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Chambellerie royale : la gardienne de la cour

Il est des institutions méconnues qui travaillent dans l’ombre, mais qui sont au centre de l’organisation d’un système millénaire. Percer le secret du fonctionnement de la Cour royale a toujours suscité la curiosité des journalistes, des diplomates et des quidams. Autour du Souverain, il y a une myriade d’acteurs de la monarchie. Certains d’entre eux exercent des fonctions ancestrales. C’est le cas du chambellan du Roi.

Par Hafid El Jaï, Publié le 13/02/2021 à 10:15, mis à jour le 07/04/2021 à 11:31
         Temps de lecture 23 min.
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roi moulay

D’un point de vue étymologique, chambellan est un nom de métier issu de l’ancien francique kamerling et datant du XIIe siècle. Il désigne l’officier préposé au service de la chambre d’un monarque. En Afrique du Nord, les historiens font mention d’une personne chargée des affaires domestiques du Souverain et des comptes dès le Xe siècle. On appelle cette personne chambellan ou "hajib" en arabe (celui qui voile). Comme son nom en arabe l’indique, ce personnage central de la monarchie devait "faire écran" entre le Monarque et les gouvernés. C’était l’intermédiaire entre l’extérieur et le Palais et personne ne pouvait s’adresser au Sultan sans passer par lui. Les récits anciens font état d’une vieille coutume, où le sultan chuchotait au chambellan qui transmettait à l’auditoire. Au début du siècle dernier, du temps de l’Empire chérifien, le hajib avait la charge de la Maison impériale avec de larges prérogatives qui vont de l’administration de tous les Palais impériaux jusqu’à l’entretien et la discipline de tous leurs occupants. Ce personnage-clé de la Cour était écouté par le Sultan et avait une réelle influence sur la gestion des affaires de l’État.

 

sultan delacroix
Le sultan Abderrahman sortant de son Palais à Meknès le 23 mars 1832 © Tableau d’Eugène Delacroix

 

La place du hajib

Dans la tradition dynastique marocaine, le chambellan occupe la deuxième charge palatine par ordre d’importance après le vizir. Difficile de ne pas évoquer certains chambellans influents qui ont joué des rôles décisifs dans des moments cruciaux de l’Histoire du Maroc, comme un certain Ba Hmad qui a écarté le réel prétendant au Trône en 1894, pour asseoir un tout jeune Sultan d'à peine 14 ans et régner à sa place. Il y a lieu de citer aussi les hajibs Thami Ababou et Mohamed Hassan Benyaich, ayant marqué les règnes de feu Moulay Youssef et de feu Mohammed V.

Devant la porte du Palais de Marrakech, de droite à gauche, le défunt sultan Moulay Youssef, le résident général Théodore Steeg, le grand chambellan Ababou et Kaddour Ben Ghabrit, ministre plénipotentiaire en 1926 lors d’un mariage princier © Agence Rol
Devant la porte du Palais de Marrakech, de droite à gauche, le défunt sultan Moulay Youssef, le résident général Théodore Steeg, le grand chambellan Ababou et Kaddour Ben Ghabrit, ministre plénipotentiaire en 1926 lors d’un mariage princier © Agence Rol

 

Le mardi 9 juillet 1929, le sultan Mohammed V était en voyage à l’étranger quand il a été informé de la naissance de son prince héritier. Le Sultan écrit alors une lettre inédite dans laquelle il fait du chambellan Mohamed Hassan Benyaich, son représentant dans l’accomplissement d’une tâche pas comme les autres : organiser la cérémonie du baptême (la âkika) du prince héritier. Dans cette correspondance, feu Mohammed V précise au chambellan qu’il a décidé de donner au nouveau-né le prénom de son auguste grand-père, Moulay Al Hassan. Sachant qu’il ne pourra pas rentrer au pays avant le 7e jour de la naissance du prince héritier, le Sultan détaille le déroulement de la cérémonie de la âkika avec la liste des invités. «Il faut que vous égorgiez deux béliers, le premier doit être immolé par le ministre de la Justice et le deuxième par vous. En cette heureuse occasion, ne manquez pas de rendre grâce à Dieu avec ce que vous pourrez offrir aux personnes dans le besoin», écrit feu Mohammed V. Cette lettre suffit pour nous renseigner sur le statut de l’homme et la place dont il jouissait auprès du Monarque. Le règne de feu Hassan II sera marqué par le passage de plusieurs personnages à la tête de la chambellerie (ou chambellanie), à savoir Moulay Hafid Alaoui, Ali Benyaich et Brahim Frej. Ce dernier aura été chambellan de deux Rois. Le 23 juillet 1999, quelques heures après le décès de feu Hassan II, Frej fait partie des plus grands dignitaires du Royaume réunis dans la salle du Trône du Palais royal de Rabat, pour signer l’acte d’allégeance (la bay'a) au nouveau Roi. Le chambellan Frej se tient debout juste derrière les princes. Rien d’étonnant. C’est lui qui veillera avec le ministère de la Maison royale aux moindres détails des obsèques du défunt Souverain et de la succession monarchique. Il restera en poste en tant que chambellan du roi Mohammed VI jusqu’en 2013 quand Mohamed El Alaoui, cousin du Roi, lui a succédé (cf. encadré).

