Bissau, encore trahie

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Guinée-Bissau : un nouveau gouvernement après le renversement d’EmbalóLe général Horta N'Tam (au centre de l'image) et ses autres chefs militaires après avoir prêté serment, le 27 novembre 2025. © PATRICK MEINHARDT / AFP
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En Guinée-Bissau, l’histoire bégaie une fois de plus. Le renversement du président Umaro Sissoco Embaló et l’installation du général Horta N’Tam à la tête d’une transition militaire ajoutent un chapitre de plus à une chronique déjà saturée de putschs, de tentatives avortées et d’élections escamotées.

Le nouveau chef de la transition, fraîchement sorti de son uniforme de chef d’état-major de l’armée de terre, a juré vouloir remettre de l’ordre. Soit. Mais comment ignorer que ce même général N’Tam était considéré jusqu’ici comme un proche… du président qu’il remplace ? Comment ne pas noter que ce dernier, arrêté puis libéré, a filé vers le Sénégal dans un avion spécialement affrété, sans encombre, sans tumulte, presque comme dans un arrangement entre gens de bonne compagnie ?

Depuis la veille, une question flotte dans l’air de Bissau : coup d’État ou coup monté ? Embaló est-il tombé, ou est-il tombé d’accord ? Et si “l’opération” lui a échappé, comme certains le murmurent déjà, qui tient désormais les rênes ? Dans ce pays où la politique se joue souvent dans les coulisses militaires, où l’alliance d’un jour peut devenir la trahison du lendemain, la frontière entre putsch réel et putsch opportuniste est étonnamment poreuse.

Pendant ce temps, la population, elle, se terre. Jeudi, Bissau avait le visage des jours où l’on se méfie de tout : boutiques closes, marchés muets, rues vides. Les habitants connaissent trop bien le scénario : les premiers coups de feu autour du palais présidentiel, la panique, puis l’annonce solennelle que tout cela se fait “pour la sécurité nationale”. Les putschistes parlent d’un complot impliquant des “barons de la drogue”. En Guinée-Bissau, cette explication revient avec la régularité d’un refrain. Les trafics existent, personne ne le nie ; mais leur invocation systématique pour justifier chaque intervention militaire finit par émousser la crédibilité du discours.

La communauté internationale réagit comme elle en a l’habitude : condamnations fermes, suspension par la Cedeao, appels au rétablissement de l’ordre constitutionnel. Ces réactions sont nécessaires, évidemment, mais on ne peut s’empêcher d’y percevoir une forme de lassitude rituelle. Depuis cinquante ans, la Guinée-Bissau alterne entre promesses démocratiques et crises d’autorité, comme si la stabilité ne parvenait jamais à franchir la ligne d’arrivée.

Et puis, il y a cette déclaration du candidat d’opposition Fernando Dias affirmant avoir remporté l’élection. Si c’est vrai — si Embaló a voulu devancer une défaite annoncée — alors cette transition militaire n’est qu’une tentative de plus pour confisquer la parole des urnes. Rien n’est encore prouvé, mais la simple possibilité suffit à rendre l’atmosphère plus lourde encore.

On pourra toujours rouvrir les frontières, lever un couvre-feu, nommer un nouveau chef de l’armée : ce ne sont que des gestes de surface tant que le cœur du problème demeure intact. La Guinée-Bissau n’a pas seulement besoin d’ordre ; elle a besoin d’un contrat politique qui tienne debout, d’institutions capables de survivre aux ambitions de quelques-uns.

À force de rejouer les mêmes scènes, le pays finit par user la patience de son peuple — et la crédibilité de sa démocratie. Et c’est, peut-être, le véritable drame de cette nouvelle crise.

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