Pourquoi le Maroc ne croit pas en son tourisme rural ?
Aux quatre coins du monde, le tourisme rural est partie prenante de la stratégie nationale. Mais dans un contexte de sécheresse, les vallées verdoyantes n’ont plus grand-chose à offrir… malheureusement !
Dans les années 80, Moussa Saâdi, ancien ministre du Tourisme, y croyait. Le principe était aussi simple dans les présentations que dans les faits. Il suffisait de détourner le regard du touriste étranger des seules médinas impériales et du sable du Sahara pour l’emmener respirer dans les plaines, dormir chez l’habitant, partager un couscous préparé avec des légumes du jardin, écouter le bruit des cigales, se perdre dans la simplicité d’un Maroc profond. Une utopie qui aurait fait rêver touristes étrangers et internes.
Quarante ans plus tard, les champs rêvés laissent place à des serres en plastique où s’étouffent pastèques et tomates cerises, destinées à des marchés européens dont les consommateurs ignorent que leurs salades dévorent les nappes phréatiques du Souss. Le tourisme rural, au lieu de fleurir, a reculé. À la place, les parts de marché ont été grignotées par le trekking de montagne, avec ses guides formés par des alpinistes français dans les années 90 et le tourisme balnéaire, machine à devises plus rentable que les nuits chez l’habitant.
Le problème, c’est que si le tourisme rural ne marche pas au Maroc, il ne pourrait mieux fonctionner ailleurs. Le pays a tout de la destination rêvée pour ce type de touristes : une hospitalité à toute épreuve, un terroir riche en histoires, des produits qui sentent l’authenticité, huile d’argan, huile d’olive, raisins de Meknès, figues de montagne… Il y a à boire et à manger. Mais au lieu d’y voir un atout, on a évidemment laissé dépérir les petites fermes familiales, laminées par la sécheresse et par une politique agricole obsédée par l’exportation. Car au Maroc, on préfère faire pousser des avocats pour l’Europe plutôt que des légumes pour nos propres marchés.
C’est clairement aberrant, puisque ce type de tourisme permettait aux villageois de rester sur leurs terres, faire tourner leurs petites affaires et arrondir les fins de mois tout en faisant découvrir leur savoir-faire. Chaque visiteur, chaque nuitée, chaque excursion apportait un peu d’argent frais, assez pour entretenir une ferme, pour maintenir un foyer, pour donner un avenir aux enfants. Mais comme la tutelle n’a jamais vraiment cru à cette filière, préférant les resorts cinq étoiles et les golfs de luxe, le tourisme rural est resté au niveau de bricolage.
Aujourd’hui, on vend même le désert d’Agafay comme « produit touristique ». Un désert à quelques kilomètres de Marrakech, pour touristes pressés qui veulent une virée au Sahara sans se taper huit heures de route. On loue des tentes de luxe là où, hier encore, il n’y avait que du vide. Preuve que l’on peut transformer même le rien en attraction, tant que cela rapporte.
La vérité, c’est que le tourisme rural n’a jamais été considéré comme un projet national. Il n’est ni stratégique, ni prioritaire. Et pourtant, il concentre tout ce que le Maroc pourrait offrir de plus noble. « Cultivons notre jardin », écrivait Voltaire en conclusion de Candide.
Évolution du tourisme rural au Maroc
Le Maroc n’a jamais mis en place de véritable stratégie pour soutenir ce type de tourisme. Pas d’investissements lourds, pas de politique publique claire, pas d’accompagnement durable. Tout reposait sur quelques circuits improvisés, souvent portés par des agences locales et quelques hôteliers audacieux. « Le tourisme rural a toujours été une belle idée, mais sans ancrage solide. Il a vécu dans les marges, dépendant de la bonne volonté de quelques passionnés », explique Fouzi Zemrani, past vice président de la CNT, et auteur du blog Blogtrotter à LeBrief.
Dans les années 1990, une autre orientation émerge petit à petit, à savoir le tourisme de montagne. Là, au moins, il y avait une structure. On forma quelques guides, parfois avec l’aide d’experts venus des Alpes françaises. On organisa des treks, on balisa des sentiers, on créa une véritable industrie autour de la marche et de l’ascension.