 

Rôle et missions de la chambellerie

Pour les connaisseurs du sérail, la chambellerie du Roi occupe un rôle central dans le quotidien du Palais royal. Elle travaille en étroite collaboration avec le ministère de la Maison royale, du Protocole et la Chancellerie (un département créé dans les années 1980, mais qui ne dépend pas du gouvernement, NDLR). L’édifice qui l’abrite se trouve à l’intérieur du Palais non loin du Cabinet royal et du Secrétariat particulier du Souverain. La chambellerie compte plusieurs employés et chargés de mission qui épaulent le chambellan dans ses différentes missions.

missions chambellan

Dotée d’un budget de près de 35 millions de DH faisant partie du budget de la Cour royale, la chambellerie s’occupe essentiellement des cérémonies traditionnelles du Palais (âkikas, circoncisions, fiançailles, mariages, obsèques) relevant de la vie de la famille royale. Elle supervise également les conservateurs des différents palais et résidences royales.

Le prince héritier Sidi Mohammed sur un cheval, se dirigeant vers le Mausolée Moulay Driss à Fès au mois de mars 1971 à l'occasion de sa circoncision, conformément aux traditions ancestrales des Alaouites © DR
Le prince héritier Sidi Mohammed sur un cheval, se dirigeant vers le Mausolée Moulay Driss à Fès au mois de mars 1971 à l'occasion de sa circoncision, conformément aux traditions ancestrales des Alaouites © DR

 

Le chambellan est aussi le garant du respect des us et coutumes de la monarchie. Les traditions et mœurs de la Cour qui rythment les activités royales. Qui dit activités royales dit protocole. Après l’intronisation du roi Mohammed VI, les rumeurs sur un changement de fond dans le protocole royal étaient insistantes. On parlait à l’époque surtout de la suppression du baisemain et de la cérémonie de la bay'a. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire français Paris Match en 2004, le roi Mohammed VI affirmait son attachement à la préservation des règles des us protocolaires. «La rumeur a rapporté que j’avais fait en sorte de chambouler quelque peu ce qui existait. C’est faux. Le style est différent, mais le protocole marocain a sa spécificité, je tiens à ce que sa rigueur et chacune de ses règles soient préservées. C’est un précieux héritage du passé. Cependant, il doit s’adapter à mon style. Vous savez, je suis né et j’ai grandi avec ces usages protocolaires. Ils font partie intégrante de mon existence et surtout de ma vie professionnelle, qu’ils accompagnent», a dit le Roi. Toute activité du Souverain étant conforme aux codes établis, on appelle alors l’activité royale "makhzania" dans le jargon de l’institution monarchique.

 

Le roi Mohammed VI présidant la cérémonie de baptême du prince Moulay Ahmed, fils du prince Moulay Rachid au Palais royal de Rabat le 7 juillet 2016 © DR
Le roi Mohammed VI présidant la cérémonie de baptême du prince Moulay Ahmed, fils du prince Moulay Rachid au Palais royal de Rabat le 7 juillet 2016 © DR

 

Avec le directeur de la Maison royale et le caïd du Méchouar, le chambellan veille au respect du prestige de la Couronne. On dit aussi que c’est lui qui garde le sceau royal. Le chambellan est présent aux différentes cérémonies présidées par le Souverain. Il est là lors des prestations de serment des personnalités nommées au sein du gouvernement ou à la tête d’institutions publiques ou encore lors des audiences accordées par le Roi aux dignitaires étrangers. Il accompagne Amir Al-Mouminine (le Commandeur des croyants) lors des différentes occasions religieuses (prières, veillées, causeries…). Il est aussi chargé de remettre des dons royaux aux différentes zaouïas dans toutes les régions du Royaume. Enfin, le chambellan gère les actions caritatives et humanitaires du Roi.

 

Le chambellan du Roi Mohamed El Alaoui remet un don royal au profit des chorfas et des déclamateurs du Saint Coran en juillet 2016 à Meknès à l’occasion de Laylat Al Qadr (la nuit du destin) © DR
Le chambellan du Roi, Mohamed El Alaoui remet un don royal au profit des chorfas et des déclamateurs du Saint Coran en juillet 2016 à Meknès à l’occasion de Laylat Al Qadr (la nuit du destin) © DR

 

Une constellation de métiers

Le chambellan dirige une dizaine de corporations qui assurent la réalisation avec exactitude des coutumes monarchiques. Les plus visibles sont ceux qui sont les premiers à accueillir les invités chefs d’État étrangers, en portant le plateau argenté et la grande assiette en porcelaine lors de la traditionnelle cérémonie d’offrande de lait et de dattes.

