Ebola en RDC : pourquoi l’épidémie inquiète toujours ?
La République démocratique du Congo (RDC) traverse une nouvelle phase critique dans sa lutte contre Ebola. Selon le dernier bilan communiqué mardi 11 août par les autorités sanitaires congolaises, l’épidémie a désormais causé 2.011 décès parmi 4.381 cas confirmés. Un chiffre qui témoigne de la gravité de la situation, alors que le pays tente toujours de contenir la progression du virus dans plusieurs régions de l’est et du nord-est.
Le seuil des 1.000 morts avait été franchi le 22 juillet. En quelques semaines, le bilan a donc doublé, rapprochant cette nouvelle flambée de celle enregistrée entre 2018 et 2020, qui demeure à ce jour la plus meurtrière de l’histoire du pays. Cette précédente épidémie avait provoqué près de 2.300 décès pour environ 3.500 malades recensés.
La situation actuelle se distingue toutefois par un contexte particulièrement difficile. Plusieurs zones touchées sont confrontées à l’insécurité, aux déplacements de populations et à une forte mobilité des habitants. Des facteurs qui compliquent considérablement le travail des équipes de riposte.
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Avec une létalité estimée à 46%, près d’un malade sur deux décède. Par ailleurs, seuls environ 20% des patients parviennent à guérir selon les données citées par les autorités sanitaires.
À Bunia, dans la province de l’Ituri, considérée comme l’épicentre de l’épidémie, le directeur régional de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Afrique, Mohamed Janabi, a fait part d’un constat particulièrement préoccupant. Seuls environ 30% des personnes infectées seraient prises en charge par les équipes de riposte. Une grande partie des autres malades resterait à domicile, où certains décèdent sans avoir été identifiés.
Cette situation favorise la circulation du virus et complique le recensement des personnes ayant été en contact avec les malades.
Cinq provinces encore concernées
La RDC a officiellement déclaré, le 15 mai dernier, sa 17e épidémie d’Ebola. Elle est déjà considérée comme la plus importante jamais enregistrée dans le pays en raison de son ampleur et de la difficulté à maîtriser sa progression.
Cinq provinces demeurent actuellement concernées. L’Ituri concentre à elle seule environ 86,5% des cas signalés, confirmant son statut d’épicentre de la crise sanitaire.
La situation est également suivie de près dans le Haut-Uélé, où plus d’une centaine de cas confirmés ont été recensés. La proximité avec l’Ouganda et le Soudan du Sud, ainsi que l’existence d’une transmission communautaire importante, renforcent les inquiétudes des experts.
Dans le Nord-Kivu, où la situation sécuritaire est fortement dégradée, la propagation reste préoccupante. La Tshopo, notamment autour de Kisangani et du fleuve Congo, constitue également un point de vigilance majeur en raison de l’intensité des déplacements et de la circulation des populations.
Le Sud-Kivu, lui, a officiellement été déclaré « inactif » mardi. Les autorités sanitaires appellent toutefois à la prudence. La forte mobilité des habitants, notamment autour des activités économiques et minières, pourrait favoriser une réintroduction du virus.
Ebola en RDC : l’OMS appelle à renforcer d’urgence les moyens
Le pic de l’épidémie n’est pas encore atteint
Malgré l’ampleur du bilan, les autorités congolaises estiment que la situation peut encore être inversée. Le ministre de la Santé, Samuel Roger Kamba, a reconnu que le pic de l’épidémie n’avait pas encore été atteint.
Selon lui, les trois prochains mois seront déterminants. Le gouvernement espère parvenir à ralentir la progression du virus avant d’observer une baisse du nombre de nouvelles contaminations.
Pour les experts, l’une des principales difficultés réside désormais dans l’identification des malades et de leurs contacts. Africa CDC estime qu’avec environ 4.000 cas, quelque 160.000 contacts auraient dû être recensés en appliquant une moyenne de 40 contacts par malade. En se basant sur les données de l’épidémie de 2018-2020, ce nombre pourrait même approcher les 200.000.
Or, environ 17.000 contacts seulement étaient alors enregistrés. Une importante partie des nouvelles infections est ainsi détectée directement au sein des communautés, sans qu’un lien puisse être établi avec une chaîne de transmission déjà connue.
Cette situation pousse les autorités à revoir leur stratégie. La surveillance ne doit plus uniquement reposer sur les contacts déjà identifiés, mais s’étendre davantage aux villages et aux communautés.
La défiance complique la riposte sanitaire
Au-delà des chiffres, la crise met également en lumière les difficultés rencontrées par les populations dans leur relation avec le dispositif sanitaire.
Un bulletin consacré aux tendances infodémiques de la riposte, couvrant la période du 27 au 31 juillet, recense 246 observations issues notamment des communautés, d’un centre d’appels et des réseaux en ligne. Le document ne constitue pas un sondage, mais permet d’identifier les principales préoccupations exprimées sur le terrain.
Parmi les sujets évoqués figurent les rumeurs et le déni de l’existence d’Ebola. Certains discours présentent même l’épidémie comme une opération politique ou financière. D’autres accusent les centres de traitement de pratiques dangereuses.
