Vieillissement, cancers, maladies chroniques : comment va la santé tunisienne ?
Arrivé à Tunis il y a près de trois mois, Matthieu Galais pilote désormais les activités des laboratoires Roche en Tunisie et en Libye. Dans un contexte où les systèmes de santé sont soumis à de fortes pressions, telles que la progression des maladies chroniques, des ressources parfois limitées, ou encore des innovations médicales qui avancent à vitesse grand V, il estime que la coopération entre acteurs publics et privés devient indispensable.
A ses yeux, la Tunisie dispose des atouts nécessaires, à commencer par une expertise médicale largement reconnue sur le continent africain. Formation des professionnels de santé, participation à des essais cliniques, développement du dépistage précoce ou encore solutions digitales… tout y est, ou peut y être.
-LeBrief : Quels sont aujourd’hui les principaux défis du marché pharmaceutique en Tunisie et en Libye ?
-Matthieu Galais : Avant toute chose, je tiens à dire combien je suis impressionné par ce que j’ai pu observer en Tunisie depuis mon arrivée.
Le pays dispose de compétences médicales remarquables, largement reconnues à l’échelle du continent africain. La Tunisie est d’ailleurs une destination de soins pour de nombreux patients venus d’autres pays d’Afrique. Le niveau d’expertise y est indéniablement élevé.
Cela étant dit, comme vous le soulignez, certains défis subsistent, notamment en matière de prise en charge de la santé. Le principal enjeu, selon moi, consiste à répondre à des besoins de santé croissants tout en préservant la souveraineté du système de santé.
Ces besoins augmentent pour plusieurs raisons. D’abord, le vieillissement de la population, un phénomène qui ne concerne pas uniquement la Tunisie. Ensuite, la transition épidémiologique. Il y a encore quelques décennies, les systèmes de santé étaient principalement mobilisés contre les maladies infectieuses comme le VIH, la tuberculose ou, plus récemment, la Covid. Aujourd’hui, la situation évolue vers une prévalence accrue des maladies non transmissibles, telles que les maladies cardiovasculaires, le diabète ou les cancers. Ces pathologies nécessitent des approches de prise en charge différentes et demandent aujourd’hui une attention particulière.
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-LeBrief : Et concernant la Libye ?
-Matthieu Galais : En Libye, les priorités semblent davantage liées à la structuration et au renforcement progressif du système de santé.
J’ai eu l’occasion de me rendre en Libye. Là aussi, j’ai été frappé par la qualité des compétences et par la volonté très forte d’offrir à chaque Libyenne et Libyen des soins de santé de qualité. La volonté politique existe clairement. L’enjeu réside désormais dans le renforcement global du système de santé.
-LeBrief : Dans le contexte géopolitique actuel, existe-t-il des risques régionaux susceptibles d’affecter les investissements dans la santé ou les populations ?
-Matthieu Galais : Il est vrai que beaucoup d’événements se succèdent, non seulement depuis quelques semaines ou quelques mois, mais depuis plusieurs années. Les systèmes de santé, partout dans le monde, sont soumis à de fortes pressions.
Cela représente néanmoins une opportunité collective, celle de réfléchir ensemble à la manière de répondre à ces défis. La complexité des enjeux nous oblige à travailler en partenariat.
Chez Roche, nous ne nous considérons pas simplement comme des fournisseurs de médicaments. Nous nous positionnons comme un partenaire de confiance sur le long terme. Roche est une entreprise suisse qui accompagne les écosystèmes de santé en Tunisie et en Libye, mais aussi en Algérie et au Maroc, à travers nos équipes régionales. L’objectif est de contribuer à ce que les systèmes de santé non seulement traversent cette période difficile, mais puissent également rayonner à l’échelle du continent africain et au-delà.
-LeBrief : Comment Roche accompagne-t-il la modernisation des systèmes de santé en Tunisie et en Libye ?
-Matthieu Galais : Nous entretenons des relations de long terme avec les autorités sanitaires et les professionnels de santé. Notre filiale en Tunisie compte plus de trente collaborateurs qui travaillent quotidiennement avec les acteurs du secteur.
Notre objectif est de faire reconnaître l’innovation non pas comme un coût, mais comme une valeur ajoutée pour le pays. Concrètement, nous intervenons sur l’ensemble du parcours patient. Prenons l’exemple de l’oncologie, le parcours est souvent complexe pour les patients. L’une des clefs réside dans le dépistage précoce.
Nous intervenons donc à différents niveaux : la sensibilisation, notamment à travers des initiatives comme Octobre Rose et d’autres campagnes de communication, le dépistage, qui est essentiel, puis le diagnostic précis. Nous avons notamment collaboré avec les autorités sanitaires pour introduire des diagnostics innovants permettant d’identifier les mutations génétiques dans certains cancers.
Enfin, il y a l’accès aux traitements les plus innovants, afin d’offrir aux patients les meilleures chances de guérison.
-LeBrief : Qu’en est-il des partenariats public-privé en Tunisie ? Existe-t-il des freins ?
-Matthieu Galais : Je pense sincèrement que, s’il existe des freins, ils sont souvent liés à nos propres perceptions. Les partenariats public-privé représentent une véritable opportunité pour aborder des problématiques complexes qu’aucun acteur ne pourrait résoudre seul.
Nous avons par exemple mis en place un partenariat avec le principal hôpital prenant en charge les patients en oncologie à Tunis. Ce projet associe le ministère de la Santé, l’établissement hospitalier concerné, des organisations, la coopération suisse et Roche. Le véritable défi, selon moi, est de passer à l’échelle. Nous parvenons souvent à mettre en œuvre de très beaux projets pilotes, mais la question est ensuite de savoir comment les généraliser.
-LeBrief : Comment renforcer la formation médicale continue et le transfert de compétences dans la région ?
-Matthieu Galais : La formation médicale continue est essentielle, d’autant plus dans un contexte où les connaissances médicales évoluent très rapidement. L’émergence de l’intelligence artificielle vient également transformer les pratiques, tout comme l’accès croissant des patients à l’information.
Chez Roche, nous soutenons différentes initiatives de formation et d’échanges scientifiques entre la Libye, la Tunisie et plus largement l’ensemble de l’Afrique du Nord. Des événements comme celui organisé aujourd’hui à Nairobi permettent également de renforcer les échanges à l’échelle continentale.
Les essais cliniques jouent aussi un rôle très important dans la formation. La Tunisie accueille actuellement quatre études cliniques impliquant plus de seize centres à travers le pays. Ces recherches permettent aux médecins d’accéder aux technologies les plus récentes et aux dernières innovations thérapeutiques.
Par ailleurs, nous travaillons également sur les solutions numériques, notamment avec les autorités de santé. Il s’agit par exemple de développer des registres de patients ou des outils digitaux permettant d’améliorer le parcours de soins, ainsi que des solutions de diagnostic assisté par intelligence artificielle.
-LeBrief : La stabilité réglementaire est-elle essentielle pour attirer l’innovation ?
-Matthieu Galais : Oui, la stabilité et la prévisibilité du cadre réglementaire sont des éléments importants pour sécuriser l’ensemble des acteurs.
La Tunisie dispose historiquement d’institutions de santé solides et d’une expertise médicale reconnue. De nombreuses réformes sont actuellement en cours.
Chez Roche, nous encourageons ces réformes et nous sommes convaincus qu’elles produiront des résultats positifs.
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