Hervé Hélias, PDG du groupe Mazars

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«Nous avons une stratégie africaine solide» : Hervé Hélias, PDG du groupe Mazars

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Avec une armada de 44.000 praticiens, Mazars, le réseau d’audit et de conseil d’origine française, est l’un des rares à tenir tête aux « Big-Four » (Deloitte, PwC, EY et KPMG). L’enseigne accélère son développement en Afrique en s’appuyant sur ses bases en Egypte, Afrique du Sud, au Maroc, au Nigéria et au Ghana. Dans une interview menée par le journaliste économique Abashi Shamamba pour Lebrief Afrique, son PDG, Hervé HELIAS, décrypte les évolutions du métier et les ambitions du réseau sur le continent.

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LeBrief Afrique : Avec le recul, quelle première évaluation faites-vous de l’application de la directive européenne sur l’audit, notamment la rotation des auditeurs ?

Hervé HELIAS : La réforme de 2014 a bien entendu eu des effets positifs, mais le bilan est globalement contrasté. Parmi les aspects positifs, il faut reconnaître que cette réforme a instauré une dynamique de rotation saine dans des pays où il n’y avait pas eu de changement de cabinets depuis de longues années, en apportant un regard neuf sur les dossiers d’audit et en favorisant l’indépendance des comités d’audit.

II y a eu également un mouvement bénéfique d’harmonisation des services dits « incompatibles » avec l’audit, notamment en proposant une définition claire des missions autorisées, qui a permis de réduire les risques de conflits d’intérêt. On a progressé également sur le rôle et l’indépendance des comités d’audit. Il faut donc reconnaître un effet positif de cette réforme.

Cependant, elle n’a pas résolu certains problèmes critiques tels que le manque de compétitivité du marché : la réforme n’a pas permis à des acteurs autres que Mazars de se positionner de façon significative sur le marché de l’audit. Notre marché a besoin d’alternative, de permettre à une diversité de cabinets internationaux solides de servir les grandes entreprises internationales. Aujourd’hui, la concentration du marché freine la montée en puissance d’autres acteurs en dehors des quatre cabinets anglo-saxons, et met en péril la qualité de l’audit de ces grandes entreprises.

La réforme n’a pas non plus résolu la question de l’écart entre un engagement de résultats et un engagement de moyens. On attend des auditeurs plus que ce que leur rôle aujourd’hui et les moyens dont ils disposent ne leur permettent, et il y a un écart entre la mission perçue des auditeurs et la réalité que nous vivons au quotidien dans l’exercice de cette mission. Cela pose aujourd’hui la question de la confiance que l’on apporte au marché, et met à risque notre mission de tiers de confiance… La réforme n’a pas permis de progresser sur ce point et il sera important, à l’avenir, de pouvoir redéfinir notre rôle, et d’aligner les attentes avec les moyens.

 

 

En 2021, l’Autorité française de supervision du commissariat aux comptes avait prononcé des sanctions contre plusieurs cabinets dont Mazars. A quoi a abouti votre action en appel ?

L’audit est une profession dans laquelle il y a toujours eu des litiges, et malheureusement, cette tendance a augmenté dans les dernières années, car c’est un métier dont la complexité ne fait que croître, avec parfois des possibilités d’interprétations différentes des normes d’audit. J’ai aussi expliqué l’écart grandissant entre les attentes et les moyens des auditeurs. En 2016, nous avons eu un litige, tout à fait exceptionnel ; en fait le seul en trente ans d’exercice, ce qui prouve la qualité de nos approches sur un marché où les litiges sont courants. Dans ce dossier exceptionnel, Mazars a été doublement victime : à la fois d’une fraude ultra sophistiquée organisée par la dirigeante de l’entreprise cliente avec la complicité des membres de sa direction, et victime d’un associé signataire défaillant (licencié dès que nous avons appris la fraude), en perte d’indépendance, qui masquait les lacunes de ce dossier.  Nous avons trouvé la sanction pour Mazars, personne morale, disproportionnée, s’agissant d’un dossier non EIP (ndlr : entité d’intérêt public) provoqué par le déraillement personnel d’un associé. Il n’y a pas eu à nos yeux de distinction suffisante entre la personne physique et morale, et nous avons donc fait appel. Nous attendons toujours la décision.

 

 

Avez-vous le sentiment que les auditeurs sont désormais soumis à l’obligation de résultat ?

Fondamentalement, nous avons une obligation de moyen et non de résultat. Mais nous avons pour mission d’apporter de la confiance au marché : les valorisations financières ou les transactions fonctionnent sur la base de la confiance donnée par les auditeurs.

Cette mission crée moralement une obligation de résultat. On voit bien qu’à chaque fois que se produit une défaillance, elle donne lieu à une hyper médiatisation, avec une stigmatisation des auditeurs, et des traitements qui mettent en avant la responsabilité des auditeurs. De facto, cette obligation de moyens s’est transformée en obligation de résultats. Il y a un débat aujourd’hui autour de l’évaluation des contrôles internes des entreprises, pour définir à qui incombe la responsabilité d’évaluer ces contrôles, et sur qui doit peser l’obligation de résultats : l’entreprise, le comité d’audit, l’auditeur ? Certains plaident pour une régulation SOX (Sarbanes & Oxley Act) comme aux Etats-Unis, ce qui placerait l’obligation de résultat sur les épaules des directions générales. Nous, nous pensons plutôt à une responsabilité partagée entre la DG, le comité d’audit et l’auditeur, car donner la confiance de contrôle interne et la sécurité des informations est une obligation de résultats commune, de tous les acteurs.

