L’éveil énergétique
Quatre années se sont écoulées depuis l’annonce, en mai 2022, de la création d’une banque africaine dédiée au financement des hydrocarbures. Il aura fallu attendre le samedi 31 octobre pour que le projet prenne enfin corps. A Abuja, Afreximbank et l’Organisation des producteurs de pétrole africains (APPO) ont réuni leur assemblée inaugurale. Helmy Ghazi, de nationalité égyptienne, en a été désigné président. Un conseil d’administration a été constitué. Le Nigeria accueillera le siège de l’institution. La banque existe désormais autrement que sur le papier.
L’accouchement n’aura pourtant rien eu de linéaire. La charte avait été signée au Caire en juin 2024, le siège attribué le mois suivant et le démarrage annoncé pour janvier 2025. Cette échéance n’a pas été respectée. Au mois de juillet, les deux partenaires étaient encore empêtrés dans une discussion dont la technicité apparente dissimulait une difficulté plus élémentaire : qui devait verser sa contribution, et à quel moment ? Afreximbank entendait obtenir les souscriptions avant la constitution formelle de la banque. L’APPO souhaitait, de son côté, que certaines étapes préparatoires soient préalablement achevées. Il aura donc fallu plusieurs mois pour régler une question de calendrier financier.
Reste maintenant à regarder les chiffres de plus près. Les cinq milliards de dollars régulièrement avancés correspondent au capital autorisé. Ils donnent une mesure de l’ambition, certainement pas de l’argent effectivement disponible. Sur ce point, Farid Ghezali, secrétaire général de l’APPO, a apporté une précision autrement plus instructive : 500 millions de dollars avaient été mobilisés avant l’ouverture. Autrement dit, à peine 10% du montant annoncé.
La répartition de cette première enveloppe mérite, elle aussi, quelques éclaircissements. Le Nigeria y aurait contribué à hauteur de 200 millions de dollars, contre 222 millions pour Afreximbank, selon Helen Brume, responsable du financement de projets au sein de l’institution. Les 78 millions restants n’ont pas été attribués publiquement. Aucun état consolidé des souscriptions effectivement libérées n’est venu compléter ces indications. Le démarrage financier de la banque demeure ainsi entouré d’une certaine opacité. Ce n’est pas nécessairement un obstacle à son développement, mais c’est une réserve que l’institution devra lever si elle entend convaincre des investisseurs de lui confier des ressources autrement plus importantes.
Car les ambitions affichées dépassent largement les moyens réunis à ce stade. Les fondateurs évaluent à 200 milliards de dollars les besoins d’investissement énergétique du continent. Rapportés à cette somme, les 500 millions mobilisés représentent 0,25%. La comparaison ne suffit pas à condamner une banque encore à ses débuts. Le capital initial n’est pas, à lui seul, le meilleur indicateur de sa capacité d’action. Tout dépendra de ce qu’elle pourra mobiliser au-delà de ses fonds propres, de sa faculté à obtenir une notation crédible, à attirer des prêteurs et à instaurer la confiance. Sur ces différents terrains, elle n’a encore rien démontré.
Le périmètre d’intervention, en revanche, est déjà considérable. Exploration, production, transport, transformation, raffinage, distribution : la banque entend couvrir l’ensemble de la chaîne des hydrocarbures. Une ambition aussi vaste laisse cependant en suspens la question des priorités. Farid Ghezali a esquissé une première orientation, en évoquant notamment les infrastructures transfrontalières, les raffineries régionales et les pipelines.
Le choix n’est pas dénué de pertinence. Ces équipements figurent parmi les projets les plus difficiles à financer, précisément parce qu’ils supposent de composer avec plusieurs Etats, des régimes fiscaux différents et des risques politiques qui ne se limitent pas aux frontières d’un seul pays. C’est sur ce terrain que l’institution pourrait trouver sa véritable raison d’être. On pense notamment au méga projet du Gazoduc africain-atlantique Nigeria-Maroc.
Le parti pris en faveur des hydrocarbures, lui, ne fait guère mystère. Les promoteurs de la banque ne cherchent pas à dissimuler la nature de leur projet. A mesure que certains bailleurs traditionnels se détournent du financement des énergies fossiles, un espace se libère. Il existe, et le continent peut légitimement chercher à l’occuper. Encore faut-il mesurer ce que cette stratégie implique dans la durée. Les infrastructures énergétiques engagent des capitaux considérables et s’inscrivent dans des cycles d’exploitation qui dépassent largement les échéances immédiates. A Abuja, une interrogation essentielle est restée sans réponse : dans dix ans, qui financera, assurera et soutiendra ces actifs ?
L’Afrique n’a pas manqué d’institutions lancées avec de grandes promesses, avant de voir leur ambition se dissoudre dans les lenteurs administratives et les difficultés de financement. La nouvelle banque n’est pas condamnée à connaître le même sort. Mais elle aborde son existence opérationnelle avec un retard déjà difficile à ignorer : près de deux années perdues sur le calendrier initial. Pour un établissement dont la vocation est précisément de répondre à l’urgence des besoins énergétiques, le temps ne saurait devenir une variable secondaire.
L’objectif annoncé est de financer au moins trois projets dès 2027. Les bénéficiaires ne sont pas encore connus. La banque a désormais une existence institutionnelle. Reste à lui donner une traduction concrète, financière et industrielle. C’est à cette épreuve, bien davantage qu’à celle des cérémonies inaugurales, que se mesurera sa crédibilité.