Souveraineté alimentaire : le Maghreb face à ses limites

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Souveraineté alimentaire : comment la perte des pratiques ancestrales menace-t-elle le Maghreb ?Souveraineté alimentaire : comment la perte des pratiques ancestrales menace-t-elle le Maghreb ? © DR
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Face aux aléas climatiques et aux tensions sur les marchés agricoles, la sécurité alimentaire maghrébine ne se joue pas uniquement dans les champs ou les ports. Elle dépend aussi du pouvoir d’achat des ménages, du soutien aux petits producteurs et de la capacité des États à réduire leur vulnérabilité aux importations. L’étude de réseau Siyada sur la « âoula », pratique traditionnelle de constitution des réserves alimentaires, interroge les moyens de concilier échanges internationaux, ressources locales et protection sociale.

De la réserve familiale aux rayons des supermarchés, le recul de la « âoula », pratique traditionnelle qui consiste à préparer et à conserver des réserves alimentaires à partir des produits de saison afin de couvrir les besoins du ménage tout au long de l’année, illustre une transformation profonde des sociétés maghrébines. Dans une région dépendante des importations céréalières et exposée aux aléas climatiques, la disparition progressive de ces pratiques interroge la capacité des ménages à faire face aux crises, mais aussi les limites des politiques alimentaires centrées sur le marché.

Longtemps, dans les foyers du Maghreb, l’approvisionnement alimentaire ne se limitait pas aux achats quotidiens. Au fil des saisons, les familles constituaient des réserves à partir des récoltes et des produits disponibles localement. Céréales, huile, légumineuses, légumes séchés, conserves et préparations traditionnelles étaient stockés pour couvrir une partie des besoins pendant les mois où les ressources venaient à manquer. Cette pratique est notamment connue sous le nom de la « âoula ».

Derrière cette organisation domestique se trouvait un système de protection économique et sociale. En conservant une partie des productions saisonnières, les ménages réduisaient leur exposition aux mauvaises récoltes, aux fluctuations des prix et aux interruptions de l’approvisionnement. La « âoula » permettait ainsi de dissocier, au moins partiellement, l’accès à la nourriture des revenus immédiatement disponibles.

C’est cette fonction que met en avant le réseau Siyada dans une étude publiée le 6 octobre 2026 intitulée « La âoula et la vulnérabilité moderne : comment la société maghrébine a-t-elle perdu ses outils populaires de protection et de souveraineté alimentaire ? ». Les auteurs invitent à dépasser la lecture patrimoniale de cette pratique pour y voir le révélateur d’une mutation plus profonde, à savoir le passage d’un système dans lequel les familles produisaient, conservaient et partageaient une partie de leur nourriture à un modèle largement dépendant du marché.

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De la famille productrice au ménage consommateur

Le recul de la « âoula » s’inscrit dans les transformations économiques et sociales qui ont traversé le Maghreb depuis la seconde moitié du XXe siècle. L’urbanisation, les migrations internes, la modification des structures familiales et la progression du salariat ont progressivement éloigné une partie des ménages des activités directement liées à la production agricole.

Dans les sociétés rurales, la frontière entre production et consommation était moins nette qu’aujourd’hui. Une même famille pouvait cultiver une parcelle, élever quelques animaux, transformer une partie de sa production et conserver des réserves pour la consommation annuelle. L’économie domestique reposait sur cette complémentarité entre ressources monétaires, production propre et entraide locale.

L’urbanisation a modifié cet équilibre. Pour de nombreux ménages, l’alimentation dépend désormais davantage d’un salaire, d’une pension ou d’autres revenus monétaires. La capacité à se nourrir est ainsi devenue plus étroitement liée au pouvoir d’achat, lui-même sensible à l’emploi, aux dépenses contraintes et à l’évolution des prix.

La transformation des logements et des structures familiales a également contribué à ce recul. La généralisation des ménages plus petits, la réduction des espaces de stockage et l’éloignement entre les générations ont diminué les conditions matérielles et humaines nécessaires à la constitution des réserves annuelles. Les rythmes du travail salarié et l’organisation de la vie urbaine ont parallèlement réduit le temps disponible pour les opérations de transformation et de conservation.

