Interview – Christian Jekinnou : comment Afric’innov veut-il transformer l’entrepreneuriat africain ?
L’écosystème entrepreneurial africain a profondément évolué au cours de la dernière décennie. Le nombre d’incubateurs et d’accélérateurs a progressé, tandis que les dispositifs d’accompagnement se sont diversifiés. Toutefois, cette évolution quantitative ne garantit pas toujours la qualité des services proposés, la pérennité des structures ni la capacité des entreprises accompagnées à se développer durablement.
C’est sur ces enjeux qu’Afric’innov entend concentrer son action pour les dix prochaines années. Créé en 2016 dans le cadre du Programme Afrique Innovation, avec le soutien de l’Agence française de développement, le réseau s’est donné pour mission de renforcer les compétences des organisations qui accompagnent les entrepreneurs sur le continent.
Réunis à Lomé, au Togo, du 5 au 7 novembre 2026, des représentants de structures d’accompagnement issues de 18 pays africains prennent part à un sommet consacré aux perspectives de l’entrepreneuriat à l’ère de l’intelligence artificielle. Le rendez-vous est également marqué par la présentation du Manifeste de Lomé, destiné à définir les grandes orientations du réseau pour la prochaine décennie.
Dans cet entretien exclusif accordé à LeBrief, Christian Jekinnou, président d’Afric’innov, dresse le bilan des dix premières années, détaille les transformations attendues et analyse les conditions nécessaires pour permettre aux entrepreneurs africains de tirer pleinement profit des nouvelles technologies.
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LeBrief : Dix ans après la création d’Afric’innov, quel bilan tirez-vous de cette décennie d’accompagnement des structures d’appui à l’entrepreneuriat en Afrique ?
Christian Jekinnou : Il faut se rappeler ce qu’était l’écosystème entrepreneurial africain il y a dix ans. Les incubateurs et accélérateurs étaient beaucoup moins nombreux qu’aujourd’hui. Dans beaucoup de pays, ils travaillaient de manière relativement isolée, avec des ressources limitées, peu d’outils partagés et des métiers encore en construction.
Quand nous avons lancé le Programme Afrique Innovation, en 2016, avec le soutien de l’Agence française de développement, notre conviction était simple : pour aider davantage d’entrepreneurs à réussir, il fallait aussi investir dans la qualité de ceux qui les accompagnent.
En dix ans, Afric’innov a contribué à faire émerger une véritable communauté professionnelle. Nous avons développé des formations, des outils d’accompagnement, un dispositif de financement d’amorçage et surtout un référentiel de qualité permettant d’évaluer et de labelliser les structures d’accompagnement. À titre d’illustration, le bilan établi à fin 2023 faisait état de plus de 130 structures dans le réseau, de plus de 50 formations conçues et déployées et de dix structures labellisées.
Mais, pour moi, notre principal acquis n’est pas uniquement quantitatif. C’est d’avoir contribué à faire évoluer la perception du métier. Un incubateur n’est pas simplement un espace de travail qui organise des formations et des concours de pitch. C’est une organisation qui doit savoir diagnostiquer les besoins d’une entreprise, mobiliser des expertises, faciliter son accès au marché et au financement, puis mesurer les résultats obtenus.
Notre défi, pour les dix prochaines années, sera de démontrer davantage la valeur et l’impact de ces structures sur les économies africaines.
LeBrief : Le sommet de Lomé est marqué par la présentation du Manifeste de Lomé, qui définit la feuille de route du réseau pour les dix prochaines années. Quelles transformations concrètes ambitionnez-vous d’impulser ?
Christian Jekinnou : Nous devons sortir d’une logique qui a longtemps dominé les politiques d’entrepreneuriat en Afrique : celle qui consiste à multiplier les programmes, les incubateurs et les initiatives sans toujours se demander comment ils s’articulent, ce qu’ils produisent réellement et ce qui subsiste une fois les financements terminés.
