Un 1er mai en Afrique
A Abidjan, ce jour-là, les rues se vident. Pas d’embouteillages sur le boulevard Latrille, pas de klaxons sur l’autoroute du nord, pas de marchandes installées devant les boutiques fermées. La ville, d’ordinaire inéluctablement bruyante, respire. Les Ivoiriens, pour la plupart, dorment plus longtemps. C’est peut-être la définition la plus honnête de la fête du Travail sur le continent. Un jour où l’on ne travaille pas, enfin.
Pendant ce temps, à la Présidence, la cérémonie suit son cours. Les syndicats défilent. Les secrétaires généraux lisent leurs discours. Les ministres répondent avec des promesses calibrées pour durer exactement jusqu’au lendemain. A Lomé comme à Libreville, à Dakar comme à Kinshasa, le scénario ne change pas. Seuls les noms changent.
L’Afrique est le continent le plus jeune du monde. Elle est aussi celui où le travail formel est le plus rare. On parle de moins d’un actif sur cinq. Les autres se débrouillent. Ce mot poli recouvre des réalités souvent impitoyables. Le secteur informel n’est pas un filet de sécurité, c’est une nasse. On y entre faute de mieux, on y reste parce qu’il n’existe aucune sortie balisée.
En 2023, l’OIT estimait que près de 86% des emplois en Afrique subsaharienne relevaient de l’informel. Le chiffre circule dans les rapports depuis des années, cité rituellement, jamais vraiment suivi d’effet. On l’exhibe comme preuve de lucidité. Il sert surtout d’alibi.
Ce que le 1er mai devrait pointer, c’est l’énorme masse silencieuse de ceux qui travaillent sans que leur travail soit jamais reconnu, comptabilisé, protégé. Les femmes qui portent des charges au marché depuis l’aube, les mécaniciens de quartier sous un soleil vertical, les vendeurs ambulants qui négocient leur droit à l’existence avec les agents municipaux et qui perdent, le plus souvent, etc.
Absents des statistiques officielles et des discours syndicaux, ces gens-là sont présents partout mais en même temps visibles nulle part. Eux aussi, ce jour-là, se reposent. Personne ne les a invités à la Présidence.
Les Etats ont trouvé leur confort dans une fiction utile. L’emploi est une promesse électorale, ni plus ni moins. Chaque scrutin charrie ses millions de postes annoncés, ses zones économiques spéciales qui vont tout changer. Cinq ans plus tard, on recommence. Le chômage des jeunes, lui, ne recommence pas, il continue, tranquillement, comme une eau qui monte.
Il y a pourtant quelque chose de réel dans ce 1er mai africain. Les grèves qui paralysent Dakar ou Nairobi, les mouvements qui font vaciller des régimes, les collectifs de précaires qui imposent leurs conditions à des multinationales. Tout cela ne surgit pas du néant. Cela vient d’une accumulation, de dignité blessée, de patience épuisée…
Le 1er mai africain méritera d’être vraiment célébré le jour où il cessera d’être un spectacle pour devenir une exigence. Pas une procession mais une pression. Ce jour-là n’est pas encore arrivé.