 

l’ex-président français François Hollande en visite au Maroc en septembre 2015 reçoit l'offrande traditionnelle, des dattes et du lait, au côté du roi Mohammed VI © Reuters
L'ex-président français François Hollande en visite au Maroc en septembre 2015 reçoit l'offrande traditionnelle, des dattes et du lait, au côté du roi Mohammed VI © Reuters

 

La chambellerie royale s’appuie aussi sur le célèbre "Orchestre des 55". Cet orchestre de cuivres qui se spécialise dans la musique andalouse a été nommé "Orchestre des 55" parce qu’il maîtrise toutes les règles de la musique andalouse avec ses cinq gammes et ses 11 noubas. 5 multiplié par 11 donne le total de 55, d’où le nom de cet orchestre qui est omniprésent dans les cérémonies festives présidées par le Roi. Cet orchestre reconnaissable à ses tenues traditionnelles rouges et vertes est basé à Touarga au sein du Méchouar. Il perpétue une tradition unique depuis sa création par le sultan Hassan 1er en se produisant chaque vendredi juste après la prière d’Al-Asr pour offrir un spectacle de musique andalouse. De nos jours, ce spectacle a lieu sur l'esplanade de la mosquée Ahl Fès au Méchouar à Rabat.

Parmi les autres emplois de la Cour, il y a le porteur du parasol royal, autre symbole du Trône, quand le Souverain fait une sortie publique à cheval. Le précieux ouvrage de feu Mohamed El Alami «Le protocole et les usages au Maroc, des origines à nos jours», publié en 1971 et grâce auquel son auteur remporte le Prix du Maroc cette année-là, nous plonge dans l’univers des coutumes makhzaniennes à travers une dizaine de métiers qui évoluent depuis la nuit des temps à l’intérieur du Palais. Il y a les porteurs des fusils royaux, les chargés du thé, les responsables de tapis de prière, les gens de l’eau et la corporation des hommes de l’écurie dirigée par “caïd er-rua“ (chef de l'écurie royale) sans oublier les servantes de la Cour, dirigées par une “arifa” (gouvernante).

En fin connaisseur des rouages du Palais, le défunt historien et diplomate Mohamed El Alami précise que certaines de ces corporations ont disparu avec le temps alors que d’autres ont survécu. L’auteur s’arrête sur les ‘’mchaouriya’’, ces agents chargés de communiquer les instructions portant des chéchias et des caftans ouverts, ce sont eux qui s’assurent que les mœurs du Makhzen soient respectées au pied de la lettre et prononcent la fameuse invocation “Allah ybarek f aamer sidi” (que Dieu bénisse la vie de mon seigneur).

UMG

Le Maroc est une monarchie constituée depuis le VIIIe siècle, ce qui en fait l’un des plus vieux États au monde. La modernité du Maroc n’a pas eu raison de ses us et coutumes anciens. L’institution monarchique s’est débarrassée de certains héritages incompatibles avec l’évolution de la société marocaine, mais d’autres perdurent. On peut citer les offrandes adressées au Souverain lors des fêtes religieuses, une pratique supprimée par feu Mohammed V en 1956 ; ou encore "abid el afia" (littéralement “les esclaves du feu”), des hommes chargés autrefois d’accomplir les châtiments prononcés par le Monarque. Pour ce qui est des traditions qu’il a été décidé de garder, le chambellan du Roi veille au grain. Il assure une fonction pivot pour la royauté, ce qui explique la longévité du statut de cette personne qui garantit la continuité des traditions monarchiques et qui n’est jamais loin du Roi.

 

Biographie de Mohamed El Alaoui (actuel chambellan du Roi)

Mohamed El Alaoui est né le 7 juillet 1974. C’est le petit-fils des regrettés, feue la princesse Lalla Fatima Zohra El Azizia, fille du sultan Moulay Abdelaziz, et de feu le prince Moulay El Hassan Ben El Mehdi.
Il a suivi ses études primaires et secondaires au lycée Regnault de Tanger où il a obtenu le baccalauréat série A1 en 1993. Après des études de droit à l’Université Paris II ASSAS, Mohamed El Alaoui a obtenu en 1999 un Bachelor en commerce international à l’Institut supérieur de gestion à Paris. Cousin de Mohammed VI, il remplaça  Brahim Frej en tant que chambellan du Roi en 2013. Il est marié et père de trois enfants.

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