C’est ce paradoxe que nous voulons traiter. Le Manifeste de Lomé, préparé à travers une démarche de co-construction avec des acteurs de plusieurs écosystèmes africains, doit permettre de formuler des priorités communes autour de quatre transformations.
La première concerne la qualité. Nous souhaitons que les structures d’accompagnement puissent être évaluées à partir de standards crédibles et comparables, tout en tenant compte de leurs contextes.
La deuxième concerne leur financement. Nous ne pouvons pas continuer à demander aux incubateurs d’accompagner des entreprises vers la pérennité tout en les maintenant eux-mêmes dans une dépendance permanente à des projets de courte durée. Il faut développer des modèles économiques plus solides et des mécanismes de financement adaptés à leurs missions.
La troisième porte sur l’intelligence artificielle, les données et les compétences. Enfin, la quatrième concerne l’action publique, avec une meilleure complémentarité entre agences publiques, structures privées, financeurs et acteurs locaux.
Notre ambition est donc de passer d’un écosystème où les acteurs sont nombreux à un écosystème où leurs rôles sont clairs, leurs compétences reconnues et leurs résultats mesurables. La réussite du Manifeste se jugera surtout aux outils, aux coopérations et aux expérimentations qui en découleront.
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LeBrief : Face à l’essor de l’IA, les incubateurs et autres structures d’accompagnement sont-ils suffisamment préparés pour aider les entrepreneurs à intégrer ces nouvelles technologies ?
Christian Jekinnou : Je ne pense pas que la majorité des structures d’accompagnement soient aujourd’hui suffisamment préparées. Beaucoup de professionnels utilisent déjà ChatGPT et d’autres outils, mais utiliser une IA pour préparer un document ou résumer une réunion n’est pas la même chose que savoir accompagner une entreprise dans sa transformation par l’IA.
Une petite entreprise peut aujourd’hui utiliser ces outils pour analyser son marché, produire des contenus commerciaux, concevoir un premier prototype ou structurer un plan d’affaires. Cela change profondément la proposition de valeur de l’accompagnateur. Si une IA peut produire en quelques minutes ce qu’un consultant mettait deux jours à rédiger, la question n’est plus de savoir comment facturer ces deux jours. Elle est de savoir quelle expertise supplémentaire le professionnel apporte à l’entrepreneur.
Une étude scientifique publiée en juillet 2026 dans la revue Management Science est particulièrement instructive. Des chercheurs ont testé pendant plusieurs mois un assistant d’IA auprès de 640 entrepreneurs kenyans. Ils n’ont pas constaté d’amélioration moyenne statistiquement significative des performances. En revanche, leurs analyses suggèrent que les entrepreneurs initialement les plus performants pouvaient tirer profit de l’outil, tandis que les plus fragiles obtenaient parfois de moins bons résultats.
C’est un enseignement majeur : donner accès à l’intelligence artificielle ne signifie pas automatiquement donner accès à une meilleure décision.
Il faut donc former les accompagnateurs à trois niveaux : leur propre productivité, l’accompagnement des entrepreneurs dans l’adoption de l’IA et l’esprit critique, notamment concernant la protection des données et les limites des outils.
Je suis convaincu que l’avenir n’oppose pas l’accompagnateur humain à l’intelligence artificielle. Il nous oblige à construire un accompagnement dans lequel l’IA apporte de la puissance d’analyse et d’exécution, tandis que l’humain conserve le discernement, la compréhension du contexte et la responsabilité des décisions.
LeBrief : Quels sont les principaux besoins en matière de formation, d’expertise et de financement pour accompagner cette transformation ?
Christian Jekinnou : Les besoins sont importants. Je les distinguerais en trois catégories.
Le premier besoin concerne la formation. Il ne s’agit pas de transformer tous les accompagnateurs en ingénieurs en intelligence artificielle. Il s’agit de leur apprendre à identifier les cas d’usage pertinents pour une entreprise, à évaluer les bénéfices et les risques, puis à accompagner leur mise en œuvre.
