Sardines, poulets, agneaux s’affichent à des prix qui donnent le vertige. Et ce n’est pas que la chute de tension du jeûne ! Les clients scrutent les prix comme des détectives dépités et les intermédiaires rient et se victimisent. Entre flambée saisonnière, gestion hasardeuse et exportations prioritaires, le panier du consommateur marocain se vide à vue d’oeil. Ramadan 1447 pourrait bien rester dans les annales comme le plus cher de l’histoire du pays !

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Marcher dans les marchés à jeun relève du défi. Les bonnes odeurs de chebakia, de betbout tout chauds, de fruits appétissants et d’un coup sans prévenir, la sale odeur de ce poisson ! Cette année, vu le prix du poisson, le consommateur a le droit de le trouver puant, même s’il est frais ! Enfin ça, c’est quand il y en a. Parce que, contrairement à ce qui a été annoncé, les stocks locaux et importés ne sont pas suffisants !

Pourtant, le Maroc possède plus de 3.500 kilomètres de littoral et pourrait nourrir son peuple de poisson sans effort. Mais la réalité du marché est évidemment moins poétique, puis le prix de la sardine oscille actuellement entre 25 et 40 dirhams le kilo, selon le calibre et le lieu d’achat. Pour mémoire, le prix de gros au port de Casablanca fluctue entre 3,50 et 7,40 dirhams le kilo. L’écart est gigantesque, et chaque kilo acheté par le consommateur final semble avalé par une chaîne d’intermédiaires, chacun prenant sa marge au passage.

Pour rappel, l’année dernière, c’était la même couleuvre qu’on essayait de nous faire avaler.

Bouazza Kherrati, président de la Fédération marocaine des droits du consommateur, pointe également du doigt la logique exportatrice du Maroc. Une grande partie de la pêche, même de sardines destinées au marché marocain, est orientée vers l’international. Le poisson disponible localement est donc parfois de deuxième ou troisième qualité, et l’accès à la protéine fraîche reste limité pour le consommateur moyen.

Viandes rouges et poulet : le pouvoir d’achat sous pression

Viandes et volaille : pourquoi nous saignent-elles à blanc ?

Si le poisson est le baromètre de la mer, les viandes rouges et le poulet sont le thermomètre des étals urbains. Dans plusieurs boucheries de quartier à Casablanca, le poulet se vend actuellement entre 17 et 20 dirhams le kilo, contre 12 à 14 dirhams l’année dernière à la même période. L’agneau et le bœuf, eux, affichent des prix qui donnent la nausée au budget des ménages, entre 120 et 160 dirhams le kilo pour les pièces standards, parfois jusqu’à 200 dirhams pour certaines découpes de choix. Et si nous repensions au régime vegan ?

« Les viandes, en dehors de la période du Ramadan, restent relativement stationnaires. Mais dès que l’afflux des consommateurs arrive, les prix s’ajustent, et c’est le porte-monnaie qui trinque », explique Kherrati à LeBrief.
Cette année encore, le Ramadan se transforme en un vrai test de rapidité pour le consommateur : acheter maintenant ou attendre ? Attendre signifie risquer de payer encore plus si la demande explose, acheter trop tôt peut coûter plus cher si le marché se régule ensuite. Dilemme !

Le marché marocain est une mécanique complexe où chaque maillon a sa marge. Entre le port et l’étal, le poisson change de mains plusieurs fois, mareyeurs, grossistes, semi-grossistes, détaillants… Chaque étape ajoute sa part, parfois jusqu’à 70% du prix final. C’est l’une des raisons pour lesquelles la sardine, vendue à 4 dirhams le kilo au port, peut atteindre 30 à 40 dirhams dans les marchés urbains.

Comparatif avec les années précédentes

Pour saisir l’ampleur, il suffit de regarder les chiffres. En 2025, au début du mois de Ramadan, le prix de la sardine au détail oscillait entre 22 et 28 dirhams, pour un prix de gros similaire à aujourd’hui. Les augmentations annuelles sur la viande sont similaires : le poulet a connu une hausse moyenne de 3 à 5 dirhams le kilo, et l’agneau de 10 à 15 dirhams. Chaque Ramadan est perçu comme plus cher que le précédent, même si les volumes débarqués au port ont souvent augmenté.

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Cette année, l’augmentation des points de vente de poisson congelé et l’initiative de « Poisson à prix raisonnable» visent à contenir l’impact sur le panier. L’année dernière, 1.000 points de vente avaient été ouverts dans 40 villes. Cette mesure avait permis d’améliorer l’accès et de stabiliser légèrement les prix. Mais la médiatisation était faible, et seuls les initiés en avaient réellement profité.

Le gouvernement remet le couvert avec la 8ᵉ édition de l’initiative ce mois-ci. Lancée par le secrétariat d’État chargé de la Pêche maritime, l’opération promet d’acheminer du poisson congelé et hauturier, directement sur les étals de tout le Royaume, à des prix censés calmer l’angoisse des consommateurs. Sardines, calamars et autres trésors marins sont donc censés rivaliser avec les étiquettes gonflées des marchés traditionnels.