Mais réduire la défiance à de simples fausses informations serait insuffisant. Les remontées font également état de problèmes très concrets : retards dans l’arrivée des ambulances, difficultés à obtenir les résultats des analyses, manque d’informations pour les familles ou encore critiques concernant la qualité de la prise en charge.
À Mongbwalu, en Ituri, trois mois d’arriérés de primes auraient également été signalés pour des personnels engagés dans la lutte contre Ebola, avec une menace de grève.
Ces difficultés peuvent fragiliser la confiance des habitants et, par conséquent, compliquer la détection rapide des nouveaux cas.
Rapprocher les soins des populations
À Bunia, certains patients arrivent tardivement après avoir parcouru de longues distances pour accéder aux soins. Pour l’OMS, l’une des réponses consiste donc à développer davantage les capacités de prise en charge dans les zones périphériques.
Le problème ne concerne pas uniquement l’Ituri. En Tshopo, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) souligne que les déplacements de personnes à la recherche de soins peuvent eux-mêmes contribuer à la poursuite de la transmission.
Lorsqu’un malade se trouve éloigné d’une structure adaptée, tarde à consulter ou doit changer de zone pour recevoir un traitement, les risques de détection tardive augmentent. Les difficultés de surveillance dans certains sites accueillant des personnes déplacées viennent encore compliquer le dispositif.
La stratégie envisagée par les autorités consiste donc à renforcer la surveillance directement dans les communautés et à faire des habitants des acteurs à part entière de la réponse.
Le vaccin Ervebo au cœur des espoirs
Sur le front médical, l’OMS recommande d’évaluer dans le cadre d’un essai clinique le vaccin Ervebo, actuellement le seul vaccin homologué contre Ebola. Cette décision intervient alors que l’épidémie actuelle est liée au variant Bundibugyo, pour lequel aucun vaccin spécifique n’est homologué.
Les experts estiment que les nombreuses données déjà disponibles sur Ervebo, notamment concernant sa sécurité, permettent d’envisager directement une évaluation en phase 3, généralement menée sur un nombre important de participants.
L’Alliance du vaccin Gavi prévoit par ailleurs de mettre à disposition des doses provenant du stock mondial d’Ervebo. Ce dernier compte environ 500.000 doses, dont une partie est maintenue en permanence en RDC compte tenu de la fréquence des épidémies dans le pays.
Une origine animale probablement à l’origine de l’épidémie
Une étude publiée dans la revue Nature Medicine apporte un nouvel éclairage sur les origines de l’épidémie qui touche actuellement la RDC et l’Ouganda. Selon les chercheurs, la flambée serait probablement liée à une nouvelle transmission du virus de l’animal à l’homme, avant sa propagation entre personnes.
Des scientifiques ougandais, congolais, belges et d’autres pays ont analysé le matériel génétique prélevé sur 22 patients en RDC et en Ouganda. Leurs travaux montrent que la souche responsable de l’épidémie est génétiquement distincte des souches du virus Bundibugyo identifiées lors des précédentes flambées de 2007 et 2012.
Les chercheurs estiment ainsi que l’épidémie pourrait avoir débuté par un événement de transmission zoonotique, avant que le virus ne circule au sein des populations humaines. L’animal à l’origine de cette contamination n’a toutefois pas pu être identifié.
L’analyse génétique a également permis d’établir un lien entre les cas recensés en Ouganda et l’épidémie actuellement en cours en RDC. Cette découverte souligne l’importance d’une surveillance régionale renforcée, alors que les déplacements de populations entre les différentes zones touchées peuvent faciliter la circulation du virus.
Pour les auteurs de l’étude, développer l’accès aux tests de diagnostic et au séquençage génomique permettrait de repérer plus rapidement de futures flambées et d’identifier leurs chaînes de transmission. Un enjeu majeur dans un contexte où aucun vaccin ou traitement homologué ne cible spécifiquement le virus Bundibugyo.
Cette donnée renforce également l’importance de comprendre les interactions entre les populations humaines et leur environnement afin de mieux anticiper de nouveaux épisodes de transmission.
Faire des communautés un premier rempart
Pour les responsables de la riposte, l’implication locale pourrait finalement constituer l’un des principaux leviers pour inverser la tendance.
L’exemple d’Aru est régulièrement cité. Après la découverte d’un malade, 159 contacts ont pu être identifiés et aucun nouveau cas n’avait été signalé depuis deux semaines au moment de la visite des responsables sanitaires.
L’objectif est désormais de reproduire ce type de mobilisation ailleurs. Africa CDC prévoit notamment de renforcer les équipes de santé communautaire, avec des agents recrutés localement, formés et équipés pour participer à la détection des alertes, au suivi des contacts et à l’orientation des patients.
La lutte contre Ebola ne repose donc plus uniquement sur les centres de traitement ou les équipes médicales. Elle se joue également au plus près des populations.
Alors que plus de 2.000 personnes ont déjà perdu la vie, les autorités congolaises doivent désormais relever un double défi : freiner la propagation du virus et restaurer la confiance des communautés. Car tant que des malades resteront invisibles, isolés à domicile ou contraints de parcourir de longues distances pour accéder aux soins, les chaînes de transmission continueront de leur échapper.