Ce processus ne relève toutefois pas d’une évolution uniforme dans toute la région. Le poids de l’agriculture familiale, les politiques de soutien aux produits de première nécessité et la place de l’État dans l’économie diffèrent entre le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye et la Mauritanie. L’analyse du réseau Siyada propose donc une lecture commune des transformations maghrébines, sans effacer les particularités de chaque trajectoire nationale.

La libéralisation des marchés et la nouvelle dépendance alimentaire

Pour les auteurs, l’évolution des modes de vie ne suffit pas à expliquer la disparition progressive de ces mécanismes de protection. Le changement s’inscrit aussi dans les transformations des politiques économiques, notamment à partir des années 1980, avec les programmes d’ajustement structurel, la libéralisation des échanges et la place croissante accordée au marché dans l’organisation de l’activité économique.

Au Maroc, le programme d’ajustement structurel a commencé en 1983, tandis que la Tunisie a engagé le sien en 1986. En Algérie, les réformes économiques se sont déployées progressivement à partir de la fin des années 1980. Ces trajectoires ont toutefois différé selon les pays, en particulier en raison de la place du secteur public, des revenus des hydrocarbures et des politiques de subvention.

La thèse défendue par le réseau est que ces évolutions ont contribué à fragiliser les formes locales d’autoproduction et de protection. À mesure que la production et la distribution alimentaires s’organisaient davantage autour de circuits commerciaux, le ménage devenait moins autonome dans la couverture de ses besoins. La disponibilité des produits dépendait de plus en plus du fonctionnement des marchés, des réseaux logistiques et de la capacité d’achat des consommateurs.

Cette dépendance apparaît particulièrement sensible pour les céréales, un poste majeur de l’approvisionnement alimentaire régional. Selon le Système mondial d’information et d’alerte rapide de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les besoins d’importation de blé du Maroc pour la campagne commerciale 2026-2027 sont estimés à environ cinq millions de tonnes, malgré des perspectives de récolte supérieures à la moyenne en 2026. En Tunisie, les besoins d’importation de blé sont évalués à 1,8 million de tonnes pour la même campagne, les importations devant encore représenter plus de la moitié de l’approvisionnement national en blé.

L’Algérie reste également un importateur important de céréales. Pour 2026-2027, la FAO prévoit des besoins d’importation de l’ordre de 14,5 millions de tonnes, dont 8,5 millions de tonnes de blé. Ce total inclut notamment les besoins en maïs destinés à l’alimentation animale et ne doit donc pas être interprété comme un volume de céréales directement destiné à la consommation humaine. En Libye, les besoins d’importation céréalière pour la même campagne sont estimés à 3,3 millions de tonnes, dans un contexte de production intérieure insuffisante.

Ces projections ne signifient pas que le commerce extérieur constitue, en lui-même, une source d’insécurité alimentaire. Les importations permettent de compléter la production nationale et de répondre aux besoins d’une population croissante. Elles soulignent néanmoins l’exposition des pays aux variations des cours internationaux, aux coûts du transport et aux perturbations des circuits d’approvisionnement. Lorsque les ressources locales ne suffisent pas à couvrir les besoins, la capacité à garantir l’accès à la nourriture dépend aussi des recettes publiques, des réserves disponibles et du pouvoir d’achat des ménages.

La vulnérabilité ne se résume donc pas à la quantité de nourriture présente sur le marché. Elle dépend également de la capacité des populations à accéder durablement à cette nourriture.

Le paradoxe de l’abondance : quand le revenu conditionne l’accès à la nourriture

L’un des apports de l’étude consiste à distinguer l’abondance commerciale de la sécurité alimentaire réelle. Des produits peuvent être disponibles en quantité suffisante dans les magasins sans que tous les ménages aient les moyens de les acheter.

Cette distinction rejoint les analyses de l’économiste Amartya Sen, pour qui les crises alimentaires ne résultent pas nécessairement d’une insuffisance globale des ressources, mais peuvent provenir de la perte des moyens économiques permettant à certaines catégories de la population d’y accéder. Une personne privée de son revenu peut ainsi être exposée à l’insécurité alimentaire même lorsque les circuits commerciaux continuent de fonctionner.