 

Il paraît qu’il y a une certaine « déflation » des honoraires sur le marché de l’audit. A quoi attribuez-vous cette évolution ?

Ce n’est pas vrai de tous les marchés. Au Royaume-Uni, c’est plutôt en hausse. Il y a des marchés comme en France où l’on ne voit en effet aucune augmentation dans les appels d’offres. Il va cependant falloir prendre en compte la grande complexité croissante des audits et la responsabilité également croissante des auditeurs : il est certain que le marché va connaître un cycle haussier à partir du moment où nos obligations et notre responsabilité augmentent – en lien avec les « risques du métier ».

 

Sur quels facteurs porte aujourd’hui la compétition entre les réseaux d’audit et de conseil ? Comment se positionne Mazars par rapport aux « Big Four» ? 

Les métiers d’audit et de conseil sont très différents mais s’appuient sur des compétences très similaires : aujourd’hui, pour l’un comme pour l’autre, il faut démontrer l’excellence et la qualité, une capacité d’innovation et d’intégrer les évolutions technologiques dans nos métiers. Il faut également proposer des expertises multidisciplinaires, avoir une excellente connaissance non seulement des sujets techniques mais aussi des secteurs de nos clients, de leurs marchés ; des modèles de business. Enfin le choix se fait également sur la capacité d’accompagner des entreprises à l’international, sur de multiples territoires, avec la même qualité de service et de façon fluide.

Mazars a fait un choix assez clair au départ de se focaliser sur les grandes entreprises européennes, et aujourd’hui aussi en Afrique et Moyen-Orient, où nous servons de grands acteurs internationaux. Nous nous distinguons des autres grands groupes d’audit par cet ancrage en EMEA, où nous avons et cultivons des racines fortes. Nous accompagnons nos clients de ces régions fidèlement dans leur développement régional ou international. Nous nous distinguons également par une très grande intégration de notre cabinet : nous opérons non pas en réseau, mais de façon totalement intégrée, et travaillons comme une seule et même équipe sur les grands audits internationaux. Cette taille critique que nous avons acquise au fil des années n’enlève en rien l’agilité dans la collaboration qui a toujours caractérisé Mazars, et notre capacité à apporter à chaque client ce dont il a besoin.

 

Quelle est votre stratégie de développement en Afrique ? Par rapport à la concurrence, on a l’impression que vous y allez avec beaucoup de prudence.

Nous sommes le 6ème cabinet en Afrique où nous sommes même leader dans certains pays, ce qui reflète notre présence très forte sur le continent. Les classements officiels l’attestent, mais nous communiquons peut-être moins sur ce sujet que nos confrères,

Nous bénéficions en particulier de quatre pôles d’activité très forts : en Egypte, Afrique du Sud, au Maroc et en Afrique de l’Ouest, avec des projets de développement forts au Nigéria et en RDC. Nous avons donc une stratégie africaine solide, affirmée, pour laquelle nous mettons des moyens.

Notre développement, comme ailleurs, suit notre approche intégrée : nos équipes africaines travaillent toutes ensemble pour servir nos clients panafricains, afin de les servir à l’échelle de la région, avec une cohérence méthodologique et les mêmes approches de qualité.

 

Dans quel domaine voyez-vous vos relais de croissance et quelles sont les perspectives 2022 ?

Tout d’abord, l’année 2021 a été une excellente année pour Mazars – nous avons réalisé plus de 10% de croissance- et 2022 affiche une très bonne tendance. Nous avons traversé la période de la pandémie du Covid-19 avec une grande résilience et en ressortons plus solide que jamais.

Notre premier relai de croissance concerne les sujets de RSE, avec la montée en puissance de l’audit non financier, qui refont complètement les approches de reporting des entreprises. Ce sujet, porté par l’Europe avec l’accord sur les standards européens (CSRD), est un enjeu pour les entreprises comme pour les sociétés, et les cabinets d’audit ont un rôle fondamental à jouer pour évaluer les dimensions ESG (Environnement, Social, Gouvernance) de la performance des entreprises.

L’audit reste également une priorité dans notre développement, car Mazars fait partie des rares grands acteurs à affirmer une ambition d’auditeurs et à investir sur le marché de l’audit, et nous nous en donnons les moyens en continuant à recruter, former, et créer une équipe internationale d’excellence, pour servir les grandes entreprises internationales.

Enfin, la fiscalité, la gestion des risques et la transformation des entreprises sont aussi des sujets clés de développement, et Mazars veut continuer à accompagner les entreprises dans leurs transformations digitales ou encore ESG, sujet sur lequel nous avons commencé à conseiller nos clients qui doivent se préparer aux nouvelles attentes.

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