Depuis 2019, où la première édition ne concernait que trois villes et 414 tonnes de poissons pour 100.000 citoyens, l’initiative a pris de l’ampleur.

La substitution poisson / viande

Le panier alimentaire marocain fonctionne comme un système communicant. Quand le poisson devient moins cher, les consommateurs se tournent vers lui, et la demande sur les viandes rouges baisse. Quand le poisson augmente, le phénomène s’inverse.

« Si le consommateur trouve que la viande ne répond pas à son pouvoir d’achat, qu’il cherche une autre viande, il doit mettre en exergue son droit au choix. Il ne doit pas acheter parce qu’après le Ramadan tous les prix reviennent à la normale », constate Kherrati.

Cette interaction influence directement le budget familial. Les ménages tentent de jongler entre prix et qualité, parfois en sacrifiant certaines espèces ou coupes.

Pourtant, ces stratégies ne suffisent pas toujours. L’affluence crée des pénuries locales temporaires et force certains à payer le prix fort. En pratique, la pression sociale du ftour, des réunions familiales et des traditions rend cette discipline économique difficile à appliquer.

Sardine sous cloche : quand l’État serre le filet

Les autorités mettent en place des dispositifs chaque année : contrôles inopinés, commissions mixtes, affichage obligatoire des prix et numéros verts pour signaler les abus. Le 5757 est réactivé pour recueillir plaintes et informations sur les prix injustifiés. L’État cherche à arbitrer entre stabilité, exportations et satisfaction du consommateur.

Mais l’état des stocks, la météo et la fin du repos biologique de certaines espèces influencent aussi les prix. Cette année, le climat clément permet d’espérer une pêche correcte, notamment pour la sardine. Kherrati reste toutefois prudent sur cette donnée. « La stabilité est déjà une victoire. Attendre une baisse spectaculaire, c’est illusoire ».

Sardine : décryptage d’une fausse crise économique

Le Maroc pêche moins de poissons par habitant que des pays avec moins de littoral, comme la Tunisie ou le Sénégal. La faute à la gestion, selon lui, et à la priorité donnée à l’exportation plutôt qu’au marché domestique.

Par ailleurs, alors que les étals commencent à chauffer et que la sardine joue déjà les stars dans certains marchés, le secrétariat d’État chargé de la Pêche maritime a décidé de tirer le frein à main. Jeudi 27 février, une portion de la pêche pélagique de l’Atlantique Sud (le fameux stock C) a été fermée « immédiatement » et jusqu’au 30 juin 2026. Motif officiel : protéger des concentrations massives de juvéniles et de sardine. En gros, et en termes moins techniques, ça veut dire qu’il y a trop de bébés poissons dans les filets, et pas question de les sacrifier sur l’autel du court terme.

La décision s’appuie sur les relevés de l’Institut national de recherche en pêche maritime. Depuis l’ouverture de la saison, le 16 février, les campagnes acoustiques ont révélé une prédominance inquiétante de petits spécimens, notamment dans les eaux peu profondes, à moins de 50 mètres. Exploiter ces bancs aujourd’hui reviendrait à hypothéquer les stocks de demain. Autrement dit, manger les graines avant même qu’elles ne deviennent récolte.

Car la sardine, contrairement à ce que son prix laisserait croire, reste un produit fragile. Les prix dépendent fortement des conditions hydro-climatiques. Température de l’eau, courants, anomalies saisonnières : le moindre dérèglement influence la reproduction et la répartition des juvéniles. Dans un contexte de variations thermiques marquées ces dernières années, les scientifiques redoutent une pression excessive sur des classes d’âge immatures. Fermer la zone, c’est donc alléger la pression à un moment clé du cycle biologique, pour espérer une reconstitution de la biomasse à moyen terme. Dit autrement : accepter de pêcher moins aujourd’hui pour éviter de ne plus rien pêcher demain.

La mesure ne concerne pas un type de bateau en particulier. Tous les navires autorisés à cibler les petits pélagiques sont concernés. Une décision qui n’a pas été prise à la légère, assure-t-on du côté des autorités. Armateurs et représentants des pêcheurs ont été consultés. Les évaluations scientifiques leur ont été présentées, avec les risques que ferait courir une poursuite de l’exploitation dans ces conditions.

Depuis le début du mois, les autorités ont déjà activé plusieurs leviers pour sécuriser l’offre nationale. Début février, les exportations de sardine congelée avaient été temporairement gelées, officiellement pour stabiliser l’approvisionnement du marché domestique et contenir la hausse des prix. Une décision saluée par certains, jugée tardive par d’autres.

La fermeture partielle de la zone Atlantique Sud s’inscrit donc dans une stratégie plus large : restrictions ciblées, périodes de repos biologique, limitation des exportations. Sur le papier, l’arsenal est cohérent. Il vise à conjuguer gestion préventive des ressources et maintien d’une activité économique essentielle pour des milliers de familles. Dans les discours officiels, la gouvernance se veut « fondée sur la science ». Les mots sont choisis, le ton rassurant.