En termes de tourisme rural, la vallée de l’Ourika, à deux pas de Marrakech, fut un laboratoire à ciel ouvert. Là, des familles accueillirent des visiteurs pour une nuit ou deux, leur montrant le fonctionnement d’une petite ferme, leur offrant un couscous partagé sur une terrasse surplombant les vergers. Dans le Sud, autour d’Agadir, la région d’Amtoudi fut, elle aussi, une pionnière, avec ses villages suspendus et ses gîtes improvisés. À Meknès, ce sont les domaines viticoles qui jouèrent le jeu, en combinant dégustations et séjours.
Ces initiatives permettaient aux agriculteurs de compléter leurs revenus, d’ancrer les familles sur leurs terres et bien sûr de ralentir l’exode rural. Mais c’est resté des îlots, incapables de former un archipel.
Au tournant des années 2000, le Maroc aurait pu transformer l’essai. Le pays lançait alors des plans de développement ambitieux dans le secteur touristique (Vision 2010, puis Vision 2020). Mais le tourisme rural ne fut jamais que mentionné, jamais intégré au cœur des priorités. On rêvait de stations balnéaires géantes et de complexes golfiques, pas de fermes rénovées ni de coopératives agricoles ouvertes aux visiteurs. « On avait dans les mains un modèle capable d’apporter à la fois une expérience authentique aux touristes et une bouffée d’oxygène économique aux paysans », résume Zemrani.
Il faut donc l’écrire clairement, le tourisme rural marocain n’a pas évolué, il a stagné. Né dans l’enthousiasme, il a grandi dans l’indifférence et vieilli dans l’oubli.
Un développement freiné et marginal
On dit souvent que le Maroc a tous les atouts pour séduire. C’est vrai, mais encore faut-il savoir jouer convenablement avec ces cartes. Et pour le moment, le rural reste une option exotique. Il suffit de regarder les chiffres. Le tourisme balnéaire concentre la majorité des investissements avec des stations géantes, complexes hôteliers, zones balisées par la Vision 2010 puis la Vision 2020. Le culturel, lui, s’appuie sur un patrimoine monumental comme les médinas, kasbahs, palais, festivals…
La marginalisation ne vient pas que des décideurs, mais aussi des logiques de marché. Les tours opérateurs étrangers, principaux pourvoyeurs de flux, ne vendent pas le Maroc profond. Ils vendent Marrakech comme destination incontournable, Agadir pour le soleil, Fès pour l’histoire… Quand il leur arrive de glisser une halte dans une vallée ou un village, c’est en excursion d’une journée, jamais en séjour prolongé. C’est… folklorique !
« Le tourisme rural n’a jamais eu sa part dans l’offre nationale parce qu’il n’a pas été porté. On a préféré l’aventure balnéaire et le trekking », se désole Zemrani. Malgré des expériences éparses, malgré quelques pionniers obstinés, le rural n’a jamais acquis de visibilité, ni à l’étranger ni même au Maroc.
Cette marginalité s’explique aussi par la fragilité des infrastructures. Une médina rénovée attire d’elle-même, une plage attire par nature. Mais une ferme, un hameau, une vallée nécessitent des routes praticables, une logistique, une organisation collective. Comment espérer attirer des visiteurs quand l’électricité manque encore dans certains douars, quand l’eau courante est un luxe, quand la route s’interrompt en plein milieu ?
À cela s’ajoute le complexe culturel marocain, car on a longtemps considéré que le tourisme devait montrer le beau, le spectaculaire, l’exceptionnel. Le rural, avec ses maisons de terre, ses champs modestes, sa vie quotidienne sans éclat, paraissent peut-être trop ordinaires. Pourtant, le tourisme paysan marche très bien ailleurs, la France avec ses gîtes, l’Italie avec son agriturismo…
Les campagnes marocaines auraient eu tout à gagner à accueillir des touristes, pour compléter des revenus agricoles fragiles, pour maintenir une activité locale, pour éviter l’exode massif vers les villes. On pourrait croire que les coopératives auraient pu sauver l’expérience, en structurant l’offre autour des produits du terroir. Certaines l’ont tenté, mais ces filières elles-mêmes se sont heurtées à la logique d’exportation.
