11 janvier : le jour où le Maroc a décidé de rester debout
En 1944, le Maroc vit sous un double Protectorat, français et espagnol. L’administration coloniale contrôle l’essentiel de la vie politique, économique et militaire. Feu le sultan Mohammed Ben Youssef, bien qu’en fonction, ne dispose que de pouvoirs limités.
Depuis les années 1930, des cercles nationalistes se structurent autour de journaux, d’associations et de partis, notamment le Parti de l’Istiqlal. Les revendications s’affirment progressivement, avec la défense de l’identité marocaine, le refus des réformes imposées par les autorités coloniales, la reconnaissance du rôle du Sultan, l’ouverture d’un dialogue politique sur l’avenir du pays…
La Seconde Guerre mondiale change également l’équilibre des forces. Les Alliés cherchent à s’assurer le soutien du Maroc. La conférence d’Anfa, en 1943, où feu le roi Mohammed V rencontre Roosevelt et Churchill, renforce l’idée que le Maroc peut défendre ses intérêts sur la scène internationale.
C’est dans ce contexte que se prépare le Manifeste de l’Indépendance. Le texte est rédigé par plusieurs membres du mouvement nationaliste, dont Ahmed Balafrej et Allal El Fassi. Il rassemble des personnalités issues de différentes villes et milieux, militants politiques, notables, commerçants, religieux, intellectuels…
Les signataires veulent présenter une demande politique fondée sur l’Histoire du Maroc, sa légitimité dynastique et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le texte comporte plusieurs points dont la reconnaissance de l’indépendance du Maroc, l’instauration d’un régime basé sur une constitution nationale, la fin des privilèges coloniaux, le soutien aux Alliés dans leur effort de guerre ou encore la reconnaissance du Sultan comme chef légitime du pays.
L’objectif n’est pas de provoquer une rupture brutale, mais de poser officiellement une revendication structurée, afin d’ouvrir une nouvelle zone de négociation avec la France.
Le dépôt du Manifeste le 11 janvier 1944
Le 11 janvier 1944, le document est remis aux autorités françaises et envoyé aux représentations diplomatiques alliées. Les signataires assument publiquement leur position, malgré les risques. Le geste surprend l’administration coloniale, qui ne s’attendait pas à une initiative aussi directe.
Le texte circule rapidement dans plusieurs villes. Des copies sont diffusées dans les milieux militants et dans certains quartiers populaires. A Rabat, Salé, Fès, Casablanca et Marrakech, l’annonce provoque un intérêt immédiat et un début d’effervescence politique.
Les autorités du Protectorat réagissent rapidement. Pour elles, le Manifeste représente une atteinte directe à leur légitimité. Elles lancent une vague d’arrestations visant les signataires et plusieurs membres du mouvement national. Certains sont interrogés, d’autres détenus.
Ces arrestations alimentent alors la tension. Dans plusieurs villes, des rassemblements spontanés ont lieu pour demander la libération des personnalités arrêtées. La répression est parfois violente, notamment à Fès et Marrakech. Des manifestants sont blessés ou tués.
Cette réaction inattendue renforce paradoxalement la visibilité du Manifeste. Une partie de la population, qui n’était pas au courant du texte, découvre les revendications à travers les événements qui suivent.
Le rôle de feu le sultan Mohammed V
Bien qu’il soit sous la surveillance constante du Protectorat, le sultan Mohammed V laisse entendre, peu à peu, qu’il est favorable aux revendications nationalistes. Les autorités françaises, conscientes de son influence, cherchent à le marginaliser.
Mais pour une partie grandissante des Marocains, feu le sultan Mohammed V devient la figure politique qui incarne la continuité historique de l’Etat marocain face à l’administration coloniale. Son attitude dans les années qui suivent, notamment lors des célébrations de Aïd Al-Adha en 1953 ou dans ses discours en faveur de l’indépendance, renforcera son image de symbole de la résistance politique.
Il est important de noter que le 11 janvier 1944 ne met pas fin au Protectorat, mais il marque une rupture nette dans la stratégie du mouvement national. Pour la première fois, une revendication d’indépendance est formulée officiellement, avec des signatures, des noms et une structure politique identifiable.
D’ailleurs, ce premier pas ne sera pas le dernier puisque les années suivantes sont marquées par la montée des tensions politiques, l’exil forcé de feu le sultan Mohammed V en 1953, la mobilisation populaire dans plusieurs villes, les négociations internationales qui s’ouvrent après le retour du Sultan en 1955…
L’indépendance sera officiellement reconnue en mars 1956, mais l’impulsion politique part bien du Manifeste et de l’organisation qu’il a rendue visible. La portée du 11 janvier aujourd’hui
Le 11 janvier est devenu une date officielle de commémoration. Chaque année, des écoles, institutions et associations rappellent le rôle du Manifeste et des signataires.
Pour de nombreuses familles, cette date renvoie aussi à un souvenir transmis oralement avec un parent arrêté, une manifestation observée, un tract récupéré dans une rue. Cette mémoire, bien que plus intime, fait partie intégrante de l’Histoire du 11 janvier.