Le deuxième besoin concerne l’expertise. Les incubateurs auront besoin de professionnels capables de combiner une connaissance approfondie des entreprises et de leurs secteurs avec des compétences en données, en automatisation, en transformation organisationnelle et en gouvernance de l’IA. Il serait toutefois irréaliste de demander à chaque incubateur africain de recruter toutes ces compétences. L’une des réponses consiste donc à mutualiser des expertises spécialisées entre plusieurs structures, notamment à travers des réseaux comme Afric’innov.
Le troisième besoin, probablement le plus sous-estimé, est celui du financement de cette transformation. Pour intégrer sérieusement l’IA, les structures doivent pouvoir consacrer du temps et des moyens à la formation de leurs équipes, à l’adaptation de leurs méthodes, à la sécurisation des données et à l’expérimentation de nouveaux services.
Je pense que les partenaires techniques et financiers devraient soutenir davantage de programmes d’expérimentation associant des incubateurs et des PME, avec des budgets dédiés, un accompagnement technique et une évaluation rigoureuse des résultats.
Plutôt que de financer l’achat de 100 licences d’IA pour 100 entrepreneurs, pourquoi ne pas financer dix structures d’accompagnement pour qu’elles testent chacune une méthode intégrant l’IA auprès de dix entreprises ? Nous pourrions alors comparer les résultats, comprendre ce qui fonctionne selon les profils et les secteurs, puis déployer les méthodes les plus efficaces.
L’enjeu n’est pas de financer davantage de technologie pour elle-même, mais de financer la capacité des organisations et des entreprises africaines à en tirer réellement parti.
LeBrief : Pour les dix prochaines années, peut-on envisager des initiatives communes et des dispositifs permettant aux startups africaines d’accéder plus facilement aux marchés du continent ?
Christian Jekinnou : Absolument. Je pense que nous devons commencer par des dispositifs relativement simples, mais dont nous pouvons réellement mesurer l’utilité.
L’une des pistes que nous souhaitons développer au sein d’Afric’innov est celle du softlanding, c’est-à-dire l’accompagnement d’une entreprise qui cherche à s’implanter sur un nouveau marché, en s’appuyant sur une structure locale connaissant l’environnement entrepreneurial et commercial.
À Lomé, nous travaillons déjà sur cette logique de mise en relation entre des startups togolaises et des structures d’accompagnement présentes dans leurs marchés cibles.
Nous pourrions imaginer un corridor entrepreneurial entre plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Il s’agirait, par exemple, de sélectionner cinq à dix startups disposant déjà d’un produit commercialisé et d’une véritable ambition d’expansion. Chacune serait associée à une structure d’accompagnement qualifiée dans son pays cible.
L’accompagnement ne consisterait pas à organiser un voyage de découverte et quelques rencontres institutionnelles. Il faudrait réaliser un diagnostic du marché, identifier de vrais prospects, travailler sur les contraintes réglementaires, faciliter les premiers partenariats et accompagner les négociations commerciales.
Six mois plus tard, nous pourrions mesurer le nombre de partenariats conclus, de contrats signés ou de nouveaux marchés effectivement ouverts.
Une deuxième piste concerne la coopération entre structures d’accompagnement elles-mêmes. Nous pourrions développer des échanges de professionnels, des programmes de formation communs, des expérimentations sur l’intelligence artificielle et des démarches partagées d’amélioration de la qualité.
Ces initiatives restent des propositions à construire avec les partenaires intéressés. Mais nous ne partons pas d’une page blanche. Il existe déjà des incubateurs compétents, des réseaux de confiance, des entrepreneurs ambitieux et des institutions engagées. Notre responsabilité est de mieux connecter ces ressources et de transformer les relations en résultats.
Si, dans dix ans, une startup de Casablanca peut trouver aussi naturellement un accompagnateur de confiance à Abidjan ou à Dakar qu’un partenaire dans sa propre ville, et inversement, nous aurons franchi une étape majeure. C’est cette Afrique entrepreneuriale, plus connectée, plus exigeante et plus ouverte à ses propres marchés, que nous souhaitons contribuer à construire avec Afric’innov.