La pandémie de Covid-19 a donné une illustration concrète de cette vulnérabilité. Les restrictions sanitaires et le ralentissement de l’activité ont affecté les revenus, en particulier ceux des travailleurs indépendants et des personnes exerçant dans l’économie informelle.

Une enquête téléphonique menée en Tunisie en cinq vagues en 2020 par la Banque mondiale et l’Institut national de la statistique a montré qu’environ la moitié des ménages interrogés déclaraient une dégradation de leur niveau de vie par rapport à la période précédant la pandémie. La Banque mondiale estimait également que la crise risquait d’inverser une partie des progrès réalisés en matière de réduction de la pauvreté.

Par ailleurs, les épisodes de ruée vers les produits de première nécessité ont illustré la difficulté à distinguer la constitution de réserves d’une réaction de panique. Dans l’analyse du réseau, la « âoula » se différenciait de ces achats massifs par son caractère anticipé, son inscription dans les saisons agricoles et son association à des pratiques d’entraide. Le stockage motivé par la peur et rendu possible par les ressources financières reste, au contraire, une réponse individuelle, dont les effets peuvent accentuer les inégalités d’accès.

La comparaison a cependant ses limites. La « âoula » ne garantissait ni l’autonomie complète des familles ni une répartition toujours équitable des ressources. Les ménages dépourvus de terres, ceux qui subissaient de mauvaises récoltes ou ceux qui ne disposaient pas de moyens suffisants pour constituer une réserve pouvaient rester vulnérables. Les solidarités familiales et villageoises ne se substituaient pas non plus à des systèmes publics de protection sociale.

L’intérêt de cette référence historique réside donc moins dans l’idéalisation d’un passé rural que dans l’identification des fonctions qu’il remplissait : anticiper les besoins, répartir les ressources dans le temps, conserver des produits et limiter la dépendance immédiate aux revenus monétaires.

Le travail invisible des femmes et la perte des savoir-faire

La dimension sociale de la « âoula » apparaît particulièrement dans la place qu’occupaient les femmes. Le séchage, la fermentation, la conservation, la préparation des réserves et la gestion des stocks nécessitaient un ensemble de connaissances sur les saisons, les produits et les méthodes de transformation. Ces savoir-faire étaient transmis au sein des familles et entretenus par la répétition des pratiques.

Ce travail contribuait à la sécurité matérielle du ménage sans être nécessairement reconnu comme une activité économique à part entière. Il s’inscrivait dans le travail domestique et les tâches de soin, largement invisibles dans les indicateurs économiques habituels.

Le recul de la « âoula » pose dès lors une question qui dépasse l’alimentation : celle de la valeur économique accordée aux activités domestiques. La disparition de certaines pratiques ne peut être analysée indépendamment de la transformation du travail féminin, de l’évolution des structures familiales et de la place croissante des produits industriels dans les habitudes de consommation.

Pour autant, la préservation des savoir-faire traditionnels ne saurait se traduire par un retour imposé aux femmes à des tâches domestiques intensives et non rémunérées. La transmission des connaissances alimentaires peut au contraire devenir une activité valorisée, à travers des coopératives, des entreprises locales de transformation, la formation professionnelle ou des dispositifs permettant une rémunération équitable du travail.

Cette distinction est essentielle pour envisager une réappropriation contemporaine de la « âoula » ; il s’agit de conserver les connaissances utiles à la résilience alimentaire, non de restaurer les rapports sociaux qui accompagnaient historiquement leur mise en œuvre.

De la « âoula » à la souveraineté alimentaire

La réflexion du réseau Siyada s’inscrit dans un débat plus large sur la différence entre sécurité alimentaire et souveraineté alimentaire. La première renvoie principalement à la disponibilité des aliments et à la possibilité d’y accéder. Elle peut être assurée par la production nationale, les importations ou une combinaison des deux.

La souveraineté alimentaire pose une question supplémentaire : qui décide des conditions dans lesquelles les aliments sont produits, distribués et consommés ? Elle accorde une place centrale aux producteurs, aux communautés locales, aux ressources agricoles et aux choix collectifs en matière de politique alimentaire.

