« Les femmes africaines prennent soin des autres, mais elles pensent rarement à leur propre santé », Dr Hela Hammami

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« Les femmes africaines prennent soin des autres, mais elles pensent rarement à leur propre santé », Dr Hela HammamiDr Hela Hammami, lors de l'Africa Press Day, à Nairobi, le 05 mars 2026 LeBrief
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En Afrique, les femmes représentent l’ossature du système de santé. Infirmières, sages-femmes, médecins… Elles sont partout sur le terrain. Pourtant, leur accès aux soins reste inégal et leur place dans les instances de décision demeure limitée. Radiothérapeute en Tunisie, Dr Hela Hammami observe au quotidien les obstacles auxquels les patientes sont confrontées, mais aussi le potentiel immense des femmes africaines. Dépistage insuffisant, manque d’information, financements inégaux dans la recherche… Elle plaide pour une approche plus cohérente des politiques publiques et pour une reconnaissance réelle du leadership féminin dans la santé. Entretien.

Les femmes africaines occupent une place très importante dans les systèmes de santé du continent. Elles y travaillent massivement, souvent au contact direct des patients, tout en assumant un rôle irremplaçable au sein de leurs familles et de leurs communautés. Pourtant, lorsqu’il s’agit de leur propre santé, les inégalités persistent.

Dépistage tardif de certains cancers, manque d’information ou encore accès limité aux services de prévention restent des réalités dans plusieurs pays. Pour Dr Hela Hammami, ces écarts sont aussi sociaux, économiques et politiques. A ses yeux, améliorer la santé des femmes passe autant par une meilleure organisation des soins que par une reconnaissance concrète du rôle et du potentiel des Africaines. A l’occasion de l’African Press Day by Roche, elle nous livre son point de vue.

– LeBrief : Quel est aujourd’hui l’état des inégalités de genre dans l’accès aux soins en Afrique ?

– Dr Hela Hammami : Malheureusement, ces inégalités restent bien présentes. Les Africaines sont souvent celles qui prennent soin des autres, de leur famille, de leur entourage. Mais elles pensent rarement à leur propre santé.

On le voit très clairement dans les cancers féminins. En 2026, il n’existe toujours pas une véritable équité d’accès aux soins. Beaucoup de femmes sont encore diagnostiquées à un stade avancé de la maladie. Ce n’est pas forcément parce que les traitements n’existent pas, mais plutôt parce que le dépistage arrive trop tard.

Le manque d’information joue aussi un rôle important. Dans plusieurs régions, les Africaines ne savent pas toujours quand se faire dépister ou où aller. L’accès aux services reste insuffisant.

– LeBrief : Les femmes sont souvent en première ligne dans le système de santé. Leur leadership est-il reconnu ?

– Dr Hela Hammami : Selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé, environ 70% des personnes qui travaillent dans les systèmes de santé sont des femmes. Elles sont infirmières, sages-femmes, médecins.
Pourtant, lorsqu’on regarde les postes de direction ou les lieux où se prennent les décisions, elles sont beaucoup moins nombreuses. Il existe un décalage très clair entre leur contribution sur le terrain et leur présence dans les espaces de pouvoir.

Le même phénomène existe dans la recherche et les essais cliniques. Elles restent sous-représentées, alors qu’elles sont au cœur du système de santé.

Reconnaître leur leadership ne peut pas se limiter à des discours. Cela doit se traduire par un accès réel aux responsabilités, aux financements et aux projets de recherche.

– LeBrief : Comment mieux intégrer la santé reproductive et les cancers féminins dans les politiques publiques africaines ?

– Dr Hela Hammami : Si l’on parle de cancers féminins, deux pathologies reviennent en priorité : le cancer du sein et le cancer du col de l’utérus.

La première chose à faire est de renforcer la sensibilisation. Les femmes doivent connaître les signes d’alerte, comprendre l’importance du dépistage et savoir vers qui se tourner.

Il est également essentiel d’intégrer ces dépistages dans les soins de santé primaires. Cela permettrait de toucher beaucoup plus d’Africaines, notamment dans les zones où l’accès aux structures spécialisées est limité.

Il faut aussi investir davantage dans l’éducation à la santé et prévoir des budgets dédiés et durables. Enfin, les registres nationaux des cancers sont indispensables. Ils permettent de mieux comprendre la situation et d’orienter les politiques publiques.

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– LeBrief : Les obstacles sont donc aussi sociaux et économiques ?

– Dr Hela Hammami : Oui, bien sûr. Les difficultés ne sont pas seulement médicales. Elles sont aussi liées aux réalités sociales et économiques.

Le financement de la recherche, par exemple, reste très inégal. Les femmes y ont souvent moins accès. Pourtant, leur regard et leur expérience sont essentiels pour faire avancer les choses.

– LeBrief : Comment encourager les jeunes femmes africaines à s’engager dans les métiers de la santé et de la recherche ?

– Dr Hela Hammami : Pour moi, chaque femme possède un potentiel de leadership. Chacune porte en elle une force capable de transformer son environnement.

Il faut simplement l’accompagner, la conseiller, lui donner les moyens d’avancer. Avec le bon soutien, les femmes peuvent accomplir des choses extraordinaires.

Je crois beaucoup en la jeunesse africaine, et en particulier en la jeunesse féminine. Elle est ambitieuse, connectée, ouverte sur le monde.

Certaines patientes que je rencontre en sont un bon exemple. Beaucoup transforment leur expérience de la maladie en engagement. Elles deviennent des soutiens pour d’autres patientes, des porte-parole, parfois même des fondatrices d’associations.

C’est ainsi que naissent les mouvements capables de faire évoluer les choses. En unissant les forces, les femmes africaines peuvent porter des changements très importants pour la santé sur le continent.

Propos recueillis par DNES à Nairobi : Sabrina El Faiz

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