Orpaillage illégal en Côte d’Ivoire : pourquoi la répression peine à tarir les filières clandestines ?

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En Côte d’Ivoire, l’orpaillage clandestin résisteL'or © DR
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Malgré le démantèlement de milliers de sites clandestins depuis 2021, l’orpaillage illégal continue de s’étendre en Côte d’Ivoire. Au-delà des mineurs, une chaîne économique implique financeurs, propriétaires d’équipements, acteurs locaux, acheteurs et réseaux transfrontaliers. Entre faiblesse de la traçabilité, contrôle du foncier, soupçons de corruption et circulation de l’or vers les pays voisins, la répression se heurte à une économie capable de se reconstituer. L’enjeu pour Abidjan est désormais de remonter la filière jusqu’aux acteurs qui contrôlent la valeur de l’or et de renforcer les mécanismes permettant d’en suivre l’origine jusqu’aux marchés internationaux.

La Côte d’Ivoire a intensifié depuis plusieurs années la lutte contre l’exploitation clandestine de l’or. Pourtant, les opérations de démantèlement se succèdent sans parvenir à faire disparaître durablement les sites illégaux. Derrière cette apparente résistance se trouve une économie structurée, où les travailleurs ne constituent qu’un maillon d’une chaîne qui va du financement des équipements jusqu’aux circuits régionaux de commercialisation.

Les chiffres donnent la mesure de l’effort engagé par les autorités ivoiriennes. Depuis 2021, plus de 8.500 sites d’orpaillage clandestin ont été déguerpis, selon un bilan communiqué fin juillet par le Conseil national de sécurité (CNS) ivoirien. Quelque 4.474 personnes ont également été déférées, dont 65% seraient de nationalité étrangère. Les opérations ont par ailleurs abouti à la saisie de plus de 960 millions de francs CFA et d’environ 136 kilogrammes d’or.

Mais ces résultats ne se traduisent pas par un recul durable de l’activité. Le CNS reconnaît lui-même la « persistance, voire l’extension » de l’orpaillage illégal. Autrement dit, le démantèlement des sites ne suffit pas à neutraliser une activité capable de se déplacer, de se reconstituer et de s’appuyer sur des réseaux économiques qui dépassent largement les lieux d’extraction.

Cette capacité de résilience oblige à changer de focale. Le problème n’est pas seulement celui des milliers de personnes qui travaillent dans les mines clandestines. Il est aussi celui des capitaux qui financent les équipements, des personnes qui contrôlent les sites, des intermédiaires qui rachètent le métal et des circuits qui permettent à l’or de quitter le territoire.

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Une richesse considérable, mais difficile à mesurer

L’ampleur financière du phénomène reste difficile à établir avec précision, précisément parce qu’une partie de la production échappe aux statistiques officielles. Les données disponibles permettent néanmoins de mesurer l’écart entre la production déclarée et les volumes susceptibles d’être extraits clandestinement.

Selon les estimations de l’ONG SWISSAID, la production artisanale et semi-industrielle officiellement déclarée en Côte d’Ivoire s’élevait à seulement 329 kilogrammes en 2022. À l’échelle de l’Afrique, l’organisation évaluait toutefois la production artisanale non déclarée à 30 à 40 tonnes annuelles au début des années 2020. Pour la Côte d’Ivoire, SWISSAID estime qu’un volume comparable pourrait être évacué clandestinement, notamment vers le Burkina Faso et le Mali.

Il convient de manier ces chiffres avec prudence car il s’agit d’estimations de production non déclarée et non d’un bilan officiel de l’or clandestinement extrait du territoire ivoirien. Leur intérêt est surtout de donner un ordre de grandeur de la richesse susceptible de circuler en dehors des circuits formels.

Au cours de l’or observé le 18 août, autour de 4 370 dollars l’once, un volume de 30 à 40 tonnes correspondrait théoriquement à plusieurs milliards de dollars. Cette valeur ne représente ni les revenus effectivement générés par les orpailleurs ni les bénéfices des réseaux clandestins. Elle montre néanmoins pourquoi l’orpaillage illégal peut continuer à attirer des investisseurs et des intermédiaires malgré les risques judiciaires et les opérations de sécurisation.

La contradiction est que ceux qui prennent les risques les plus visibles sur les sites ne sont pas nécessairement ceux qui captent la plus grande part de la valeur.

Le véritable pouvoir se situe aussi hors des puits

Une étude menée par des chercheurs de l’Université Félix Houphouët-Boigny dans la région de la Nawa, entre 2022 et 2025, apporte des éléments sur l’organisation économique des exploitations. Le travail de terrain montre une hiérarchie qui distingue les personnes chargées de l’extraction de celles qui disposent des moyens matériels nécessaires au fonctionnement du site.

Les ouvriers travaillent ainsi sous l’autorité de responsables qui peuvent contrôler les équipements, l’approvisionnement et la récupération de l’or. La production doit ensuite être répartie entre plusieurs postes : fonctionnement de l’exploitation, rémunération des travailleurs et part revenant notamment au propriétaire des machines ou au responsable du chantier.

Cette organisation permet de comprendre pourquoi une politique concentrée sur les travailleurs risque de manquer une partie de sa cible. Les personnes qui manient les outils ou travaillent autour des excavations sont les plus visibles lors des opérations de contrôle. Elles ne sont pourtant pas forcément à l’origine du financement ni de la commercialisation de l’or.

L’étude de la Nawa ne permet pas de décrire mécaniquement toutes les exploitations clandestines ivoiriennes. Elle porte sur un territoire déterminé et sur une période précise. Elle met toutefois en évidence la séparation entre le travail d’extraction et le contrôle des moyens de production, une caractéristique importante du secteur.

