravitaillement en eau potable de la ville se fait depuis le Maroc à travers deux sources. La ville est dotée d’un port et d’un aéroport international. Elle compte énormément sur le tourisme et organise des soldes à longueur d’année pour attirer les Marocains à la recherche des bonnes affaires. En 2018, le gouvernement marocain a fermé le bureau des douanes commerciales à Béni Ensar qui permettait aux poids lourds d’arriver par voie maritime à Melilia avant de prendre la route pour les différentes régions du Maroc. Une décision qui a fortement impacté les ressources financières de la ville occupée.
 

Melilia
Vue panoramique de la marina de Melilia © DR


Les deux villes "autonomes" de Sebta et Melilia bénéficient du statut de ports francs et sont donc exclues de l’Union douanière commune de l’UE. Elles sont également exemptées de l’application de la TVA. De plus, les deux présides occupés bénéficient de diverses incitations fiscales qui boostent leur attractivité commerciale. Pour maintenir les relations qu’elles entretiennent avec leur arrière-pays marocain, une dérogation était accordée aux Marocains résidant dans la province de Tétouan, située à une quarantaine de kilomètres de Sebta, ou de Nador, limitrophe de Melilia. Dans le cadre d’un petit commerce frontalier, ces citoyens pouvaient y entrer avec leur simple pièce d’identité, d’où le phénomène des femmes-mulets.

Les officiels espagnols ont toujours évité de se rendre aux présides occupés de Sebta et Melilia pour ne pas susciter la colère du Maroc. L’ex-roi Juan Carlos avait commis un grave impair en effectuant une visite dans les deux villes marocaines occupées en 2007. Plus récemment, le 18 mai 2021, le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, et son ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, ont fait le déplacement à Sebta et Melilia après une "crise migratoire", accentuant encore plus la crise avec le Maroc.

 

Les petites îles méditerranéennes

Mis à part Sebta et Melilia dont les autorités ibériques affirment inlassablement l’“hispanité”, d’autres territoires marocains sont toujours contrôlés par l’Espagne. Il s’agit de quelques petites îles en Méditerranée : les îles Jaâfariennes, la presqu’île de Badis, l’île de Nekkor et l’îlot Leila. Ces îles rocheuses sont inhabitées. Certaines sont utilisées dans la stratégie défensive espagnole. Ces îles sous "souveraineté" ibérique ne sont curieusement pas mentionnées dans la loi suprême espagnole. Ces îles ne sont d’ailleurs rattachées à aucune région ni province du royaume d’Espagne.
 

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Les îles Jaâfariennes sont défendues par une trentaine de militaires qui reçoivent leur nourriture par hélicoptère. Leur emplacement en face de Ras El Ma dans la région de l’Oriental est stratégique. Elles étaient occupées au temps d'Isabelle II vers 1848. Elles constituent une réserve dans laquelle différentes prospections archéologiques ont été réalisées.

La presqu’île de Badis est située à 30 km d’Al Hoceïma. Elle est sous contrôle de l’Espagne depuis le XVIe siècle. Ancienne prison, c’est aujourd’hui le siège d’une garnison espagnole. De plus, il a l'une des frontières les plus surréalistes avec un repère dans le sable, à environ 25 mètres du rocher lui-même, avec la peinture du drapeau espagnol.

Dans le cas de l’île de Nekkor, 120 mètres seulement séparent l'un de ses trois îlots de la côte marocaine et de la plage Quemado à Al-Hoceima précisément. Sous souveraineté espagnole depuis 1673, l’île de Nekkor a actuellement pour seuls habitants les membres d’un régiment espagnol d'artillerie mixte. Un hélicoptère arrive généralement avec de la nourriture et le matériel nécessaire, à l’image de ces manœuvres opérées le 1er juin 2021 par la marine espagnole (cf. vidéo), en pleine crise avec le Maroc, et qui ont été considérées comme une nouvelle provocation par plusieurs observateurs.

 

 

Enfin, l’îlot Leila est inhabité. Il sert d’abri pour les migrants clandestins et les contrebandiers. Située à 200 mètres des côtes marocaines, en face du village de Belyounech. Après la crise de 2002, sous l’égide des États-Unis, cet îlot n’est occupé ni par le Maroc ni par l’Espagne.

 

Les actions du Maroc pour mettre fin à la présence espagnole

Dès son adhésion à l'Organisation des Nations unies (ONU), le 12 novembre 1956, le Maroc a présenté un document listant les différends territoriaux non encore résolus avec l’Espagne. Le gouvernement marocain a saisi chaque occasion de rappeler ces faits.

Le 27 janvier 1975, la Mission du Maroc aux Nations unies soumet un mémorandum (A/AC-109-475) au Comité spécial de la décolonisation, l’invitant à inscrire tous les territoires contrôlés par l’Espagne au nord du Maroc dans la liste relative aux territoires non autonomes, dont les deux villes de Sebta et Melilia.

En janvier 1987, feu Hassan II proposa de fonder une commission mixte d’experts pour discuter de l’avenir de Sebta et de Melilia. Toutefois, le gouvernement espagnol n’y a pas donné de suite officielle.

Le 7 septembre 1988, Abdellatif Filali, alors ministre marocain des Affaires étrangères, s’est adressé à l’Assemblée générale des Nations unies à New York en soulignant la nécessité de résoudre le conflit afférent à Sebta et Melilia et aux autres petites îles de la Méditerranée sous occupation espagnole.

Le 3 mars 1994, à l’occasion du 33e anniversaire de la fête du Trône, feu Hassan II réaffirme les droits inaliénables du Maroc au recouvrement de Sebta et Melilia.

En septembre 1997, Filali, devenu premier minsitre, rappelle dans son discours devant l’Assemblée générale de l’ONU, que Sebta et Melilia étaient des villes marocaines sous occupation espagnole, appelant par la même occasion à suivre l’exemple de Hong-Kong et de Macao.

À partir de l’an 2000, le dossier n’est plus abordé avec le partenaire espagnol si ce n’est pour réguler les passages des citoyens entre Fnideq et Sebta ou Nador et Melilia. La crise déclenchée au mois de juillet 2002 par une invasion espagnole de l’îlot Leila, ordonnée par José Maria Aznar, ex-chef du gouvernement espagnol, va néanmoins permettre au Maroc de dénoncer un déni de la légalité internationale et de réitérer ses revendications de récupérer l’ensemble des territoires occupés par le voisin du nord. Evincé manu militari du minuscule rocher, posé à moins de 200 mètres de la côte marocaine, le Royaume a saisi le message et c’est là qu’il a démarré une réflexion stratégique sur sa présence militaire en Méditerranée, d’où l’édification de la base nasale de Ksar Sghir.
 

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De gauche à droite et de haut en bas, la presqu'île de Badis, l'îlot Leila, l'île de Nekkor et les îles Jaâfariennes © DR


La crise actuelle entre Rabat et Madrid nous pousse à nous interroger sur le statut des territoires marocains toujours sous domination espagnole. Si le Maroc a préféré privilégier ses relations stratégiques avec l’Espagne et éviter de froisser le voisin nordiste en sortant le dossier de Sebta et Melilia et des îles méditerranéennes, il est peut-être temps de peser le pour et le contre et de prendre une position claire et définitive sur cette question. Fin décembre 2020, Saad Dine El Otmani a été interviewé par une télé égyptienne sur la reconnaissance US de la marocanité du Sahara. Interrogé sur le sort de Sebta et Melilia, il répond : «Elles sont occupées, depuis des siècles, et oui, on devra en parler un jour ou l’autre». Ce jour n'est-il pas venu ?

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