Dans cette perspective, la « âoula » constitue moins un modèle économique directement transposable qu’une référence historique. Elle rappelle qu’une partie de la protection alimentaire peut provenir de ressources et de connaissances détenues localement, en complément des marchés et des politiques publiques.

La FAO souligne, de son côté, que l’agriculture familiale ne se réduit pas à une activité de production car elle associe le travail et les ressources du ménage à des fonctions économiques, sociales, environnementales et culturelles. Son maintien représente donc un enjeu qui dépasse les seuls volumes récoltés, notamment lorsque les exploitations contribuent à la vitalité des territoires et à la préservation des connaissances agricoles.

Pour les pays du Maghreb, la question est celle de l’équilibre entre les exploitations familiales, les filières commerciales et les besoins alimentaires nationaux. Le développement des circuits courts, le soutien aux coopératives, la protection des semences locales, l’amélioration des capacités de stockage et la valorisation des produits transformés sur place constituent des pistes possibles. Leur efficacité dépend toutefois de conditions concrètes, dont l’accès à l’eau, le financement, les infrastructures, les débouchés commerciaux et l’accompagnement technique.

La reconstitution de stocks domestiques ou collectifs peut également compléter les dispositifs publics de sécurité alimentaire, à condition de ne pas faire peser sur les seuls ménages la responsabilité de se protéger contre les crises. Des réserves stratégiques, des mécanismes de soutien aux populations vulnérables et des politiques permettant de stabiliser les revenus restent indispensables. La résilience alimentaire ne peut reposer exclusivement sur les capacités d’adaptation individuelles.

Il ne s’agit pas davantage de renoncer au commerce international ou aux technologies modernes de conservation. Les échanges extérieurs demeurent nécessaires, particulièrement dans des pays où les contraintes hydriques et climatiques limitent la production agricole. L’enjeu est plutôt d’éviter qu’ils deviennent l’unique garantie de l’approvisionnement et de renforcer les capacités nationales à amortir les chocs.

Lire aussi : Agroalimentaire 2030 : financement, sécurité sanitaire et agrégation au cœur des enjeux de souveraineté

Réhabiliter les fonctions de la « âoula » sans tomber dans l’atavisme

La proposition centrale de l’étude est finalement de considérer la mémoire alimentaire comme une ressource stratégique plutôt que comme un simple patrimoine culturel. Les techniques de conservation, les connaissances sur les produits locaux, la gestion des saisons et les formes de coopération peuvent contribuer à concevoir des systèmes alimentaires plus résilients.

Cette démarche suppose néanmoins de dépasser la nostalgie. La « âoula » ne peut être restaurée à l’identique dans des sociétés urbanisées, caractérisées par la mobilité professionnelle, la réduction des espaces domestiques et la monétarisation des échanges. Ses fonctions doivent être repensées à travers des institutions adaptées aux conditions contemporaines : infrastructures collectives de stockage, coopératives de transformation, réseaux de distribution de proximité et politiques de soutien à l’agriculture familiale.

Le défi concerne aussi les choix de développement. La compétitivité agricole, les exportations et la croissance économique ne suffisent pas à mesurer la solidité d’un système alimentaire si elles ne s’accompagnent pas d’une capacité à assurer un accès régulier et abordable à la nourriture. À l’inverse, la recherche d’autonomie ne peut se traduire par une politique d’autarcie qui ignorerait les contraintes productives et environnementales de chaque pays.

Au Maghreb, le recul de la « âoula » raconte ainsi une transformation qui dépasse les pratiques culinaires. Il témoigne du passage d’une protection partiellement organisée par les familles et les communautés à un système où la sécurité quotidienne dépend davantage des revenus, des marchés et des chaînes d’approvisionnement. La question n’est donc pas de choisir entre tradition et modernité, mais de déterminer comment les sociétés peuvent combiner leurs savoir-faire locaux, les capacités productives nationales et les échanges internationaux.

La souveraineté alimentaire se joue, en définitive, dans cette capacité à ne pas confondre disponibilité des produits et sécurité des populations. Réhabiliter les fonctions de la « âoula » signifie redonner une place aux ressources locales, aux producteurs et aux solidarités, sans substituer ces mécanismes aux responsabilités de l’État.

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