Éducation en Afrique : décoloniser l’école pour reconstruire l’avenir

Temps de lecture :
Éducation en Afrique : décoloniser l’école pour reconstruire l’avenirL’alphabétisation n’a concerné qu’une minorité d’enfants © DR
A A A A A

L’histoire de l’éducation en Afrique ne commence pas avec la colonisation européenne, mais cette dernière a profondément bouleversé les systèmes éducatifs du continent, au point d’en marquer durablement les structures, les contenus et même les mentalités. Aujourd’hui encore, les débats sur la place des langues africaines, la réforme des programmes scolaires et la souveraineté éducative montrent que l’héritage colonial demeure un enjeu central.

Des experts et responsables africains, parmi lesquels Koumbou Boly Barry, ancienne ministre de l’Éducation nationale du Burkina Faso et ex-rapporteuse spéciale des Nations Unies sur le droit à l’éducation, plaident pour une véritable décolonisation de l’école africaine. Une transformation qui ne concerne pas seulement les programmes, mais aussi les imaginaires et les rapports au savoir.

Une éducation africaine précoloniale fondée sur la communauté

Avant l’arrivée des puissances coloniales, les sociétés africaines disposaient déjà de systèmes éducatifs structurés, bien qu’ils ne correspondaient pas aux standards occidentaux de l’école formelle. L’éducation y était profondément intégrée à la vie sociale, économique et spirituelle. Elle se déroulait dans la famille, le village et les communautés, à travers l’apprentissage par l’expérience, l’initiation et la transmission orale.

Cette formation visait à construire des individus capables de s’insérer harmonieusement dans leur environnement. Le savoir manuel n’était jamais séparé de la responsabilité morale, et l’éducation reposait sur une logique collective plutôt qu’individuelle.

L’enfant apprenait à devenir membre à part entière de la société, et non simplement à obtenir un diplôme. Cette vision holistique sera profondément remise en cause avec l’instauration de l’école coloniale.

La colonisation : une école au service de l’empire

Les puissances européennes ont imposé en Afrique des systèmes éducatifs conçus avant tout pour servir leurs intérêts politiques, économiques et administratifs. La France, par exemple, a développé un modèle centralisé fondé sur l’assimilation, avec pour objectif de former des Français noirs, intégrés culturellement à la métropole. L’enseignement était strictement francophone, uniforme et largement déconnecté des réalités locales.

Le Royaume-Uni a adopté une approche plus pragmatique à travers l’indirect rule, en s’appuyant sur les missions chrétiennes et les structures locales. L’objectif n’était pas d’assimiler, mais de former une main-d’œuvre administrative et technique au service du système colonial.

Lire aussi : Territoires marocains occupés : un mépris colonial

Dans les colonies portugaises et belges, l’éducation était encore plus restrictive. Elle visait essentiellement à produire une main-d’œuvre disciplinée, sans permettre l’émergence d’élites intellectuelles susceptibles de contester l’ordre établi.

Dans tous les cas, l’école coloniale a introduit une rupture majeure ; elle a dévalorisé les savoirs locaux, marginalisé les langues africaines et créé une nouvelle hiérarchie sociale fondée sur la maîtrise de la langue du colonisateur.

Le poids du « mindset » colonial

Pour Koumbou Boly Barry, l’un des effets les plus profonds de la colonisation sur l’éducation africaine réside dans les mentalités. « Une des questions fortes en termes d’impact, c’est sur le mindset », explique-t-elle. Selon elle, la domination coloniale a laissé une empreinte durable sur la façon dont enseignants, inspecteurs, décideurs politiques et familles perçoivent l’école et le savoir.

Dans de nombreux pays, la réussite scolaire continue d’être associée exclusivement à la maîtrise des langues internationales comme le français ou l’anglais, tandis que les langues africaines restent reléguées au second plan.

Elle évoque même des situations révélatrices de cette persistance coloniale : « Ils avaient encore le symbole de l’âne dans les salles de classe. Pour chaque enfant qui parlait, pendant la récréation, sa langue natale — donc une langue africaine — au lieu du français, on lui attribuait ce symbole ». Pour elle, cette pratique illustre clairement que « dans le système éducatif, la dimension de la colonisation est encore présente et persiste ».

Décoloniser les contenus, les pédagogies et les langues

Face à ce constat, Koumbou Boly Barry défend une réforme profonde des systèmes éducatifs africains. « Décoloniser les contenus et décoloniser les pédagogies, mais décoloniser aussi les pensées », affirme-t-elle. Pour elle, il ne s’agit pas de rejeter les langues étrangères, mais de réhabiliter les langues africaines comme outils de savoir, de recherche, d’innovation et de dignité.