Contrairement à ce que laisse croire l’uniformité des brochures touristiques, les campagnes marocaines ne se ressemblent pas. Chaque vallée cultive son propre caractère. L’Ourika ne dit pas la même chose qu’Amtoudi, Meknès ne raconte pas la même histoire que le Souss. Ici, c’est l’huile d’olive, là l’argan, ailleurs le safran ou le raisin.
Le tourisme rural possède aussi l’atout de l’expérience. Là où le balnéaire promet de bronzer et le culturel de contempler, le rural propose de participer. Car oui, il faut mettre la main à la pâte, au sens propre. Aider à récolter les olives, apprendre à traire une chèvre, préparer le pain au feu de bois, s’initier aux gestes simples d’une vie qui n’a pas encore totalement basculé dans la modernité.
Enfin, il y a une dimension patrimoniale avec le rappel de la mémoire. Les chants berbères transmis lors des veillées, les recettes héritées de générations de femmes, les gestes agricoles façonnés par des siècles d’adaptation au climat, tout cela fait partie d’un patrimoine immatériel inestimable.
La dépendance
À la différence du balnéaire, protégé par ses mers, ou du culturel, blindé par ses monuments, le rural repose sur une ressource fragile, à savoir la vie agricole. Et cette vie, aujourd’hui, se meurt lentement.
Le premier obstacle, c’est l’eau. Les puits se tarissent, les nappes phréatiques s’effondrent, les canaux d’irrigation s’assèchent. À cette tragédie naturelle s’ajoute la problématique de l’export, sacrifiant ses terres et son eau aux désirs de consommateurs étrangers. Les pastèques géantes du Souss, les tomates cerises, les avocats, tous ces produits destinés à l’Europe sont des ogres hydriques. Ils dévorent les réserves souterraines sans nourrir les habitants.
Le deuxième obstacle, c’est l’absence de réforme claire. Le tourisme rural ne figure jamais en priorité nationale. On en parle comme d’une option décorative, mais sans infrastructures, sans routes praticables, sans programmes d’accompagnement, il ne peut se développer. Les quelques gîtes et coopératives qui survivent le font par entêtement, par amour des lieux, rarement grâce à un soutien institutionnel.
Vient ensuite l’exode rural. Chaque année des milliers de jeunes quittent leurs villages pour chercher en ville un avenir que la campagne ne peut plus leur apporter. Les maisons sont donc abandonnées, les champs laissés en jachère, les villages deviennent l’ombre d’eux-mêmes.
Le quatrième obstacle est climatique, mais aussi psychologique. Dans un pays où les saisons deviennent imprévisibles, où les pluies se font capricieuses, la moindre activité liée à la terre devient risquée.
La première alternative est évidente : l’eau. Sans elle, inutile de rêver. La sécheresse est devenue le juge impitoyable de tout projet rural. Mais l’eau ne suffit pas. Encore faut-il que les paysans restent sur leurs terres. Et cela suppose de leur offrir une incitation réelle. Troisième piste, la réhabilitation du patrimoine rural. Les Kasbahs abandonnées, les greniers fortifiés, les villages de terre menacés d’effondrement ne doivent pas être laissés à la poussière.
Le quatrième angle, c’est la coopération. Les expériences réussies ailleurs (l’agritourisme en Italie, les gîtes ruraux en France, les fermes pédagogiques en Espagne…) montrent que le rural prospère lorsqu’il s’organise en réseaux. Le Maroc ne peut pas compter sur des initiatives isolées. Il doit fédérer ses coopératives, ses petits agriculteurs, ses gîtes, pour leur donner une visibilité collective. Pourquoi ne pas créer un label national du tourisme rural marocain, garantissant qualité, hospitalité et authenticité ?
Le numérique peut aussi jouer son rôle. Dans un monde où tout se réserve en ligne, les villages marocains restent invisibles. Pas de sites, pas de plateformes, pas de communication. Là encore, une politique nationale pourrait mettre en lumière ces offres dispersées.