Mais la question qui flotte dans l’air des marchés reste la même : ces décisions auront-elles un effet perceptible sur le prix payé par le consommateur ? Car protéger la ressource est une nécessité indiscutable. Encore faut-il que la logique écologique ne se traduise pas, à court terme, par une tension supplémentaire sur les étals. Moins de zones ouvertes à la pêche peut signifier, temporairement, moins d’offre disponible. Et moins d’offre, en pleine ruée pré-Ramadan, peut alimenter la pression sur les prix.

Les autorités défendent une approche intégrée : ajuster les volumes exportés, encadrer certaines zones, préserver les juvéniles et laisser aux stocks le temps de se reconstituer. L’objectif affiché est clair : éviter l’épuisement d’une ressource stratégique et garantir, à terme, une offre durable pour le marché national. Dans un pays où la consommation annuelle de poisson par habitant reste autour de 13 à 14 kilos, bien en deçà de la moyenne mondiale dépassant les 20 kilos, la question de l’accès reste centrale.

Au fond, la sardine concentre toutes les tensions : ressource abondante en apparence, fragile dans les faits ; produit populaire, mais soumis aux logiques d’exportation, symbole d’accessibilité, mais capable de déclencher des débats politiques dès que son prix grimpe. La fermeture du stock C n’est pas qu’un arrêté technique. C’est un rappel brutal que la mer n’est pas une réserve infinie et que chaque kilo pêché aujourd’hui engage le kilo de demain.

Reste à savoir si, entre protection des juvéniles et stabilisation des étals, l’équilibre tiendra. Parce qu’au marché, face à l’étiquette, le consommateur ne voit ni les cartes bathymétriques ni les courbes de biomasse. Il voit un chiffre. Et ce chiffre, en plein Ramadan, pèse parfois plus lourd que tous les communiqués officiels réunis.

Quand les prix touchent les étoiles

Le marché de gros de Casablanca ressemble cette semaine encore à une véritable montagne russe pour le portefeuille. Côté légumes, les tomates oscillent entre 3 et 6 dirhams le kilo, tandis que la courge, pourtant produit simple du panier quotidien, navigue entre 2,50 et 7 dirhams. Les carottes suivent une trajectoire similaire, avec des prix compris entre 3 et 5,50 dirhams, rappelant que même les légumes les plus modestes peuvent jouer au yo-yo selon la qualité et l’abondance.

Les pommes de terre et les oignons frais semblent, eux, adopter une relative stabilité. Les premières se négocient entre 2,50 et 4,50 dirhams le kilo, tandis que les seconds évoluent entre 2,50 et 5 dirhams. Des niveaux encore raisonnables pour les produits de base, même si les écarts témoignent des différences de qualité qui structurent le marché de gros.

Mais dès que l’on s’aventure vers des légumes un peu plus recherchés, la facture grimpe rapidement. Les courgettes se vendent entre 5 et 8 dirhams, et les concombres entre 7 et 9 dirhams, avec des pics pour les produits de meilleure qualité. Les aubergines, elles, oscillent entre 3 et 7 dirhams le kilo, preuve que même les légumes méditerranéens les plus familiers restent soumis aux caprices de l’offre et de la demande.

Côté fruits, le marché offre un véritable festival de chiffres, particulièrement à l’approche du Ramadan. L’ananas importé se vend entre 15 et 20 dirhams le kilo, tandis que la mangue importée peut atteindre 33 dirhams. L’avocat, très prisé sur les étals urbains, grimpe encore davantage avec des prix allant jusqu’à 34 dirhams le kilo.

Les bananes importées oscillent entre 12 et 18 dirhams, tandis que les bananes locales restent plus accessibles, entre 7 et 11 dirhams. Un écart qui reflète à la fois les coûts d’importation et la préférence des consommateurs pour certains calibres.

Les agrumes, eux, restent relativement sages. Les oranges se négocient entre 2,50 et 5 dirhams le kilo, tandis que les clémentines évoluent entre 3 et 7 dirhams. La fraise, star du panier de saison, continue quant à elle d’occuper le haut du classement avec des prix variant entre 12 et 19 dirhams, selon l’origine et la qualité.

Du côté des pommes, la distinction entre production locale et importation reste nette. Les pommes locales se vendent entre 7 et 13 dirhams le kilo, tandis que les pommes importées peuvent atteindre 23 dirhams, illustrant une fois de plus le poids de la logistique et du transport dans la formation des prix.

Et si les fruits et légumes suffisent déjà à faire tourner la tête des consommateurs, les viandes ne sont pas en reste. Aux abattoirs de Casablanca, le bœuf se négocie actuellement entre 78 et 95 dirhams le kilo, tandis que la viande ovine oscille entre 110 et 115 dirhams. Des niveaux qui pèsent lourd sur les budgets familiaux, particulièrement à l’approche du mois sacré où la demande s’intensifie.

Comme le dirait Kherrati, c’est le consommateur qui, souvent, fait la flambée des prix… et le marché le lui rend bien.

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