« Parler sa langue, l’écrire, faire des recherches là-dessus, la développer administrativement, économiquement parlant, c’est essentiel », insiste-t-elle. Selon elle, mieux connaître sa langue et sa culture permet de mieux interagir avec les autres sans perdre sa dignité. Cette approche est au cœur de la décolonisation éducative.

Plusieurs initiatives existent déjà à l’échelle continentale, notamment à travers l’Académie africaine des langues (ACALAN) de l’Union africaine, ou encore les expériences de bilinguisme développées au Burkina Faso, au Niger et au Mali. Ces programmes combinent langues africaines et français dans les parcours scolaires, avec des résultats encourageants.

Lire aussi : Société marocaine : 65 ans d’évolution

Les indépendances et l’ambition d’une école pour tous

Au moment des indépendances, les jeunes États africains héritent de systèmes éducatifs limités, conçus pour former une petite élite plutôt qu’assurer une scolarisation massive. La Conférence d’Addis-Abeba de 1961, organisée sous l’égide de l’UNESCO, marque alors un tournant historique. Les dirigeants africains y affirment que l’éducation doit devenir un levier de développement économique et social, avec l’objectif ambitieux d’atteindre la scolarisation primaire universelle d’ici 1980.

Les années 1960 et 1970 sont ainsi marquées par une véritable explosion scolaire. Des milliers d’écoles sont construites, les effectifs augmentent rapidement et les enseignants nationaux remplacent progressivement les expatriés.

Certains pays vont plus loin dans la rupture avec le modèle colonial. En Tanzanie, Julius Nyerere lance la politique de l’éducation pour l’autonomie, fondée sur le travail manuel, l’autosuffisance et la valorisation du kiswahili. En Guinée, Sékou Touré impose l’enseignement en langues nationales dès le primaire, dans une logique de révolution culturelle.

Ces expériences montrent la volonté de repenser l’école à partir des réalités africaines, même si leur mise en œuvre a souvent rencontré des limites.

Les défis du XXIᵉ siècle

Aujourd’hui, l’Afrique a largement progressé en matière d’accès à l’éducation, mais la qualité des apprentissages reste préoccupante. Le continent fait face à ce que les institutions internationales qualifient de « pauvreté des apprentissages » ; une grande majorité d’enfants scolarisés ne maîtrisent pas les compétences fondamentales comme la lecture ou le calcul.

Le manque de financement, les classes surchargées, la faiblesse des infrastructures et la fracture numérique aggravent la situation. Dans ce contexte, la question de la décolonisation éducative revient avec force. Il ne s’agit plus seulement d’élargir l’accès à l’école, mais de repenser ce que l’école transmet, dans quelle langue, et au service de quel projet de société.

Pour Koumbou Boly Barry, la réponse passe par une réconciliation entre modernité et enracinement culturel. « Construisez votre langue africaine, parlez-la, réfléchissez avec, faites de la recherche avec », plaide-t-elle. Une invitation à faire de l’éducation non plus un héritage subi, mais un véritable levier d’émancipation africaine.

Recommandé pour vous

Commerce intra-africain : 77 milliards de dollars en jeu

Afreximbank estime à plus de 77 milliards de dollars le potentiel du commerce intra-africain inexploité entre manufactures, minerais et machines. Les détails.

Kenya : une possible intoxication au cyanure tue 15 éléphants

Kenya : la mort de 15 éléphants dans le parc d'Amboseli serait liée à une intoxication au cyanure, probablement due à des pesticides utilisés sur des cultures voisines.

Nigeria : 308 otages secourus lors d’une opération sans précédent

Le Nigeria a libéré 308 otages lors d'une opération record, mais les enlèvements contre rançon continuent de menacer plusieurs régions du pays.

Ebola en RDC : l’OMS appelle à renforcer d’urgence les moyens

L’OMS réclame davantage de moyens pour contenir l’épidémie d’Ebola en RDC, qui compte 3.802 cas confirmés et 1.707 décès, principalement en Ituri et au Nord-Kivu.

Cyberattaques : pourquoi l’Afrique est-elle dans le viseur des pirates ?

Arnaques, rançongiciels, intelligence artificielle et fraudes en ligne se multiplient en Afrique, où la transformation numérique attire des cybercriminels toujours plus organisés.

Mauritanie : la Fondation Mohammed VI des Oulémas africains distingue les meilleurs manuscrits islamiques

La Fondation Mohammed VI des Oulémas africains a dévoilé en Mauritanie les lauréats de son concours dédié aux manuscrits et documents islamiques africains.
pub