Le foncier local, un passage obligé ?

La persistance des exploitations pose également la question du contrôle des territoires où elles s’installent. L’orpaillage clandestin ne se déroule pas dans un espace abstrait. Les sites occupent en effet des terres qui relèvent de droits et d’autorités locales.

Début août, le porte-parole du PDCI-RDA, Bredoumy Soumaïla, a publiquement mis en cause certains responsables coutumiers, élus et cadres, auxquels il reproche de faciliter l’installation d’activités clandestines. Ces déclarations, formulées dans un contexte politique, constituent des accusations et ne permettent pas, en elles-mêmes, d’établir des responsabilités individuelles.

Le gouvernement ivoirien reconnaît cependant l’importance des acteurs locaux dans l’accès au foncier. Son porte-parole, Amadou Coulibaly, a expliqué qu’un exploitant clandestin ne pouvait pas simplement arriver dans un village et s’installer sans obtenir l’accord de détenteurs locaux des droits sur les terres.

Cette dimension est essentielle. Elle signifie que la lutte contre l’orpaillage illégal ne relève pas uniquement de la police, de la gendarmerie ou des administrations minières. Elle implique également les rapports de pouvoir autour de la terre, dans des zones où les autorités coutumières et les détenteurs de droits fonciers jouent un rôle concret dans l’accès aux espaces exploités.

La fermeture d’un site peut dès lors ne produire qu’un effet temporaire si les conditions qui ont permis son implantation restent inchangées.

Une frontière qui ne suffit pas à arrêter l’or

Même lorsqu’un site est effectivement fermé, une autre difficulté apparaît dès que l’or entre dans les circuits commerciaux. Le métal peut circuler au-delà des frontières ivoiriennes, ce qui rend son suivi beaucoup plus complexe.

Le Burkina Faso et le Mali figurent parmi les principales directions évoquées pour les sorties clandestines d’or ivoirien. Cette dimension régionale n’est pas nouvelle. Les experts des Nations unies avaient déjà documenté, en 2014, des flux d’or extrait clandestinement dans le nord-est de la Côte d’Ivoire puis acheminé vers le Burkina Faso.

Le contexte sécuritaire régional ajoute une difficulté supplémentaire. Une cartographie publiée en 2025 par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime estime que le JNIM tire des revenus de l’exploitation artisanale de l’or dans certaines zones situées autour de la frontière entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire. Cette donnée ne signifie pas que l’ensemble de l’orpaillage clandestin ivoirien finance des groupes armés. Elle souligne toutefois les risques associés à des chaînes commerciales qui traversent des territoires où sévissent des organisations armées.

Une fois passé par plusieurs intermédiaires et éventuellement mélangé à d’autres productions, l’or devient en outre plus difficile à rattacher à son lieu d’extraction initial. Les circuits régionaux peuvent ainsi réduire l’efficacité d’une réponse limitée au territoire ivoirien.

Le problème devient alors autant commercial que sécuritaire. Il ne suffit plus de savoir où l’or est extrait. Il faut également déterminer qui l’achète, où il est transporté, comment il est déclaré et dans quelles conditions il entre finalement dans le marché international.

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La traçabilité, nouvel enjeu de la lutte

Cette réalité explique pourquoi la fermeture des sites ne peut constituer à elle seule une stratégie durable. Pour réduire l’attractivité de l’orpaillage clandestin, il faut agir sur les revenus qui permettent au système de fonctionner.

Cela suppose notamment de mieux identifier les financeurs, de surveiller les circuits d’achat, de contrôler les équipements utilisés sur les sites et de renforcer les mécanismes de traçabilité. La lutte contre les activités clandestines doit également s’accompagner d’une capacité accrue à distinguer les travailleurs précaires des acteurs qui organisent et financent les exploitations.

La Côte d’Ivoire a engagé une démarche allant dans ce sens à travers un partenariat lancé en 2025 avec la Banque mondiale et le World Gold Council. L’objectif affiché est notamment de développer des chaînes d’approvisionnement légales et traçables.

La formalisation de l’exploitation artisanale constitue toutefois un chantier complexe. Elle doit permettre de rendre l’activité identifiable et fiscalement contrôlable, sans imposer de contraintes susceptibles de pousser les producteurs à se tourner à nouveau vers les circuits clandestins. Elle suppose également que les acheteurs disposent d’incitations suffisantes pour privilégier l’or issu de filières officiellement reconnues.

Au fond, l’échec relatif de la répression ne tient pas nécessairement à l’absence d’opérations. Les milliers de sites démantelés et les milliers de personnes interpellées montrent au contraire l’ampleur de l’intervention de l’État. Le problème réside dans la capacité de l’économie clandestine à se reconstituer après chaque opération.

Tant que les capitaux peuvent financer de nouveaux équipements, que des acteurs locaux peuvent faciliter l’accès aux terres, que les acheteurs peuvent écouler le métal et que les frontières permettent de prolonger les circuits commerciaux, la fermeture d’un site ne supprimera pas la demande qui se trouve en amont et en aval.

La véritable bataille se joue donc moins autour du seul orpailleur que sur l’ensemble de la chaîne de valeur. En Côte d’Ivoire, l’enjeu consiste désormais à faire remonter la responsabilité économique jusqu’à ceux qui financent, contrôlent et commercialisent l’or clandestin, tout en empêchant que le métal ne disparaisse dans des circuits régionaux où son origine devient difficile à établir. Sans cette approche, les pelleteuses pourront continuer à fermer des sites sans pour autant assécher durablement l’économie qui les fait renaître.

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